Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

État de santé, un bilan préoccupant

État de santé, un bilan préoccupant
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé
Découvrez
notre sĂ©rie 
États-Unis, la santé en campagne

[SÉRIE : États-Unis, la santé en campagne 1/3] Depuis la dernière élection présidentielle en 2020, marquée par le contexte de pandémie de Covid-19, les Américains ont perdu près de trois années d’espérance de vie. Face à cette baisse inquiétante, les enjeux de santé sont devenus une priorité pour les électeurs. Plus particulièrement, la crise des opioïdes et l’explosion de la prévalence de l’obésité et des maladies chroniques inquiètent les citoyens comme les dirigeants politiques. Comment analyser cette crise de santé publique majeure et inédite ? Pourquoi les overdoses médicamenteuses et l’obésité se trouvent en position de tête des préoccupations de santé publique ? Quelles sont les fractures sociales, économiques et communautaires sous-jacentes à ces épidémies protéiformes ?

La santé, une préoccupation majeure pour les électeurs américains

Aux États-Unis, les indicateurs de santĂ© se dĂ©gradent alors mĂŞme que les dĂ©penses de soins de santĂ©, tant par personne qu’en proportion du PIB, continuent d'ĂŞtre beaucoup plus Ă©levĂ©es que dans d'autres pays Ă  revenu Ă©levĂ©. L'espĂ©rance de vie aux États-Unis a considĂ©rablement diminuĂ© au cours de ces dernières annĂ©es, passant de 78,8 ans en 2019, Ă  77 ans en 2020 et Ă  76,1 ans en 2021. Ce dĂ©clin progressif a fait chuter l'espĂ©rance de vie Ă  la naissance Ă  son niveau le plus bas depuis 1996. Ces chiffres suggèrent que les progrès dans la recherche et les traitements mĂ©dicaux ne sont plus suffisants pour contrer les crises de santĂ© publique. Par ailleurs, l'espĂ©rance de vie globale dissimule des disparitĂ©s ethniques importantes : en 2019, l'espĂ©rance de vie moyenne pour les Afro-AmĂ©ricains Ă©tait de 74,8 ans, pour les AmĂ©rindiens non hispaniques et les autochtones de l'Alaska, elle Ă©tait de 71,8.

Ce déclin progressif a fait chuter l'espérance de vie à la naissance à son niveau le plus bas depuis 1996.

De ce fait, et dans un contexte pandémique protéiforme, la santé est devenue une préoccupation majeure des électeurs américains. Dans une enquête menée en janvier 2024, 69 % des sondés considèrent que la santé est un problème préoccupant, ce qui en fait le deuxième sujet le plus préoccupant après l’inflation (75 % jugent le sujet préoccupant) et à égalité avec le marché du travail et la situation économique.

Les sondĂ©s placent la santĂ© devant les prĂ©occupations relatives Ă  la sĂ©curitĂ© nationale (66 %), le crime (63 %), les taxes et la dĂ©pense publique (62 %), l’éducation (62 %) et la dĂ©mocratie (61 %). De mĂŞme, dans une Ă©tude publiĂ©e en dĂ©cembre 2023, au moins huit Ă©lecteurs sur dix estiment qu'il est "très important" que les candidats Ă  la prĂ©sidence de 2024 parlent de l'inflation (86 %) ou de l'accessibilitĂ© des soins de santĂ© (80 %), faisant un lien causal très direct entre ces deux phĂ©nomènes. Ces inquiĂ©tudes sont très Ă©troitement suivies par l'avenir de Medicare et Medicaid (75 %) et l'accès aux soins de santĂ© mentale (70 %). Deux tiers des Ă©lecteurs estiment Ă©galement qu'il est "très important" que les candidats discutent pendant la campagne Ă©lectorale de la violence armĂ©e (65 %) et de la crise des opioĂŻdes (53 %).

