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Doctrine Macron - saison II

Doctrine Macron - saison II
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Au lendemain de la session annuelle du Forum de Paris sur la paix - dont l’Institut Montaigne est membre fondateur -, le PrĂ©sident Macron a donnĂ© le 12 novembre au Grand Continent l’une de ces interviews fleuve dont il a le secret. 

Comment rĂ©sumer cet entretien ? Il comporte pour ceux qui suivent les dĂ©clarations du prĂ©sident de la RĂ©publique peu d’élĂ©ments vraiment nouveaux. Il s’agit d’une sorte de "confession d’un enfant du siècle", dans laquelle Emmanuel Macron formule une nouvelle fois, sur un ton souvent passionnĂ©, son engagement en faveur d’une Europe qui affirmerait son identitĂ© et sa force dans un monde en proie Ă  des dĂ©sordres croissants - une Europe qui deviendrait la "première puissance Ă©ducative, sanitaire, digitale et verte". Cet exercice s’inscrit dans une sĂ©rie de prises de position d’un haut niveau intellectuel, dont notamment l’interview du 21 octobre 2019 Ă  The Economist prononçant la "mort cĂ©rĂ©brale de OTAN", le discours Ă  l’École militaire du 7 fĂ©vrier 2020 ou l’intervention Ă  la Munich Security Conference du 15 fĂ©vrier. Nous avions nous-mĂŞmes proposĂ© le 20 fĂ©vrier une première photographie des idĂ©es du PrĂ©sident sous l’intitulĂ© de "doctrine Macron" : c’est ce mĂŞme titre qu’a repris le Grand Continent pour l’entretien du 12 novembre. 

Peut-être convient-il donc de parler d’une "doctrine Macron, saison II" ? Dans cette dernière, l’accent est mis sur la question de la gouvernance globale (qui est la raison d’être du Forum de Paris) là où d’autres entretiens précédents étaient plus axés sur les questions géopolitiques. La crise du Covid-19 est passée par là. Elle a renforcé chez Emmanuel Macron la conviction absolue que la coopération internationale est incontournable pour sauver la planète. Dans l’immédiat, c’est la multiplication des "coalitions d’acteurs" selon les sujets qui permet d’avancer (One Planet Summit, Appel de Christchurch, ACT-A, etc. ). Le thème d’un "consensus de Paris, qui est le consensus de partout", déjà évoqué devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre prend davantage encore de relief : le changement climatique, les inégalités ou la démographie ne peuvent plus être considérés comme des "externalités" ; ce sont désormais des paramètres qui doivent être inclus dans une approche concertée de la communauté internationale.

On trouve aussi bien sĂ»r dans cette "doctrine Macron saison II" un autre Ă©cho de l’actualitĂ©, celle, tragique, des attentats islamistes dans notre pays. Le PrĂ©sident voit dans la lutte contre "la barbarie et l’obscurantisme" un "combat europĂ©en contemporain" par excellence. Il s’insurge contre ceux qui veulent que "nous changions notre droit", quand ce droit est celui qui protège la libertĂ© d’expression. Il s’inquiète au passage de l’atonie du dĂ©bat sur ce sujet en Europe, significative "de la crise morale qui est la nĂ´tre". Car une veine philosophique est constamment prĂ©sente dans cet interview, oĂą les "points de rupture" dans la culture politique europĂ©enne sont Ă©voquĂ©s, qu’il s’agisse par exemple de mai 68 ou de la "gĂ©nĂ©ration antitotalitaire". 

[La crise du Covid-19] a renforcĂ© chez Emmanuel Macron la conviction absolue que la coopĂ©ration internationale est incontournable pour sauver la planète.

Mais on n’échappe jamais complètement à la géopolitique. Dans ses propos au Grand Continent, le Président note à propos de la Russie et de la Turquie que ces pays pratiquent la politique du fait accompli. "Il faut donc trouver des dispositifs de contournement qui permettent de les encercler". Emmanuel Macron ne développe pas cette remarque. Notons cependant qu’elle paraît en rupture complète avec certaines lignes de force de la "doctrine Macron I", où au contraire l’ouverture à l’égard de la Russie apparaissait comme un élément majeur du projet de souveraineté ou d’autonomie stratégique européenne.

