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Accès aux soins et droit à l’avortement, un pays divisé

Accès aux soins et droit à l’avortement, un pays divisé
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé
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États-Unis, la santé en campagne

L'accès aux soins a été un des points centraux du discours sur l’état de l’Union prononcé le 7 mars dernier par Joe Biden. Dans cette prise de parole qui donne comme un avant-goût de la campagne électorale, le président-candidat a souligné son engagement sur un sujet majeur pour les citoyens. Alors que le Super Tuesday a confirmé que le duel Trump-Biden serait reconduit, quels sont les principaux débats en cours et ceux à venir sur l’accès aux soins, tant du point de vue financier que territorial ? Dans un pays fortement polarisé quant au rôle que le gouvernement fédéral doit jouer concernant l’extension de la couverture maladie universelle et la gestion du coût des soins et des médicaments, quelles sont les positions des deux candidats ? Et sur la question centrale de l’accès à l’avortement, quelles sont les principaux enjeux et comment l’opinion publique américaine se situe-t-elle ?

L’Affordable Care Act, symbole de l'absence de consensus politique sur la couverture santé universelle

EntrĂ© en vigueur sous l’administration Obama en mars 2010, l’Affordable Care Act (ACA) ou Obamacare a permis une avancĂ©e historique majeure pour les plus dĂ©munis en matière de couverture santĂ©, non sans susciter de vifs dĂ©bats parmi les acteurs politiques et dans la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine. Cette rĂ©forme visait Ă  Ă©tendre la couverture santĂ© par le biais de Medicaid, principal programme public d’assurance santĂ©. En 2023, plus de 90 millions de personnes Ă  faible revenu en bĂ©nĂ©ficient (27 % de la population). Mais la mĂŞme annĂ©e, 26 millions d'AmĂ©ricains, soit 8 % de la population, Ă©taient toujours sans assurance santĂ©, un niveau pourtant historiquement "bas" dont s’est fĂ©licitĂ©e l’administration Biden dans un document publiĂ© sur le site de la Maison Blanche. Les bĂ©nĂ©ficiaires de Medicaid ont pu profiter depuis 2010 d’une rĂ©duction très nette des coĂ»ts liĂ©s Ă  la santĂ©, notamment grâce Ă  des subventions sur les plans d'assurance maladie : l'ACA interdit aux assureurs privĂ©s de refuser la couverture ou d'imposer des tarifs plus Ă©levĂ©s aux patients en raison de mauvaises conditions de santĂ© prĂ©existantes et il a Ă©largi l'Ă©ligibilitĂ© pour inclure davantage de personnes Ă  faible revenu, notamment les adultes sans enfants et les personnes cĂ©libataires.

Cependant, ces critères d’éligibilitĂ© et de remboursement de Medicaid sont dĂ©finis au niveau des États et non au niveau fĂ©dĂ©ral, comme c’est le cas pour Medicare. Certains États ont ainsi dĂ©cidĂ© de ne pas adopter l’extension du programme, crĂ©ant de nouvelles disparitĂ©s dans l'accès aux soins Ă  travers le pays. Ce refus d’étendre Medicaid au fil des annĂ©es peut s’expliquer par diffĂ©rentes raisons politiques, idĂ©ologiques et financières. Des États comme le Texas ou la Floride se sont opposĂ©s Ă  l'expansion de Medicaid, considĂ©rant l'ACA comme une intrusion du gouvernement fĂ©dĂ©ral dans les affaires des États. Dans une Ă©tude menĂ©e par Gallup en septembre 2023, 81 % des RĂ©publicains estiment que le gouvernement fĂ©dĂ©ral a trop de pouvoir, contre 26 % chez les DĂ©mocrates.

Cette défiance est très liée à l’histoire des États-Unis ; plusieurs États ont une longue tradition de méfiance à l'égard du gouvernement fédéral et préfèrent que le rôle de celui-ci soit limité, entre autres sur les questions de santé. Si le gouvernement fédéral a assumé une grande partie des coûts initiaux liés à l'expansion de Medicaid, certains États craignent par ailleurs que les coûts soient trop élevés voire insoutenables à long terme. Aujourd’hui, malgré des critères d’éligibilité qui varient d’un État à l’autre, 41 États ont adopté Medicaid.

Du cĂ´tĂ© des citoyens, lorsque ceux-ci sont interrogĂ©s sur le fait que le gouvernement fĂ©dĂ©ral doive ou non garantir Ă  tous un accès aux soins, 85 % des DĂ©mocrates rĂ©pondent positivement contre 30 % des RĂ©publicains. Il y a dix ans, Ă  la mĂŞme question, 60 % des DĂ©mocrates rĂ©pondaient oui contre 10 % des RĂ©publicains. MĂŞme si les Ă©carts restent très importants entre les deux camps, la proportion de DĂ©mocrates comme de RĂ©publicains en faveur d’un plus grand rĂ´le du gouvernement fĂ©dĂ©ral sur les questions de santĂ© a augmentĂ© en 10 ans. Ceci peut s’expliquer par l’augmentation rĂ©gulière et inquiĂ©tante des coĂ»ts liĂ©s Ă  la santĂ©, dans un contexte inflationniste.

