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Innovation en santé, entre leadership et inégalités

Innovation en santé, entre leadership et inégalités
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé
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États-Unis, la santé en campagne

[SÉRIE : États-Unis, la santé en campagne 3/3] Alors que le salon de l’innovation Vivatech réunit du 22 au 26 mai les entreprises technologiques du monde entier, le troisième épisode de notre série "États-Unis, la santé en campagne" est consacré aux enjeux d’innovation en santé. Avec près de 3,5 % de son PIB investi dans la recherche et développement et une position de tête dans le nombre de prix Nobel scientifiques par habitant, les États-Unis demeurent une nation à la pointe de l’innovation. Le pays investit considérablement dans la recherche médicale et la biotechnologie, avec des financements provenant à la fois du gouvernement fédéral et du secteur privé ; vaccins contre le Covid-19, nouveaux traitements et dispositifs médicaux, avancées majeures dans l’intelligence artificielle générative, ces dernières années ont montré une fois de plus la puissance des États-Unis en la matière. Mais ces progrès scientifiques et médicaux seront-ils suffisants pour contrer les différentes crises de santé publique comme la baisse de l’espérance de vie dans le pays ? En quoi la télémédecine et l’intelligence artificielle peuvent-elles être des leviers d’amélioration de l’état de santé et corriger certaines inégalités d’accès ?

Un pays à la pointe en recherche et développement en santé

En 2021, le World Index on Healthcare Innovation mené par la Foundation for Research on Equal Opportunity (Fondation pour la recherche sur l’égalité des opportunités), positionnait les États-Unis à la 6e place d’un classement qui évalue les systèmes de santé de 31 pays développés. Les différentes catégories de ce classement visent à examiner non seulement la qualité des soins, mais aussi la capacité des systèmes de santé à s'améliorer au fil du temps grâce aux avancées scientifiques et médicales. Cet index classait les États-Unis au 1er rang pour ses avancées scientifiques, 10e pour sa qualité, 20e en ce qui concerne l’offre de choix aux patients (accès aux nouveaux traitements, choix et accessibilité de l’assurance santé) mais 29e pour sa soutenabilité financière.

Ce classement - mĂŞme s’il ne prend en compte que certaines variables - met en lumière la puissance des États-Unis en matière de recherche et dĂ©veloppement. Le pays se classe Ă©galement parmi les premiers en termes de prix Nobel scientifiques par habitant, d'impact scientifique dans le milieu universitaire et de dĂ©penses en recherche et dĂ©veloppement par habitant. Selon les dernières donnĂ©es de l’OCDE, le pays dĂ©pense plus que n’importe quel autre en R&D avec 3,46 % de son PIB investi dans le domaine contre 2,16 % en moyenne pour les pays de l’Union EuropĂ©enne et 2,6 % en Chine. Plus spĂ©cifiquement, les États-Unis investissent considĂ©rablement dans la recherche mĂ©dicale et la biotechnologie, avec des financements provenant Ă  la fois du gouvernement fĂ©dĂ©ral et de l'industrie privĂ©e.

Selon les dernières donnĂ©es de l’OCDE, le pays dĂ©pense plus que n’importe quel autre en R&D avec 3,46 % de son PIB investi dans le domaine contre 2,16 % en moyenne pour les pays de l’Union EuropĂ©enne et 2,6 % en Chine.

Côté public, le National Institute of Health (NIH) et ses agences locales se sont vu octroyer un budget de plus de 45 milliards de dollars pour l’année 2022, ce qui fait du NIH le plus grand financeur public en recherche biomédicale dans le monde. Ces financements auraient généré une activité économique estimée à plus de 96 milliards de dollars et chaque dollar de financement aurait créé environ 2,64 dollars d'activité économique. À titre de comparaison, le budget 2022 du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation français s'est élevé à 24,6 milliards d’euros la même année, tous domaines de recherche et développement confondus.

