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Diplomatie : Macron dans le texte

Diplomatie : Macron dans le texte
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Il ne se passe guère de jour sans que le PrĂ©sident Macron ne s’exprime, souvent avec vigueur, sur les affaires internationales : Liban, Turquie, BiĂ©lorussie, affaire Navalny et bien sĂ»r affaires europĂ©ennes, par exemple au cours des dernières semaines. 

Cependant, dans le monde trĂ©pidant qui est le nĂ´tre, assez peu d’occasions se prĂ©sentent pour le PrĂ©sident d’offrir une vue d’ensemble de sa pensĂ©e diplomatique. C’est traditionnellement la fonction que remplit le discours annuel aux Ambassadeurs mais en cette annĂ©e de la pandĂ©mie globale, mĂŞme ce rituel inoffensif, fin aoĂ»t, n’a pu avoir lieu. 

C’est le discours prononcĂ© le 22 septembre devant l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies qui a tenu lieu cette annĂ©e de cours magistral sur les affaires du monde, telles que vues par le prĂ©sident de la RĂ©publique. Dressons rapidement le tableau : cette annĂ©e, l’intervention prĂ©sidentielle n’a pas eu lieu depuis la tribune de l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale Ă  New York, mais depuis l’ElysĂ©e : il s’est agi d’une intervention virtuelle – d’une longueur inusitĂ©e (45 minutes). 

Le fil conducteur du discours d’Emmanuel Macron a prĂ©cisĂ©ment Ă©tĂ© une mise en garde concernant la rivalitĂ© sino-amĂ©ricaine.

Il y a deux ans, le sommet annuel de l’ONU avait été marqué par un "choc des visions" entre Emmanuel Macron et Donald Trump dans leurs discours respectifs. Cette année, c’est au pays du "virus chinois" que Donald Trump s’en est pris, avec une véhémence particulière. Xi Jinping, depuis son bureau pékinois, a campé au contraire son pays en puissance pacifique, ardente partisane de la collaboration internationale.

La rivalitĂ© sino-amĂ©ricaine dominait donc clairement les dĂ©bats, comme d’ailleurs elle s’insinue partout dĂ©sormais dans le système onusien. 

Un message important, sinon le fil conducteur du discours d’Emmanuel Macron, a prĂ©cisĂ©ment Ă©tĂ© une mise en garde concernant la rivalitĂ© sino-amĂ©ricaine. On a pu dire que le PrĂ©sident français se situait dans une sorte d’équidistance entre la Chine et les États-Unis. Cela n’est pas le cas, mais il est vrai qu’il a appelĂ© Ă  ne pas tomber dans le piège d’une trop grande fascination pour la montĂ©e des tensions entre PĂ©kin et Washington : "le monde tel qu'il est aujourd'hui ne peut pas se rĂ©sumer Ă  la rivalitĂ© entre la Chine et les États-Unis".

Le PrĂ©sident a livrĂ© dans son discours un premier bilan de la crise due au Covid-19 : "Toutes les fractures qui prĂ©existaient Ă  la pandĂ©mie [...] n'ont fait que s'accĂ©lĂ©rer et s'approfondir Ă  la faveur de la dĂ©stabilisation globale créée par la pandĂ©mie." Mais s’il y aura une fin au Covid-19, "il n'y aura pas de remède miracle Ă  la dĂ©structuration de l'ordre contemporain". 

Plusieurs cycles, selon lui, arrivent à leurs termes : "ce monde dans lequel nous avons vécu reposait sur [...] le consensus de Washington. Il a vécu." Il en va de même du cadre posé par la Guerre froide : "notre sécurité et stabilité dépendaient très largement d’accords signés jadis entre les États-Unis d'Amérique et l'URSS", qui ont été "progressivement démantelés durant la dernière décennie"

Que reconstruire sur les décombres du monde qui disparaît sous nos yeux ? Selon Emmanuel Macron, la réponse tient dans "une mondialisation plus juste, plus équilibrée, plus équitable, plus durable.", "qui intègre en son sein, au cœur de son modèle, la lutte contre les inégalités [...], la lutte contre le réchauffement climatique".