La proportion de Démocrates comme de Républicains en faveur d’un plus grand rôle du gouvernement fédéral sur les questions de santé a augmenté en 10 ans.

Cette évolution des mentalités aide aussi à comprendre les difficultés de Donald Trump à "vider de sa substance" l’Obamacare lorsqu’il était Président. Le candidat républicain a beau continuer de décrire l’ACA comme une "catastrophe", il sera de nouveau - s’il est élu - confronté à une contradiction centrale au sein de son parti, puisque de nombreux bénéficiaires de la réforme menée par Obama étaient des électeurs favorables au parti républicain.

Les négociations de prix des médicaments, une victoire pour le camp Biden

L’administration Biden peut se targuer d’un bilan plutĂ´t positif sur l’extension de la couverture santĂ© ces trois dernières annĂ©es : 9 millions de nouveaux assurĂ©s dans le programme Medicaid et au total 304 millions, soit plus de 92 % des AmĂ©ricains, ont une assurance santĂ©. La couverture d'assurance santĂ© privĂ©e continue d'ĂŞtre plus rĂ©pandue que la couverture publique, Ă  65,6 % et 36,1 % respectivement. Mais au-delĂ  de la couverture des frais de santĂ©, ces trois dernières annĂ©es ont Ă©tĂ© marquĂ©es par des progrès majeurs en matière de nĂ©gociation et donc de baisse des prix des mĂ©dicaments aux États-Unis.

Une des mesures phares de l'Inflation Reduction Act (IRA), loi portĂ©e par les DĂ©mocrates en 2022, concernait l'autorisation donnĂ©e au programme fĂ©dĂ©ral Medicare (l'assurance santĂ© publique pour les plus de 65 ans et les personnes en situation de handicap) de nĂ©gocier directement avec les laboratoires pharmaceutiques le prix de certains mĂ©dicaments. L’objectif Ă©tant de rendre plusieurs mĂ©dicaments, prioritairement les plus utilisĂ©s par les personnes âgĂ©es dans le  traitement des maladies chroniques, comme l'insuline, plus abordables. Par ailleurs, les seniors bĂ©nĂ©ficiant du programme Medicare sont dĂ©sormais assurĂ©s de ne pas dĂ©bourser plus de 2000 dollars par an de leur poche pour l’achat de mĂ©dicaments, ce qui correspond au "co-pay" fixĂ© Ă  l’avance par les compagnies d’assurance. Avec l'IRA, les fabricants de mĂ©dicaments devront dĂ©sormais verser des rabais Ă  Medicare si leurs augmentations de prix pour certains mĂ©dicaments dĂ©passent l'inflation. Ceci devrait permettre d'Ă©conomiser plusieurs milliards de dollars au gouvernement fĂ©dĂ©ral, de freiner davantage l'inflation des prix des mĂ©dicaments sur ordonnance et de rĂ©duire les primes d'assurance santĂ© pour les personnes bĂ©nĂ©ficiant d'une couverture d'assurance santĂ© privĂ©e.

Les Centers for Medicare & Medicaid Services (CMS) ont annoncé en août 2023 les dix premiers médicaments pour lesquels ils seront autorisés à négocier les prix directement avec les laboratoires pharmaceutiques et leur ont communiqué les premières propositions de prix début février. L'agence n'a pas divulgué les prix exacts qu'elle proposait d’accorder aux entreprises. Les fabricants de médicaments peuvent ensuite accepter les prix ou négocier avec le CMS avant qu'un prix final ne soit fixé d'ici le 1er septembre 2024, selon le calendrier de l'agence.

Le CMS s’est engagé à utiliser plusieurs éléments pour calculer les prix, tels que l'existence d'un équivalent thérapeutique du produit et les coûts totaux de recherche et développement. Si Biden présente les négociations sur les prix des médicaments comme l'une de ses réalisations domestiques les plus importantes depuis son entrée à la Maison Blanche, c’est parce que les Démocrates essaient depuis plusieurs années de le mettre en œuvre dans le cadre des programmes Medicare et Medicaid.

Le CMS s’est engagé à utiliser plusieurs éléments pour calculer les prix, tels que l'existence d'un équivalent thérapeutique du produit et les coûts totaux de recherche et développement.

Pour le moment, aucune estimation des Ă©conomies possiblement rĂ©alisĂ©es n’a Ă©tĂ© communiquĂ©e, mais les 10 mĂ©dicaments qui font l’objet de nĂ©gociations auraient coĂ»tĂ© 50,5 milliards de dollars au gouvernement fĂ©dĂ©ral entre juin 2022 et mai 2023, dans le cadre de Medicare. Ces efforts visent Ă  rĂ©pondre aux prĂ©occupations des AmĂ©ricains (et des Ă©lecteurs) concernant le coĂ»t Ă©levĂ© des mĂ©dicaments. Cependant, il est utile de rappeler que ces mesures sont soumises Ă  un processus lĂ©gislatif complexe et Ă  des nĂ©gociations politiques. Leur mise en Ĺ“uvre complète prendra donc encore du temps : le CMS indique sur son site que les nĂ©gociations de prix deviendront effective Ă  partir de 2026.