Ă€ ces financements publics s’ajoutent les investissements rĂ©alisĂ©s par le secteur privĂ© notamment l’industrie pharmaceutique qui, par rapport Ă  son chiffre d'affaires total, est parmi les plus grands investisseurs en recherche et dĂ©veloppement du pays et dans le monde. En 2022, selon les donnĂ©es de la Pharmaceutical Research and Manufacturers of America (PhRMA), l'industrie a dĂ©pensĂ© environ 20 % de ses revenus mondiaux en R&D soit plus de 100 milliards de dollars, dont 75 % aux États-Unis.

Mais si l’innovation pharmaceutique et diagnostique est très dynamique aux États-Unis, elle a un coût élevé pour les patients et elle ne bénéficie pas à l’ensemble d’entre eux. En effet, même au sein du plan d’assurance santé publique Medicare (pour les plus de 65 ans), les patients doivent souvent débourser des sommes importantes pour acheter leurs médicaments. En effet, dans Medicare, la couverture des médicaments est un plan d’assurance à part de la couverture des soins, qui correspond au Medicare Part D, et n’est pas systématique pour tous les bénéficiaires. Afin de limiter les coûts pour les patients et la puissance publique, l’administration Biden a récemment mis en place des négociations tarifaires sur un certain nombre de médicaments les plus consommés par les bénéficiaires de Medicare.

Un soutien bipartisan à la télémédecine dans la lutte contre les inégalités de santé

La tĂ©lĂ©mĂ©decine bĂ©nĂ©ficie aujourd'hui d'un large soutien bipartisan : RĂ©publicains et DĂ©mocrates reconnaissent la valeur des soins Ă  distance, tout comme des millions de patients. Le projet de loi de finances de 2023 portĂ© par le Congrès illustre ce consensus en prolongeant jusqu’au 31 dĂ©cembre 2024 plusieurs mesures entourant la tĂ©lĂ©mĂ©decine - mesures pour la plupart prises par l’administration Trump en mars 2020 pour faciliter les soins Ă  distance pendant la pandĂ©mie. Des discussions sont en cours au Congrès sur l’avenir du cadre rĂ©glementaire de la tĂ©lĂ©mĂ©decine après 2024 ; dĂ©but mai, des ReprĂ©sentants des deux partis ont exprimĂ© de nouveau leur soutien au maintien du paiement Ă©tendu de la tĂ©lĂ©mĂ©decine pour les personnes âgĂ©es. Les règles de prise en charge des soins virtuels dans le cadre de Medicare devraient donc ĂŞtre prolongĂ©es jusqu'en 2026 et les soins Ă  domicile jusqu'en 2029. Mais de nombreux Ă©lus et industriels dĂ©fendent depuis plusieurs annĂ©es une expansion permanente de ces règles et non un simple renouvellement, qui crĂ©e de l’incertitude pour les Ă©tablissements de santĂ© et un risque pour la continuitĂ© des soins Ă  distance.

Avant la pandémie de Covid-19, l'accès aux soins virtuels dans le cadre de Medicare était très limité et représentait moins de 1 % de tous les services de Medicare. D’après le Center for Disease Control, l'utilisation de la télémédecine au sein de Medicare a été multipliée par 40 pendant la pandémie et 37 % des patients adultes y ont eu recours en 2021. Ce pourcentage augmente dans les populations dont le niveau d’éducation est plus élevé mais diminue dans les régions les moins urbanisées.

Des Représentants des deux partis ont exprimé de nouveau leur soutien au maintien du paiement étendu de la télémédecine pour les personnes âgées.

Pour atteindre un nombre de patients encore plus large, les Centers for Medicare & Medicaid Services (CMS) se sont engagés à offrir une éducation en santé numérique aux bénéficiaires de Medicare afin d'améliorer l'accès aux prestations de télémédecine pour les patients les moins à l’aise avec la technologie, qui sont souvent ceux qui sont les plus éloignés du système de santé.