Autre fait marquant, lorsque les AmĂ©ricains sont interrogĂ©s sur les menaces principales pour la santĂ© publique actuellement, les opioĂŻdes et le fentanyl arrivent en tĂŞte (26 %), suivis par l’obĂ©sitĂ© (23 %) et l’accès aux armes Ă  feu (21 %). Ces trois phĂ©nomènes expliquent en partie le fait que non seulement les États-Unis ont l'espĂ©rance de vie la plus basse parmi les pays Ă  revenu Ă©levĂ©, mais ils ont Ă©galement les taux les plus Ă©levĂ©s de dĂ©cès Ă©vitables : 336 dĂ©cès Ă©vitables pour 100 000 habitants lorsque la moyenne de l’OCDE se situe Ă  225 pour 100 000 habitants en 2020.

La crise des opioïdes, un phénomène devenu endémique dans l’ensemble du pays

En 2021, des donnĂ©es publiĂ©es par le Center for Disease Control and Prevention (CDC) ont montrĂ© que les États-Unis avaient dĂ©passĂ© sur cette mĂŞme annĂ©e les 100 000 dĂ©cès annuels par overdose de drogue. En 2022, ce chiffre est montĂ© Ă  107 000 et les projections pour 2023 prĂ©voient 120 000 dĂ©cès. Depuis 1999, plus d’un million de personnes sont mortes d’overdose mĂ©dicamenteuse. Ainsi, depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, le taux de dĂ©cès par overdose est passĂ© d’environ 7 % en 2001 Ă  11,5 % en 2006, il est ensuite restĂ© stable de 2006 Ă  2013, puis a augmentĂ© de nouveau de près de 14 % en 2013 pour atteindre plus de 28 % en 2020 et 32 % en 2021.

L’augmentation du taux de décès par overdose s’est ainsi fait par vagues successives. La première vague de décès par overdose dans les années 1990 impliquaient majoritairement des médicaments opioïdes légaux et prescrits par les médecins.

Depuis 1999, plus d’un million de personnes sont mortes d’overdose médicamenteuse.

La deuxième vague datant des annĂ©es 2010 voit l’extension de la consommation de ces opioĂŻdes hors du cadre mĂ©dical. Une partie des patients, devenus dĂ©pendants des opioĂŻdes, se sont tournĂ©s vers des produits de plus en plus forts, en particulier l'hĂ©roĂŻne. La troisième vague, en cours depuis 2013, implique majoritairement des opioĂŻdes de synthèse dont le fentanyl, substance de synthèse 50 Ă  100 fois plus puissante que la morphine. L'augmentation rĂ©cente des taux de mortalitĂ© par overdose a ainsi Ă©tĂ© exacerbĂ©e par une explosion de l'utilisation du fentanyl et de substances multiples, mais aussi par une forte stigmatisation liĂ©e Ă  la dĂ©pendance. De plus, la pandĂ©mie de Covid-19 a intensifiĂ© les conditions conduisant aux overdoses : les personnes atteintes de troubles liĂ©s Ă  l'utilisation de substances (Substance Use Disorders, SUD) ont Ă©tĂ© fortement touchĂ©es par les restrictions sanitaires et les confinements et donc la rĂ©duction de l'accès aux services de traitement.

Tous les États, toutes les communautĂ©s et toutes les classes d’âges sont dĂ©sormais touchĂ©s par la hausse des dĂ©cès par overdose. En effet, les taux de mortalitĂ© par overdose de drogue dans les populations minoritaires ont augmentĂ© de manière disproportionnĂ©e rĂ©cemment, avec une augmentation de 81 % des taux de mortalitĂ© chez les Afro-AmĂ©ricains et les AmĂ©rindiens et une augmentation de 65 % chez les Hispaniques entre 2019 et 2021 ; en comparaison, les taux de mortalitĂ© ont augmentĂ© de 40 % pour le reste de la population. Depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie de Covid-19, les rĂ©gions du Sud et de l'Ouest ont respectivement enregistrĂ© des augmentations de 57 % et 67 % de la mortalitĂ© par overdose de drogue, contre une augmentation de 18 % dans le Nord-Est et de 37 % dans le Midwest. Les estimations du CDC montrent enfin que les dĂ©cès par overdose ont augmentĂ© pour presque l’ensemble des tranches d'âge : 71 % des dĂ©cès Ă©vitables liĂ©s aux opioĂŻdes surviennent chez les personnes âgĂ©es de 25 Ă  54 ans, et le nombre de dĂ©cès chez les individus de 55 ans et plus augmente rapidement. Peu de dĂ©cès liĂ©s aux opioĂŻdes surviennent chez les enfants de moins de 15 ans mais le dĂ©cès d’un enfant d’un an l’annĂ©e dernière Ă  New-York a profondĂ©ment choquĂ© l’opinion publique.