La nécessité de redéfinir les termes de la mondialisation et les modalités du multilatéralisme apparaît ainsi comme l’autre message central du discours présidentiel.

Dans cet esprit : "Le multilatĂ©ralisme n'est pas seulement un acte de foi, c'est une nĂ©cessitĂ© opĂ©rationnelle".

Ă€ cĂ´tĂ© de la mise en garde Ă  l’égard du "tout sino-amĂ©ricain", la nĂ©cessitĂ© de redĂ©finir les termes de la mondialisation et les modalitĂ©s du multilatĂ©ralisme apparaĂ®t ainsi comme l’autre message central du discours prĂ©sidentiel. 

Lorsqu’il s’efforce de traduire en axes d’action cette vision sur la marche du monde, le propos du PrĂ©sident se fait plus classique. On en revient Ă  un rappel des positions de la France sur les grands dossiers internationaux. Le PrĂ©sident distingue cinq points dans son programme pour la communautĂ© internationale. 

  • Premièrement, "la lutte contre la prolifĂ©ration des armes de destruction massive". Elle implique que l’Iran ne puisse pas "se doter de l’arme nuclĂ©aire", et d’engager "une nĂ©gociation avec la CorĂ©e du Nord". Le terrorisme continue de "menacer au premier chef notre sĂ©curitĂ© collective : c'est pourquoi la France sera toujours fortement engagĂ©e au Levant et en appui Ă  la souverainetĂ© irakienne, et se tient aux cĂ´tĂ©s de ses partenaires sahĂ©liens."
     
  • Deuxièmement, le chef de l’État français prĂ´ne "la construction exigeante de la paix et de la stabilitĂ© dans le respect de l'Ă©gale souverainetĂ© des peuples". C’est le cas au Liban, "oĂą les aspirations du peuple libanais souverain doivent ĂŞtre entendues" ; c’est le cas en Syrie, oĂą doivent se tenir des "Ă©lections libres" ; en Libye oĂą il faut "obtenir un cessez-le-feu durable, puis enclencher une dynamique qui permette une rĂ©solution politique du conflit sous l'Ă©gide des Nations Unies." ; en MĂ©diterranĂ©e orientale oĂą il doit y avoir "une Pax Mediterranea, mais pas au prix de l'intimidation", ou encore s’agissant de la BiĂ©lorussie, oĂą "un dialogue politique national doit ĂŞtre mis en place et toute intervention extĂ©rieure doit ĂŞtre Ă©vitĂ©e."
     
  • Emmanuel Macron mentionne ensuite la protection des biens communs. Le premier "bien commun mondial" est la santĂ© publique, pour laquelle s’est lancĂ© ACT-A (Access to Covid-19 Tools Accelerator, une initiative internationale pour la production et distribution de tests et vaccins du Covid-19). En second lieu, l’environnement est "au cĹ“ur de nos agendas collectifs" et doit ĂŞtre une prioritĂ© de "plans de relance massifs" et mener Ă  des politiques nationales zĂ©ro carbone. Enfin, il nomme la cybersĂ©curitĂ©, qui doit ĂŞtre une problĂ©matique internationale, avec des actions comme le "Partenariat mondial sur l'intelligence artificielle", et l’éducation.
     
  • Quatrièmement, le PrĂ©sident parle de "la construction d'une nouvelle ère de la mondialisation", dans laquelle les États doivent Ă©viter un repli nationaliste et protectionniste, mais aussi la dĂ©pendance aux grandes puissances et la lutte contre les inĂ©galitĂ©s. Ă€ nouveau, les oreilles de la Chine et des États-Unis doivent tinter. 
     
  • Enfin, il aborde la question du "respect du droit international humanitaire et des droits fondamentaux de chacun", avec la "solidaritĂ© dans le domaine migratoire" et les droits des femmes.