Mais l'accès Ă  la tĂ©lĂ©mĂ©decine est conditionnĂ© Ă  l’amĂ©lioration de l’accès Ă  l’internet haut dĂ©bit : environ 14,5 millions de foyers n'ont pas accès Ă  l’internet haut dĂ©bit aux États-Unis. Les communautĂ©s rurales, y compris les communautĂ©s tribales - la majeure partie des terres dites "tribales" aux États-Unis reprĂ©sentent les rĂ©serves amĂ©rindiennes oĂą vivent les populations autochtones, et se situent principalement en Californie, en Arizona, au Texas, au Nouveau Mexique, en Alaska ou dans le Colorado - reprĂ©sentent 93 % des zones non desservies par l’internet Ă  haut dĂ©bit abordable. La Loi sur l'infrastructure bipartite du prĂ©sident Biden a prĂ©vu 2 milliards de dollars de financement pour combler cette lacune en matière d'infrastructure. Ce financement s'ajoute aux 2 milliards de dollars allouĂ©s Ă  un autre programme nommĂ© ReConnect, qui visent particulièrement les populations vivant en zones rurales et tribales. Pour soutenir les usages de la tĂ©lĂ©mĂ©decine, l'Indian Health Service (IHS), agence publique chargĂ©e de fournir des services de santĂ© fĂ©dĂ©raux aux AmĂ©rindiens et autochtones d'Alaska, collabore avec des navigateurs numĂ©riques qui se rendent dans les Ă©tablissements de santĂ© ruraux afin d'inscrire les membres des tribus Ă  un programme de connectivitĂ© abordable, permettant l’installation d’un internet Ă  bas prix.

AmĂ©liorer l’accès aux soins Ă  distance pour les populations particulièrement touchĂ©es par les maladies chroniques est clĂ©. Le CDC estime qu'environ la moitiĂ© de la population adulte aux États-Unis a au moins une maladie chronique : près de 6 adultes amĂ©ricains sur 10 ont une maladie chronique et 4 adultes sur 10 en ont deux ou plus.

La télésurveillance médicale représente également une réelle opportunité d’améliorer l’état de santé de ces patients en permettant un suivi plus régulier voire constant, grâce à des dispositifs médicaux connectés, capables de prévenir les situations d’urgence.

Plus particulièrement, 13,6 % des Amérindiens et Natifs d’Alaska adultes souffrent du diabète - le plus fort taux de prévalence par ethnie dans le pays - contre 6,9 % chez les populations blanches non hispaniques. De même, les Amérindiens et Natifs d’Alaska adultes ont 10 % de plus de risque d’avoir de l’hypertension artérielle que les populations blanches non hispaniques. La télésurveillance médicale représente également une réelle opportunité d’améliorer l’état de santé de ces patients en permettant un suivi plus régulier voire constant, grâce à des dispositifs médicaux connectés, capables de prévenir les situations d’urgence.

La régulation de l’IA, autre terrain de rivalité entre États et gouvernement fédéral

Alors que Trump aurait dĂ©crit l’IA comme "la chose probablement la plus dangereuse qui existe" lors d’un rĂ©cent dĂ©placement dans le cadre de la campagne Ă©lectorale, le prĂ©sident Joe Biden a publiĂ© fin 2023 un Executive Order afin de poser les principes d’une future rĂ©gulation de l’IA. Le prĂ©sident actuel s’est Ă©galement engagĂ© sur une rĂ©ponse coordonnĂ©e et rapide de ses agences, notamment la Food and Drug Administration (FDA) sur les applications en santĂ©, afin de garantir la sĂ©curitĂ© et l'efficacitĂ© de l'IA. Mais Ă©valuer l'IA est une tâche monumentale qui nĂ©cessite de repenser le paradigme existant de la FDA : lorsque l’agence approuve des mĂ©dicaments et des dispositifs mĂ©dicaux, elle n'a pas besoin de suivre l'Ă©volution de leur performance alors que les logiciels d’IA sont, par dĂ©finition, en constante Ă©volution. Pour crĂ©er cette nouvelle approche, l'agence souhaite avoir plus de prĂ©rogatives, y compris l'accès Ă  certaines donnĂ©es pour mieux rĂ©guler les algorithmes, allant au-delĂ  de son cadre traditionnel d'Ă©valuation des risques pour les mĂ©dicaments et les dispositifs mĂ©dicaux. Ă€ ce titre, une coalition pour l’IA en santĂ©, Coalition for Health AI (CHAI), vient d’être créée. Son objectif est d'apporter son soutien aux autoritĂ©s publiques, notamment la FDA, de faire collaborer dĂ©cideurs publics, entreprises et sociĂ©tĂ© civile, pour rĂ©flĂ©chir aux meilleures pratiques en matière de dĂ©veloppement des algorithmes en santĂ©. Elle vise Ă©galement Ă  contribuer Ă  l'Ă©laboration d'une rĂ©gulation adĂ©quate de l'IA dans ce domaine.