"L’affaire AKK-Macron"

S’agissant de ces deux notions, centrales pour lui, auxquelles il consacre de longs dĂ©veloppements, Emmanuel Macron marque son dĂ©saccord avec un texte rĂ©cent d’Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), dans lequel la ministre de la DĂ©fense allemande estimait qu’il "fallait en finir avec cette illusion qu’est "l’autonomie stratĂ©gique". "La question qui est posĂ©e, indique Emmanuel Macron, est la suivante : est-ce que le changement d’administration amĂ©ricaine va crĂ©er un relâchement chez les EuropĂ©ens ? Je suis en dĂ©saccord profond par exemple avec la tribune signĂ©e par la ministre de la DĂ©fense allemande. Je pense que c’est un contresens de l’histoire. Heureusement la Chancelière n’est pas sur cette ligne, si je comprends bien les choses".

C’est en fait surtout cette observation qui a Ă©tĂ© retenue dans le dĂ©bat europĂ©en ou c’est Ă  la lumière de celle-ci qu’a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© cet Ă©nième plaidoyer du PrĂ©sident français pour une Europe forte. 

Mme Kramp-Karrenbauer, quelques jours plus tard, s’efforçait d’atténuer les divergences avec M. Macron en marquant qu’elle soutenait aussi l’autonomie stratégique européenne, en précisant toutefois : "si celle-ci n’implique pas une mise en cause de l’engagement américain en Europe". Jamais M. Macron, ni d’ailleurs aucun responsable français sérieux, n’a demandé le départ des Américains d’Europe - mais la formule de la Ministre jette ou plutôt entretient le doute sur les intentions françaises.

Le Président voit dans la lutte contre "la barbarie et l’obscurantisme" un "combat européen contemporain" par excellence.

Lors du Berlin Forum organisĂ© par la Körber Stiftung le 24 novembre, Mme Kramp-Karrenbauer a feint de nouveau de minimiser les divergences avec la France. Puis le modĂ©rateur lui a posĂ© la question suivante : "le PrĂ©sident Macron n’a-t-il pas avancĂ© que la Chancelière n’est pas sur votre ligne ?". RĂ©ponse de Mme Kramp-Karrenbauer : "je n’ai jamais entendu Angela Merkel considĂ©rer que l’OTAN est superflue" - suggĂ©rant que tel est bien au moins l’implicite de l’approche française. 

On dit que l’ancienne candidate Ă  la succession de Mme Merkel, sarroise, est en rĂ©alitĂ© la meilleure alliĂ©e des Français, car dans le dĂ©bat allemand elle soutient la nĂ©cessitĂ© d’efforts accrus en matière de dĂ©fense. Si tel est le cas, sa ligne ferait Ă©cho Ă  celle que pratiquait le Premier ministre Blair après l’accord de Saint-Malo (dĂ©cembre 1998), ou encore les conclusions sur la PESD adoptĂ©es au sommet de Nice en 2000 : affirmer que Londres avait fait un pas vers la dĂ©fense europĂ©enne, mais surtout afficher que le Royaume-Uni avait rĂ©ussi Ă  bloquer la dĂ©rive anti-OTAN de la France. Ce n’est pas de très bon augure. 

En tout cas, "l’affaire AKK-Macron" n’en en a pas fini de faire des vagues. Dans un article d’ailleurs très sĂ©vère de Politico (dont nous ne partageons pas les jugements), Rym Momtaz note que des commentateurs allemands, baltes ou d’Europe de l’Est se sont Ă©mus de voir que M. Macron ne mentionnait mĂŞme pas dans son interview au Grand Continent le mot "transatlantique", "alors qu’une nouvelle administration amĂ©ricaine plus amicale arrive incessamment". Tara Varma, directrice du bureau parisien de l’European Council of Foreign Relations, indique que "cela rend les atlantistes europĂ©ens inquiets au sujet de la position française". Quelques jours plus tard (le 24 novembre), Steven Erlanger, avisĂ© correspondant du New York Times Ă  Bruxelles, intitule son article : "Alors que Trump s’en va, les dĂ©saccords entre EuropĂ©ens s’élargissent de nouveau". 

Dans le même registre, le dernier numéro de The Economist fait état de la "guerre des mots" entre Paris et Berlin, en déplorant l’effet que celle-ci peut avoir sur la nouvelle administration américaine.