L’avortement, un droit et un acte médical en grand danger

"Nous sommes particulièrement alarmĂ©s par les rapports de plus en plus nombreux faisant Ă©tat de menaces sur la vie des prestataires de services d’avortement dans tout le pays". Dans un rapport menĂ© par l’ONU, des experts indĂ©pendants font part de leur inquiĂ©tude quant Ă  l’accès au droit Ă  l’avortement aux États-Unis suite Ă  l’annulation par la Cour suprĂŞme de l'arrĂŞt Roe v. Wade, dans l’affaire Dobbs contre Jackson Women’s Health Organisation, supprimant la norme constitutionnelle fĂ©dĂ©rale qui protĂ©geait le droit Ă  l'avortement dans tout le pays. Ainsi, depuis juin 2022, les États peuvent Ă©tablir leurs propres politiques pour interdire ou protĂ©ger l'avortement. En janvier 2024, l’avortement est interdit dans 21 États : 14 l’interdisent Ă  tous les stades, 2 au-delĂ  de 6 semaines, 2 au-delĂ  de 12 semaines, 3 l’interdisent au-delĂ  d’un dĂ©lai allant de 15 et 18 semaines.

À l’inverse, 21 États ont légiféré pour renforcer la protection de l’accès à l’avortement, en protègeant à la fois les femmes qui y ont recours mais aussi les centres et les professionnels qui le pratiquent.

À l’inverse, 21 États ont légiféré pour renforcer la protection de l’accès à l’avortement, en protégeant à la fois les femmes qui y ont recours mais aussi les centres et les professionnels qui le pratiquent. Ces législations opposées montrent à quel point le pays est divisé sur la question de l’accès à l’avortement et du droit à la vie. Le retour en force de l’idéologie conservatrice s’explique par la composition de la Cour suprême, avec les nominations de trois juges ultra conservateurs par l'administration Trump, portant à 6 sur 9 le nombre de juges conservateurs.

Cette idéologie "pro-vie" est aussi portée par des groupes et organisations très structurées et puissantes, qui exercent une pression importante depuis plusieurs années sur les législateurs et responsables politiques américains, poussant pour l’adoption de lois restreignant l’accès à l’interruption volontaire de grossesse.

Depuis la dĂ©cision de la Cour suprĂŞme de ne pas respecter le droit constitutionnel Ă  l’avortement, les DĂ©mocrates ont fait de l’accès Ă  ce droit un point principal de leur politique, comme Biden l’a rappelĂ© lors de son discours sur l’état de l’Union. Dans un sondage datant de dĂ©but mars, près d’un Ă©lecteur sur 8 dĂ©clare que l'avortement est le principal enjeu dĂ©terminant leur vote en 2024 et 16 % des femmes âgĂ©es de 18 Ă  49 ans. Parmi les Ă©lecteurs qui ont dĂ©clarĂ© que l'avortement est leur principal enjeu, 48 % ont dit qu'ils voteraient pour Joe Biden, contre 26 % pour Donald Trump. Un autre sondage menĂ© par CBS News/YouGov a montrĂ© que mĂŞme si la plupart des rĂ©pondants estiment que la dĂ©cision de la Cour suprĂŞme est mauvaise pour le pays et que plus de la moitiĂ© d’entre eux sont en faveur d’une loi fĂ©dĂ©rale pour dĂ©fendre l’avortement, seulement un tiers tienne Donald Trump pour responsable du recul historique du droit Ă  l’avortement.

Les débats autour de la question de l’accès à l’avortement devraient s'intensifier dans les prochaines semaines, alors que la Cour suprême doit se pencher sur l'accès à un médicament très couramment utilisé dans les avortements. La délivrance par téléconsultation d’une pilule abortive est en effet dans le radar des régulateurs conservateurs ; les consultations à distance permettent un accès facilité et rapide à l’IVG, notamment pour les femmes vivant dans des États ayant restreint le droit à l’IVG. Si la décision de restreindre son accès était confirmée par la Cour suprême, cela se traduirait aussi par un retour à une limite maximum de sept semaines de grossesse au lieu de dix pour bénéficier d’une IVG, mais également par une interdiction de l’envoi de la pilule abortive par la poste et le rétablissement de l’obligation de prescription exclusivement par un médecin.

La question du droit et de l’accès à l’avortement aux États-Unis rappelle donc une fois de plus à quel point la société est divisée sur le rôle qui doit être celui du gouvernement versus celui des États. En cas de réélection, Biden et sa future administration n’auront malheureusement qu’un pouvoir très limité pour garantir de nouveau l’accès à ce droit au niveau fédéral. Et on ne voit pas de consensus politique émerger, à l’inverse de la France, qui vient de consacrer l’avortement comme une liberté garantie dans sa Constitution.

La question du droit et de l’accès à l’avortement aux États-Unis rappelle donc une fois de plus à quel point la société est divisée sur le rôle qui doit être celui du gouvernement versus celui les État.

Copyright image : Saul LOEB / AFP

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