Tout au long de son propos, le PrĂ©sident dĂ©nonce les dĂ©cisions unilatĂ©rales amĂ©ricaines, chinoises, ou encore turques et russes, ne mĂ©nageant pas ses critiques directes Ă  l’encontre des puissances concernĂ©es. S’agissant de l’accord nuclĂ©aire iranien, il prĂ©cise : "Nous ne transigerons pas pour autant sur l'activation d'un mĂ©canisme que les États-Unis, de leur propre chef, en sortant de l’accord, ne sont pas en situation d’activer." 

L’Europe – aux côtés de l’Afrique – doit jouer un rôle moteur [...] dans la redéfinition des termes de la mondialisation.

Sur l’affaire Navalny, il rappelle Ă  la Russie "la nĂ©cessitĂ© que toute la lumière soit faite sur la tentative d'assassinat contre un opposant politique Ă  l'aide d'un agent neurotoxique". Ă€ propos de la Turquie, il Ă©nonce : "nous respectons la Turquie, nous sommes prĂŞts au dialogue avec elle, mais nous attendons qu'elle respecte la souverainetĂ© europĂ©enne, le droit international et apporte des clarifications sur son action en Libye comme en Syrie." 

Enfin, concernant les OuĂŻghours, il indique : "la France a demandĂ© qu'une mission internationale sous l'Ă©gide des Nations Unies puisse se rendre au Xinjiang afin de prendre en compte les prĂ©occupations que nous avons collectivement sur la situation de la minoritĂ© musulmane ouĂŻghoure."

Dans l’esprit du Président, comme on pouvait s’y attendre, l’Europe – aux côtés de l’Afrique – doit jouer un rôle moteur (joue déjà un rôle moteur) dans la redéfinition des termes de la mondialisation. L’Europe prend "toute sa part de responsabilité" dans des domaines comme la santé ("C'est l'Europe qui, avec ses partenaires, a permis de construire l'initiative ACT-A") ou l’environnement. Sur ce dernier terrain, elle prend une série de mesure comme "un accord pour rehausser le niveau de son ambition pour atteindre la neutralité carbone en 2050", impliquant "un ETS (Emission trading system, système d’échanges de quotas) ambitieux, un prix du carbone minimum, un mécanisme d'inclusion carbone aux frontières".

L’Europe, selon Emmanuel Macron, se pose aussi en puissance politique, par exemple sur le dossier de la BiĂ©lorussie : "Non Ă  l'ingĂ©rence, non au silence coupable. L'Europe, lĂ  aussi, sera au rendez-vous de sa responsabilitĂ©, de son histoire et de sa gĂ©ographie". 

On l’aura remarqué, dans la plupart des sujets qu’il aborde, Emmanuel Macron revient sur la question de la souveraineté – l’un des ressorts selon lui finalement du multilatéralisme : souveraineté de l’Europe, souveraineté des peuples.

C’est aussi pour l’aider Ă  dĂ©fendre sa souverainetĂ© que la France [...] se porte au soutien de l’Irak.

Il prend bien soin de souligner à nouveau qu’au Mali et dans la région, "la France n’est présente sur le sol malien qu’à la demande des États souverains et des organisations régionales". C’est aussi pour l’aider à défendre sa souveraineté que la France de M. Macron se porte au soutien de l’Irak.

Une Ă©trange confusion affecte cependant la pensĂ©e du prĂ©sident de la RĂ©publique sur ce thème fondamental pour lui (les termes "souverainetĂ©" ou "souverain" apparaissent Ă  19 reprises dans le discours). Il dĂ©clare : "La Libye est Ă  mes yeux l'illustration parfaite des erreurs auxquelles nous pouvons nous mĂŞme conduire lorsqu’on ne respecte pas la souverainetĂ© des peuples". On savait Emmanuel Macron très critique Ă  l’égard de l’intervention occidentale de 2011 en Libye, mais peut-on soutenir que laisser tranquille Kadhafi dans ses palais aurait vraiment Ă©tĂ© conforme Ă  la souverainetĂ© du peuple libyen ? 

 

 


Article co-redigé avec Agnès de Castellane, assistante chargée d'études à l’Institut Montaigne.

Copyright : Ludovic MARIN / POOL / AFP

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