Faut-il entrer dans un dĂ©bat dĂ©lĂ©tère sur les arrière-pensĂ©es ? 

Du point de vue des autoritĂ©s françaises, peut-on Ă©carter d’un revers de la main ce qui apparaĂ®t largement comme un faux procès ? Ou un dĂ©bat dĂ©lĂ©tère dans lequel les suspicions et les arrière-pensĂ©es tiennent lieu d’arguments ? Nous sommes tentĂ©s de rĂ©pondre que ce serait imprudent pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, la sensibilitĂ© qu’exprime Mme Kramp-Karrenbauer est forte en Allemagne, au sein de la CDU en tout cas, et dans de larges secteurs de l’opinion en Europe. Or on ne peut vouloir faire de l’Union europĂ©enne un acteur majeur sur la scène internationale sans tenir compte des sentiments des autres EuropĂ©ens. Le procès en anti-amĂ©ricanisme du PrĂ©sident Macron est d’autant plus absurde que celui-ci, dans cette mĂŞme interview au Grand Continent, relève explicitement que "c’est très dur de faire respecter les choses lorsque les AmĂ©ricains ne sont pas avec nous". En second lieu, les diffĂ©rents gouvernements europĂ©ens se positionnent Ă©videmment en fonction de la prochaine administration Biden. C’est lĂ  l’essentiel : une sorte de course Ă  la faveur du futur prĂ©sident amĂ©ricain est de facto engagĂ©e. Insinuer ou laisser insinuer que les Français sont dĂ©cidĂ©ment incorrigibles dans leur habitude de vouloir affaiblir la solidaritĂ© atlantique revient Ă  diminuer les chances d’un concurrent. 

Le procès en anti-américanisme du Président Macron est d’autant plus absurde que celui-ci, dans cette même interview au Grand Continent, relève explicitement que "c’est très dur de faire respecter les choses lorsque les Américains ne sont pas avec nous"

Et cela sur un fond de tableau potentiellement dĂ©favorable pour les Français : mauvaise impression qu’a pu crĂ©er dans les nouvelles Ă©quipes DĂ©mocrates les tentatives passĂ©es d’Emmanuel Macron pour Ă©tablir une relation personnelle avec Donald Trump (auquel par ailleurs il s’est opposĂ©, et avec panache, plus qu’aucun autre EuropĂ©en) ; dĂ©veloppements rĂ©cents dans notre vie politique interne, comme les controverses renouvelĂ©es sur la laĂŻcitĂ©, les images de certaines violences policières, les remous autour de la loi sur la sĂ©curitĂ© globale. La couverture de la France dans les grands mĂ©dias internationaux est particulièrement nĂ©gative. Le Financial Times, jusqu’ici favorable Ă  M. Macron, a publiĂ© le 29 novembre un Ă©ditorial regrettant les "projets illibĂ©raux" du gouvernement français. Les mĂŞmes interrogations font florès dans la presse allemande. 

Enfin, un dĂ©veloppement venant de Bruxelles va peut-ĂŞtre modifier le paysage. Si l’on en croit le Financial Times du 30 novembre, les instances communautaires s’apprĂŞteraient Ă  proposer au Conseil europĂ©en des 10 et 11 dĂ©cembre un agenda transatlantique articulĂ© autour des enjeux "gĂ©oĂ©conomiques" qui permettraient de vraiment renouveler la relation Europe-États-Unis : la santĂ©, le changement climatique, le numĂ©rique, le commerce, et Ă©videmment la politique vis-Ă -vis de la Chine. Sous rĂ©serve d’un examen des propositions Ă©laborĂ©es, c’est ce type de dĂ©marche que la France doit soutenir, si possible en conjonction politiquement visible avec l’Allemagne. 

Dans ce contexte, n’est-il pas temps pour le prĂ©sident de la RĂ©publique de donner une interview plus classique, Ă  destination des mĂ©dias internationaux, d’abord pour marquer sans ambiguĂŻtĂ© son attachement Ă  la relation transatlantique, et ensuite pour mettre en relief les terrains de convergence qu’il convient d’exploiter pour relancer celle-ci ? 

 

 

Copyright : Kenzo Tribouillard / POOL / AFP

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