Mais plusieurs Ă©lus questionnent la mise en place d’une rĂ©gulation de l’IA et ne la jugent pas prioritaire : "Il n'y a pas d'urgence nationale en matière d'IA", a dĂ©clarĂ© le sĂ©nateur rĂ©publicain Mike Rounds. De nombreuses rĂ©sistances se font dĂ©jĂ  jour Ă  mesure que les dĂ©bats sur la rĂ©gulation de l’IA se structurent. Celles-ci montrent comment les tentatives de crĂ©er des normes de sĂ©curitĂ© pour une technologie en plein essor pourraient entraĂ®ner des dĂ©saccords politiques plus larges que la seule rĂ©gulation des algorithmes ou des entreprises qui les fabriquent. Certains de ces dĂ©saccords concernent, une fois de plus, le rĂ´le du gouvernement fĂ©dĂ©ral et de ses agences vs. celui des États. Si le Congrès ne prend pas d'initiatives opĂ©rationnelles dans les prochains mois, les États risquent d’avancer avec leurs propres dispositions concernant la rĂ©gulation de l'IA. Certains d’entre eux envisagent dĂ©jĂ  de crĂ©er de nouveaux organismes locaux liĂ©s Ă  l'IA, sollicitent des expertises scientifiques et citoyennes sur des projets de rĂ©gulation et considèrent leur leadership futur en matière d'IA comme une opportunitĂ© de se dĂ©marquer, tant au niveau national que mondial. Par ailleurs, les États ne font pas face aux barrières partisanes prĂ©sentes Ă  Washington : un certain nombre d’entre eux sont contrĂ´lĂ©s par l'un ou l'autre parti ce qui leur permet de faire avancer la lĂ©gislation plus rapidement.

Une autre question que pose la régulation de l’IA est la collecte et l’utilisation des données personnelles. Les citoyens américains pourraient bientôt bénéficier d’une loi fédérale sur la vie privée, 20 ans après que la Federal Trade Commission a exhorté le Congrès à réglementer la collecte de données en ligne.

Une autre question que pose la régulation de l’IA est la collecte et l’utilisation des données personnelles.

Début avril, une représentante républicaine et une sénatrice démocrate ont présenté un projet de loi bipartisan, l'American Privacy Rights Act, qui vise à fournir un ensemble complet de règles régissant l'utilisation des données personnelles des citoyens. "Cette législation bipartisane et bicamérale est la meilleure opportunité que nous ayons eue depuis des décennies pour établir une norme nationale en matière de protection et de sécurité des données". Ce projet de loi est une avancée encourageante, notamment ses applications dans le champ de la santé, où la protection des patients, l’accès équitable et la lutte contre les biais algorithmiques deviennent de plus en plus pressants. Mais là encore, des désaccords politiques émergent ; le sénateur républicain Ted Cruz a prévenu qu'il examinerait le projet de loi mais ne soutiendrait pas les dispositions qui permettraient de donner plus de pouvoirs à la Federal Trade Commission, une agence… fédérale.

Copyright image : Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

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