En réponse à cette crise, le Congrès a maintenu des dépenses discrétionnaires à hauteur de plus de 6 milliards de dollars par an entre 2018 et 2020. En 2022, l’administration Biden-Harris par le biais du Département américain de la Santé et des Services sociaux (Health and Human Services, HHS) et de l'Administration des services de santé mentale et de lutte contre la toxicomanie (Substance Abuse and Mental Health Services Administration, SAMHSA) a octroyé près de 1,5 milliard de dollars pour soutenir les efforts des États face à la crise des opioïdes et apporter un soutien aux personnes en phase de rétablissement. Par ailleurs, pendant la pandémie de Covid-19, des mesures visant à rendre plus flexible la prescription de traitements contre les opioïdes (buprénorphine et méthadone), notamment par téléconsultation, ont été mises en place afin d’atténuer les interruptions de traitement. L’extension de ces mesures a été précisée début janvier 2024 par le SAMHSA.

Les traitements restent encore hors de portée pour la grande majorité des Américains souffrant de SUD et les décès par overdose continuent de progresser.

Malgré ces dispositions, les traitements restent encore hors de portée pour la grande majorité des Américains souffrant de SUD et les décès par overdose continuent de progresser. Un des enjeux de la campagne de 2024 sera de voir comment les différents candidats entendent apporter des solutions nouvelles, efficaces et d’observer quel échelon sera privilégié pour la mise en place des programmes de soins et d’accès aux traitements.

Le Congrès a rĂ©cemment fourni des incitations pour encourager les 13 États qui n'ont pas encore Ă©largi Medicaid Ă  le faire, dans une logique d’aide pour les publics les plus vulnĂ©rables touchĂ©s par la crise des opioĂŻdes. En effet, environ 12 %des bĂ©nĂ©ficiaires de Medicaid de plus de 18 ans sont touchĂ©s par des troubles liĂ©s Ă  l'utilisation de substances. Une rĂ©glementation plus flexible des traitements mĂ©dicaux au niveau fĂ©dĂ©ral, combinĂ©e Ă  des efforts ciblĂ©s des agences Ă©tatiques et locales, permettra sans doute d’élargir le nombre de patients traitĂ©s, notamment ceux qui souffrent de l’absence d’une couverture santĂ©.

L’obésité, une maladie coûteuse fortement liée au statut socio-économique

Autre problème majeur de santĂ© publique, l’obĂ©sitĂ©. Aux États-Unis, l’obĂ©sitĂ© serait responsable de 18 % des dĂ©cès parmi les personnes âgĂ©es de 40 Ă  85 ans. Sa prĂ©valence continue d'augmenter : elle est passĂ©e de 30,5 % Ă  près de 42 % entre 2000 et 2020. Les comorbiditĂ©s liĂ©es Ă  l’obĂ©sitĂ© incluent les maladies cardiaques - les personnes obèses sont entre 1,5 et 2,5 fois plus susceptibles de dĂ©cĂ©der d’une maladie cardiaque que les personnes avec un indice de masse corporelle standard - les accidents vasculaires cĂ©rĂ©braux, le diabète de type 2 et certains types de cancer, qui sont aussi parmi les principales causes de dĂ©cès prĂ©maturĂ©s Ă©vitables aux États-Unis.

Parce qu’elle est Ă  l'origine de nombreuses comorbiditĂ©s, l’obĂ©sitĂ© est une maladie coĂ»teuse. Elle reprĂ©sente plus de 6 % des dĂ©penses mĂ©dicales annuelles (248 milliards de dollars en 2020). Ces dĂ©penses sont presque entièrement dues au traitement des comorbiditĂ©s plutĂ´t qu’au traitement de l'obĂ©sitĂ© elle-mĂŞme, car peu de traitements sont actuellement couverts par Medicare ou les assureurs privĂ©s, selon une Ă©tude du Bipartisan Policy Center. L’obĂ©sitĂ© est coĂ»teuse pour la collectivitĂ©, mais Ă©galement au niveau individuel : en 2019, les coĂ»ts mĂ©dicaux pour les adultes atteints d'obĂ©sitĂ© Ă©taient de 1 861 dollars de plus que les coĂ»ts mĂ©dicaux pour les personnes n’étant pas obèses. C’est la double peine lorsque l’on observe en dĂ©tail les groupes sociaux les plus touchĂ©s par l’obĂ©sitĂ© : les adultes Afro-AmĂ©ricains non hispaniques (49,9 %) ont la plus forte prĂ©valence, suivis des adultes hispaniques (45,6 %), des adultes non hispaniques (41,4 %) et des adultes asiatiques non hispaniques (16,1 %). Ces publics sont aussi ceux qui font face Ă  des difficultĂ©s d’accès aux soins et qui sont moins bien couverts que le reste de la population. Sans surprise, les hommes et les femmes titulaires d'un diplĂ´me universitaire ont une prĂ©valence de l'obĂ©sitĂ© plus faible par rapport Ă  ceux ayant un niveau d’éducation moindre.

Ces publics sont aussi ceux qui font face à des difficultés d’accès aux soins et qui sont moins bien couverts que le reste de la population.

La prévalence de l'obésité est assez comparable parmi les différentes tranches d’âge : elle est de près de 40 % chez les adultes âgés de 20 à 39 ans, de près de 45 % chez les adultes âgés de 40 à 59 ans et de 41,5 % chez les adultes âgés de 60 ans et plus. Un phénomène très préoccupant, largement observé dans tous les pays à revenus élevés, est l’augmentation de l’obésité infantile.

Pour les enfants et les adolescents âgĂ©s de 2 Ă  19 ans en 2017-2021, la prĂ©valence de l'obĂ©sitĂ© Ă©tait de près de 20 %, touchant environ 15 millions d'enfants et adolescents. L’obĂ©sitĂ© expose les jeunes Ă  des risques de santĂ© tout au long de leur vie, notamment l'hypertension artĂ©rielle, un taux de cholestĂ©rol Ă©levĂ©, le diabète de type 2, des problèmes respiratoires tels que l'asthme et l'apnĂ©e du sommeil, ainsi que des problèmes articulaires.

Parce que la hausse de l'obĂ©sitĂ© est avant tout attribuĂ©e Ă  une augmentation de l'apport calorique et Ă  une rĂ©duction de l'activitĂ© physique, le marchĂ© de la perte de poids aux États-Unis est prospère, et sa valeur est estimĂ©e Ă  66 milliards de dollars. Pourtant, il n'y a aucune preuve que les programmes liĂ©s au rĂ©gime alimentaire freinent efficacement l'obĂ©sitĂ©. Selon une Ă©tude, 50 % des personnes ayant suivi un rĂ©gime pesaient 5 kilogrammes (11 pounds) de plus que leur poids initial cinq ans après leur rĂ©gime. De la mĂŞme façon, de nombreuses solutions de politiques publiques mettent l'accent sur l'alimentation et l'exercice alors que d’autres modalitĂ©s d’action sont Ă  envisager en parallèle, comme la taxation des aliments et boissons sucrĂ©es, la prĂ©sence d’étiquettes ou de labels informant les consommateurs sur les valeurs nutritives ou encore la limitation de la publicitĂ© auprès des enfants concernant des aliments mauvais pour la santĂ©. Taxer les produits alimentaires potentiellement nocifs a montrĂ© certaines promesses, bien que cela puisse ĂŞtre une approche critiquĂ©e dans un pays abritant de nombreuses entreprises de la fast food.

Quoiqu’il en soit, comme le soulignent des experts du Commonwealth Fund, "certes, les opioĂŻdes tuent rapidement et dramatiquement mais l’obĂ©sitĂ© n’en tue pas moins aussi sĂ»rement. Cette autre Ă©pidĂ©mie requiert qu’on s'en prĂ©occupe de façon urgente". Et les Ă©lecteurs partagent ce point : l’obĂ©sitĂ© est considĂ©rĂ©e par 20 % d’entre eux comme une menace majeure de santĂ© publique.

Copyright : Mandel NGAN / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne