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[Ă€ contrevoix] - Faut-il des statistiques ethniques en France ?

[Ă€ contrevoix] - Faut-il des statistiques ethniques en France ?
 Patrick Calvar
Auteur
Expert Associé - Sécurité
 Bruno Tertrais
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Relations Internationales et Démographie
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Ă€ contrevoix

"La France est une RĂ©publique indivisible, laĂŻque, dĂ©mocratique et sociale. Elle assure l’égalitĂ© devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion" : c’est l’article premier de notre Constitution. 

Pourtant, s’égrènent aussi, à travers la douloureuse succession des attentats terroristes dont nous avons eu un très récent exemple, les preuves des limites de nos politiques d'intégration, que l’indifférenciée mention "de nationalité française" ne saurait faire disparaître. Dans ce contexte, à des fins de connaissance, que ce soit pour la lutte contre la criminalité ou contre la discrimination, la question des statistiques ethniques est régulièrement remise sur la table, suscitant des débats houleux, trop souvent écartelés par la "tenaille identitaire" qui confisque la réflexion.
 
En France, par dĂ©rogation de la CNIL, des enquĂŞtes peuvent donner accès au pays d’origine mais contrairement Ă  certains pays, le rĂ©fĂ©rentiel racial n’est presque jamais utilisĂ© ("Blanc", "Noir", "Asiatique", termes que le Royaume-Uni et l’Irlande ont adoptĂ©s) et ces informations ne peuvent ĂŞtre intĂ©grĂ©es aux fichiers de gestion qui règlent le sort des personnes (salariĂ©s, locataires, Ă©lèves, etc.). 
 
Faut-il aménager la législation actuelle ? De quelle sorte de statistiques ethniques la France pourrait-elle avoir besoin, et pour mesurer quoi ? Faut-il choisir entre le risque d’accentuer la communautarisation de la société française et celui de se priver de moyens indispensables pour faire face à la criminalité et assurer la sécurité sans laquelle la démocratie n’est pas possible ?
 
Depuis leur expĂ©rience respective, le politologue et expert en gĂ©opolitique Bruno Tertrais et l’ancien directeur gĂ©nĂ©ral de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure Patrick Calvar Ă©changent dans ce premier entretien Ă€ contrevoix. 

Pour commencer, qu’entend-on par "statistiques ethniques" ? 

Bruno Tertrais : Ce dĂ©bat, on le sait, est un vĂ©ritable champ de mines, et le vocable est piĂ©gĂ© parce qu’on confond souvent, derrière "statistiques ethniques", plusieurs types de sujets. Ceux qui Ă©voquent les statistiques ethniques se rĂ©fèrent tantĂ´t Ă  des critères objectifs tels que les origines nationales, tantĂ´t Ă  des critères subjectifs tels que l’appartenance Ă  une communautĂ©. On parle alors de statistiques ethno-raciales. Personne n’imagine que la RĂ©publique va se mettre Ă  catĂ©goriser d’autoritĂ© les personnes en fonction d’une "appartenance ethnique" rĂ©elle ou supposĂ©e. Ce sont donc les statistiques dĂ©claratives qui sont en dĂ©bat. Ces critères subjectifs peuvent ĂŞtre le "ressenti d’appartenance" : je me sens Blanc, Noir, Arabe, Asiatique… Dans sa dĂ©cision de 2007, le Conseil constitutionnel autorisait le recueil de donnĂ©es subjectives telles que ce "ressenti d’appartenance". Cela peut ĂŞtre encore le ressenti d’appartenance projetĂ©e : "on me renvoie l’image d’appartenance Ă  telle ou telle catĂ©gorie", ce que l’on appelle "l’auto-hĂ©tĂ©ro-perception". Ce qui pose problème, Ă  mon sens, ce sont ces critères subjectifs. Les statistiques ethniques "dĂ©claratives" me semblent inutiles et contre-productives.

Patrick Calvar : Deux remarques, si vous le permettez. La première est qu'en raison de mes fonctions passĂ©es, je restreindrai le dĂ©bat Ă  la question de la dĂ©linquance et de son traitement. La seconde est qu'il ne s'agit en aucun cas de relancer une polĂ©mique sur les questions migratoires, la plupart des personnes concernĂ©es Ă©tant de nationalitĂ© française.

Patrick Calvar : De quoi s’agit-il ? D’avoir le courage de poser un diagnostic et de se doter d'outils supplĂ©mentaires afin de mieux lutter contre la dĂ©linquance. 

De quoi s’agit-il ? D’avoir le courage de poser un diagnostic et de se doter d'outils supplémentaires afin de mieux lutter contre la délinquance. De disposer de données précises de nature à favoriser l'élaboration de politiques publiques et de se donner les moyens d’agir afin que la sécurité ne repose pas exclusivement sur les forces de l’ordre mais bien sur l'ensemble des ministères et collectivités concernées, notamment au niveau territorial : éducation, santé, sport, etc… Voir les choses nettement, c’est pouvoir agir plus efficacement.

Ceci posĂ©, donc, voilĂ  ce que j’entends par statistiques ethniques : connaĂ®tre l'origine des personnes impliquĂ©es dans la commission de crimes ou dĂ©lits parce que des origines ethniques diffĂ©rentes induisent souvent des cultures et des comportements diffĂ©rents.

Bruno Tertrais : Nous sommes d’accord sur l’objectif d’assurer au mieux la sĂ©curitĂ© des Français. Mais, dans ce dĂ©bat, certains ont d’autres objectifs. Et on ne peut pas balayer les rĂ©flexions autour du sujet au prĂ©texte qu’elles seraient de l’idĂ©ologie ou de la philosophie. On touche en effet Ă  quelque chose qui est au cĹ“ur de l’identitĂ© française et de l’essence de la RĂ©publique. La rĂ©alitĂ© sociĂ©tale se construit tous les jours. Les statistiques dĂ©claratives, avec leur injonction Ă  choisir son identitĂ©, font courir le risque de communautariser encore plus la sociĂ©tĂ© française. Donc l’objectif sĂ©curitaire ne peut ĂŞtre la seule focale du dĂ©bat. 

Pour quels types de besoins pourrait-on rĂ©clamer la mise en place de statistiques ethniques  ?

Patrick Calvar : Cela aurait dĂ©jĂ  le mĂ©rite d'Ă©viter les fantasmes, de part et d'autre, et d'avoir une image très prĂ©cise des acteurs de la dĂ©linquance. CouplĂ©es Ă  d'autres donnĂ©es, comme les lieux de domiciliation, la situation familiale ou la situation sociale des dĂ©linquants, les statistiques ethniques sont indispensables. Les rĂ©ponses doivent varier d'un endroit Ă  l'autre et non ĂŞtre similaires sur l'ensemble du territoire : il faut qu’elles prennent en compte les sociologies diffĂ©rentes, les modes opĂ©ratoires variables. Nous n'obtiendrons pas de meilleurs rĂ©sultats en matière de sĂ©curitĂ© si nous acceptons de rester indĂ©finiment aveugles Ă  la rĂ©alitĂ© quotidienne. On ne peut en outre pas considĂ©rer que la sĂ©curitĂ© relève de la seule responsabilitĂ© des forces de l'ordre. Toutes les autres grandes institutions doivent s'impliquer. Pour cela, il faut que nous partagions le diagnostic, afin, ensuite, d'agir de manière coordonnĂ©e, chacun dans son pĂ©rimètre. Police et Gendarmerie se sentent aujourd'hui bien seules Ă  devoir rĂ©pondre Ă  un problème de sociĂ©tĂ© global qui les dĂ©passe largement.

Si les politiques d’intĂ©gration n’ont pas marchĂ©, pourquoi ? Pourquoi ces dĂ©linquants ne se sentent-ils plus dans la RĂ©publique ? C’est ça, la vraie question. J’ai le point de vue de quelqu’un qui vient de la sĂ©curitĂ©, c’est un point de vue Ă©videmment diffĂ©rent de celui des sociologues ou des universitaires, mais ce point de vue, lĂ©gitime, ne saurait ĂŞtre Ă©cartĂ© d’emblĂ©e du dĂ©bat au risque d’appauvrir la rĂ©flexion. Les origines ethniques induisent des cultures et des comportements parfois diffĂ©rents : comment lutter contre la dĂ©linquance, j'ajouterai mĂŞme contre le terrorisme dĂ©rive de la radicalisation, si on ne sait pas poser un diagnostic sur la nature du mal contre lequel on doit agir ? 

Bruno Tertrais : Oui, j’écoute l’homme d’expĂ©rience et de terrain, prĂ©occupĂ© par la hausse de la criminalitĂ©. Mais, concrètement, qu’est-ce que les statistiques ethno-raciales changeraient ? Et de quel type d’outil faudrait-il disposer prĂ©cisĂ©ment ? Il me semble que nous avons, dĂ©jĂ , suffisamment d’outils pour mesurer ce dont nous avons besoin. Aujourd’hui, la statistique française est, heureusement, aveugle Ă  la couleur mais certes pas aveugle Ă  l’origine. Le recensement repère le pays de naissance et, depuis 1962, la nationalitĂ© antĂ©rieure si elle existe. Le Ministère de l’intĂ©rieur publie des statistiques de la dĂ©linquance et de la criminalitĂ© dĂ©taillĂ©es qui permettent de diffĂ©rencier les auteurs de tels actes par nationalitĂ©. 

Bruno Tertrais : Il me semble que nous avons, dĂ©jĂ , suffisamment d’outils pour mesurer ce dont nous avons besoin.

On peut y voir, par exemple, que les personnes qui ont la nationalitĂ© d’un pays africain y sont surreprĂ©sentĂ©es. Bien sĂ»r, l’interprĂ©tation est alors ouverte: est-ce parce qu’elles sont plus pauvres, ou alors socialement dĂ©favorisĂ©es, ou alors culturellement prĂ©disposĂ©es Ă  s’affranchir de la loi, etc. ? Mais c’est un autre sujet. Le point reste : on connaĂ®t la nationalitĂ© des dĂ©linquants et criminels. Quant au ressenti des discriminations, il peut et doit ĂŞtre mesurĂ©, y compris par pays d’origine, et cela ne pose aucun problème. Dans son rapport de 2007, la CNIL se prononçait en faveur des enquĂŞtes sur le ressenti des discriminations sans passer par la case "appartenance ethnique supposĂ©e ou perçue". C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les EnquĂŞtes Trajectoires et Origines (TeO) conduites par l’INSEE et l’INED en 2008-2009 et en 2019-2020. 

Si on instaurait des statistiques ethniques, quelles en seraient les consĂ©quences politiques? 

Bruno Tertrais : Je le rĂ©pète, les statistiques ethniques dĂ©claratives seraient surtout, selon moi, contre-productives. Dans le champ politique, elles sont rĂ©clamĂ©es essentiellement par les extrĂŞmes : la gauche radicale et la droite radicale. La première au nom de la lutte contre les discriminations et pour l’égalitĂ©, la seconde, au nom de la lutte contre la dĂ©linquance et la criminalitĂ©. Toutes deux relèvent de logiques identitaires. C’est ce que le prĂ©fet Gilles Clavreul a appelĂ© la "tenaille identitaire". De telles statistiques Ă©largiraient la brèche dĂ©jĂ  bien ouverte de la communautarisation de la sociĂ©tĂ© française. On rĂ©torquera que "bien des pays le font". Ce n’est pas une raison en soi ! Veut-on imiter ceux qui, tels la Chine ou la Birmanie, mentionnent "l’ethnie d’appartenance" sur les documents d’identitĂ© ? Probablement pas… Ceux qui dĂ©fendent de telles statistiques se rĂ©fèrent souvent aux pays anglo-saxons. Une tradition d’ailleurs pas si ancienne que cela, puisque nos amis britanniques, par exemple, ne posent des questions relatives Ă  l’appartenance ethno-raciale que depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990. Avec une escalade constante, et presque cocasse, au fil du temps, dans le nombre de catĂ©gories dĂ©finies… ĂŠtes-vous plutĂ´t un athĂ©e pakistanais ? Un sikh breton ? On voit oĂą cela mènerait ! Il faut savoir ce que nous voulons comme modèle de sociĂ©tĂ©. 

Patrick Calvar : Je le rĂ©pète : nommer les choses, poser les diagnostics ! Je suis frappĂ© que l'on ne veuille jamais se doter des outils nĂ©cessaires Ă  une meilleure action publique au risque de favoriser l'Ă©mergence des fantasmes, au risque de nourrir les complotismes et, Ă  terme, de se couper encore plus d'une partie de la population qui, dĂ©jĂ , ne croit plus guère en la parole publique. On n'hĂ©site pas Ă  dĂ©signer certaines parties du territoire et leurs populations comme criminogènes sans que cela ne fasse rĂ©agir personne, hormis les populations concernĂ©es qui ne comprennent pas la stigmatisation. De mĂŞme, on n'hĂ©site pas Ă  considĂ©rer ces zones comme des zones particulières demandant un traitement diffĂ©rent (politique, institutionnel, Ă©conomique, social..) Les grands principes doivent gouverner nos dĂ©mocraties mais est-ce contraire Ă  la dĂ©mocratie que de vouloir plus de sĂ©curitĂ© et, dès lors, de se doter des moyens nĂ©cessaires ? Le Royaume-Uni est-il moins une dĂ©mocratie que la France ? Je constate que le Premier Ministre anglais est issu d'une minoritĂ© ethnique !

Patrick Calvar : Les services de sĂ©curitĂ© sont une sorte de SAMU, qui gère les urgences de la criminalitĂ©. Mais quelles sont les causes de cette criminalitĂ© ?

Il faudrait pouvoir disposer d’élĂ©ments objectifs qui ne sont pour l’instant pas prĂ©sents dans les enquĂŞtes, comme la nationalitĂ© d’origine, celle des parents ou la double-nationalitĂ© si elle existe. Est-ce que faire cela changerait notre vision de la sociĂ©tĂ© ? Je ne le pense pas. Encore une fois, les services de sĂ©curitĂ© sont une sorte de SAMU, qui gère les urgences de la criminalitĂ©. Mais quelles sont les causes de cette criminalitĂ© ? Comment mieux les connaĂ®tre pour mieux les traiter ? Pourquoi refuser de disposer de toutes les donnĂ©es qui nous aideraient Ă  Ă©laborer des politiques publiques prĂ©ventives efficaces ? 

Bruno Tertrais : En effet, aujourd’hui, un bi-national n’est pas tenu de dĂ©clarer sa double nationalitĂ©. NĂ©anmoins, cela va changer. Il semble que le CNIS (Conseil de l'information statistique) ait donnĂ© son accord pour que l’Insee intègre une question Ă  ce sujet lors de la refonte de son enquĂŞte de recensement en 2025 : on demanderait Ă  la population de rĂ©pondre Ă  la question : "Quelle(s) est (sont) votre (vos) NationalitĂ©s ?"

Comment mettre en pratique la collecte de statistiques ethniques ? 

Patrick Calvar : Nombre de pays disposent de statistiques ethniques, il suffit de nous inspirer de leur modèle. C'est le cas des pays anglo-saxons, qui prĂ©voient diffĂ©rentes catĂ©gories allant des populations caucasiennes aux diffĂ©rentes autres communautĂ©s classĂ©es par continent d'origine. J'ai vĂ©cu le vote de la loi Renseignement en juillet 2015 : au dĂ©but, personne n'imaginait le vote d'un texte que beaucoup considĂ©rait comme liberticide.

Fait-il encore dĂ©bat ? Non. De mĂŞme, la vidĂ©osurveillance Ă©tait fortement combattue au prĂ©texte d'atteintes aux libertĂ©s individuelles. Aujourd'hui, chacun la rĂ©clame. Vous verrez que bientĂ´t la question de l'interconnexion des fichiers, le plus souvent interdite, sera rĂ©glĂ©e. Plus de sĂ©curitĂ© ? Plus de libertĂ©s ? Il y a toujours un Ă©quilibre Ă  trouver, mĂŞme si le risque zĂ©ro n'existera jamais. 

Patrick Calvar : Nombre de pays disposent de statistiques ethniques, il suffit de nous inspirer de leur modèle.

Bruno Tertrais : L’argument le moins convaincant est celui du "thermomètre" : il faudrait mesurer l’existant, nous dit-on. Mais c’est une erreur Ă©pistĂ©mologique grave. Avec des statistiques dĂ©claratives, on ne se contente pas de mesurer, on favorise la crĂ©ation d’une nouvelle rĂ©alitĂ© sociale et culturelle. Remplir la case "Blanc", "Noir", "Arabe" ou "Asiatique", etc., c’est subir une injonction Ă  se dĂ©finir. MĂŞme la catĂ©gorie "MĂ©tis" n’a pas beaucoup de sens, en tout cas sur le plan biologique, car elle suppose l’existence de races distinctes, ce qui est totalement rejetĂ© par la science. Mais c’est pour cela que certaines associations et mouvements politiques - appartenant surtout Ă  ce que l’on pourrait appeler la gauche non rĂ©publicaine - veulent des statistiques ethno-raciales ! Si je crĂ©e le "Mouvement des Noirs de France", je veux pouvoir dire "combien nous sommes", "combien nous pesons", etc. 

Bruno Tertrais : Avec des statistiques dĂ©claratives, on ne se contente pas de mesurer, on favorise la crĂ©ation d’une nouvelle rĂ©alitĂ© sociale et culturelle.

Il reste le fantasme des "fichiers" : on s’inquiète parfois de ce qu’un gouvernement autoritaire pourrait faire de la liste des individus appartenant Ă  une communautĂ© rĂ©elle ou supposĂ©e. Je ne crois pas que ce soit un danger en France, mais on ne peut Ă©carter d’un revers de main ce sujet, car il est un motif de crispation supplĂ©mentaire Ă  l’heure oĂą nous cherchons au contraire davantage d’intĂ©gration et davantage d’égalitĂ© devant la loi. 

Notre modèle, qui refuse ces statistiques, dispose-t'il d'alternatives convaincantes ou d'exceptions suffisantes ? 

Bruno Tertrais : Premièrement, on pourrait amĂ©liorer nos connaissances sur la sociĂ©tĂ© française Ă  l’aide de statistiques purement objectives. Par exemple, il semble concevable de demander, lors des recensements, quel est le pays de naissance des parents et leur nationalitĂ©. Et peut-ĂŞtre rendre obligatoire la mention de toute nationalitĂ© antĂ©rieure Ă  la nationalitĂ© française, s’il y a lieu, concernant les individus et leurs parents.

Deuxièmement, il serait bon de rĂ©nover l’appareil statistique français. Je connais la difficultĂ© de l’exercice : se renseigner sur l’immigration contraint Ă  consulter l’INSEE, la base de donnĂ©es AGDREF du Ministère de l’intĂ©rieur - qui recense les titres de sĂ©jour et les autorisations provisoires de sĂ©jour - et, pour les demandes d’asile, les statistiques de l’OFII et de l'OFPRA… Troisièmement, plutĂ´t que de chercher de fausses solutions qui masquent souvent des agendas idĂ©ologiques, on peut rĂ©primer plus durement et plus efficacement les discriminations raciales… 

Bruno Tertrais : PlutĂ´t que de chercher de fausses solutions qui masquent souvent des agendas idĂ©ologiques, on peut rĂ©primer plus durement et plus efficacement les discriminations raciales… 

Patrick Calvar : Vous l'avez dit, la loi interdit pour l'heure ce type de statistiques afin de lutter contre la dĂ©linquance. N'existe que le seul critère de la nationalitĂ© : français ou Ă©tranger. Permettez-moi d'Ă©largir un peu le dĂ©bat. Nous sommes avant tout une sociĂ©tĂ© de normes qui court après un progrès technologique en constante Ă©volution. Ne serait-il pas plus opportun de connaĂ®tre les nouvelles facilitĂ©s qu'il offre puis de raisonner afin de l'encadrer ? Un exemple : les interceptions tĂ©lĂ©phoniques avaient Ă©tĂ© prĂ©vues par une loi de 1991 Ă  un moment oĂą la tĂ©lĂ©phonie mobile prenait naissance, nous avons dĂ» attendre une adaptation constante de la jurisprudence de la Commission Nationale de ContrĂ´le des Interceptions de SĂ©curitĂ© pour pouvoir agir. Mais c'est la loi Renseignement de 2015 qui enfin a donnĂ© un cadre lĂ©gal Ă  l'action des services en tenant compte des progrès technologiques dont nos adversaires usaient et abusaient dans leurs activitĂ©s dĂ©linquantes. Regardez le poids de l'utilisation des rĂ©seaux sociaux cryptĂ©s par les trafiquants de drogues mais aussi par les terroristes. La loi de 2015 a prĂ©cisĂ© les techniques que les services pouvaient mettre en Ĺ“uvre. Elles sont aujourd'hui pour partie obsolètes. N'aurait-il pas mieux valu dĂ©finir les atteintes aux libertĂ©s admissibles et leur contrĂ´le plutĂ´t que de devoir une nouvelle fois courir après le progrès en adaptant en permanence la lĂ©gislation sur fond de polĂ©miques systĂ©matiques ? Ma conviction est que les statistiques ethniques seront autorisĂ©es car la rĂ©alitĂ© de leur utilitĂ© finira par s'imposer.

Comment font les autres pays ? 

Patrick Calvar : J'ai Ă©tĂ© le premier attachĂ© de police affectĂ© au Royaume-Uni et j'ai pu Ă©tudier son système et son fonctionnement. Première leçon : la sĂ©curitĂ© relève de la responsabilitĂ© de tous, du citoyen aux diffĂ©rents acteurs concernĂ©s (État, Police, Justice, autres ministères, collectivitĂ©s territoriales etc...). La sĂ©curitĂ© est une Ĺ“uvre collective ! Pourquoi les Britanniques ont-ils jugĂ© nĂ©cessaire d'avoir cet outil Ă  leur disposition ? Pour plus d'efficacitĂ©, car, encore une fois, on ne lutte pas de la mĂŞme manière contre certaines formes de dĂ©linquance commises par certaines catĂ©gories de population vivant dans certaines zones gĂ©ographiques et soumises Ă  certaines contraintes Ă©conomiques et sociales. Racisme ?

Patrick Calvar : Pourquoi les Britanniques ont-ils jugĂ© nĂ©cessaire d'avoir cet outil Ă  leur disposition ? Pour plus d'efficacitĂ©.

Prenez les statistiques de la population carcérale en juin 2023 en Angleterre et au Pays de Galles : 72 % des personnes détenues étaient des "blancs" ! En conclusion, sortons de l'idéologie, ouvrons le débat, il en entraînera d'autres comme la décentralisation en matière de sécurité, celui des polices municipales, de leurs compétences et de leur interaction avec les forces nationales, sans oublier celui des nouvelles technologies afin d'être plus efficaces pour lutter contre la délinquance ...

Conclusions : resserrer le dĂ©bat, poser les diagnostics et mieux agir

Bruno Tertrais : L’intĂ©rĂŞt de cette discussion est de dĂ©sidĂ©ologiser le dĂ©bat au maximum. Une fois que nous avons redĂ©fini prĂ©cisĂ©ment le cadre de notre Ă©change, nous ne sommes pas en dĂ©saccord : si vous souhaitez recenser des Ă©lĂ©ments objectifs pour mieux connaĂ®tre le profil des mis en cause, tels que l’origine, celle des parents ou la double nationalitĂ©, afin d’apporter une rĂ©ponse multiscalaire aux enjeux de dĂ©linquance et de criminalitĂ© et d’aider les services de sĂ©curitĂ© Ă  faire leur travail, je ne peux qu’approuver. Dès lors qu’il ne s’agit donc pas de mettre en place le recensement des ressentis d’appartenance, avec toutes les consĂ©quences dĂ©lĂ©tères que cela implique (crĂ©er et figer des catĂ©gories identitaires clivantes, communautariser la nation).

Patrick Calvar : Oui, il s’agit de pouvoir recueillir des donnĂ©es objectives sur les mis en cause afin de dĂ©velopper des politiques publiques prĂ©ventives et de ne pas juste laisser les forces de sĂ©curitĂ© rĂ©agir dans l’urgence. Encore une fois, je ne parle pas de dĂ©claratif, mais de ce qui sort des enquĂŞtes : origine des parents, bi-nationaux. Il ne s’agit pas de mettre les gens dans des cases mais de recueillir les donnĂ©es utiles et nĂ©cessaires et ce, uniquement concernant les mis en cause. Le reste de la population, ça ne m’intĂ©resse pas. 

Bruno Tertrais : Pour rĂ©capituler, le dĂ©bat autour des statistiques ethniques recouvre deux champs diffĂ©rents : celui des critères objectifs et des critères subjectifs. Et il y a deux approches possibles : celle qui se concentre sur les interpellĂ©s, dans le but d’affiner les rĂ©ponses sĂ©curitaires, mais aussi celle qui concerne la connaissance de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© française. Car ce dĂ©bat, qu’on le veuille ou non, est mis Ă  l’agenda des forces radicales : la gauche radicale, dans un but prĂ©tendu de lutte contre le racisme et les discriminations, la droite radicale, avec l’obsession de disposer de chiffres pour quantifier le nombre d’Africains, de Musulmans, de Noirs ou d’Arabes en France. Avec des objectifs opposĂ©s, ces deux pĂ´les politiques dĂ©fendent la mĂŞme idĂ©e. On retrouve la "tenaille identitaire" Ă©voquĂ©e. 

Bruno Tertrais : Nous ne sommes pas en dĂ©saccord : si vous souhaitez recenser des Ă©lĂ©ments objectifs pour mieux connaĂ®tre le profil des mis en cause [...], je ne peux qu’approuver.

Patrick Calvar : Nous devons nous donner des outils pour offrir une rĂ©ponse qui ne soit pas uniquement sĂ©curitaire, mais aussi Ă©ducative, sociale, Ă©conomique ! Il faut poser un diagnostic et ces statistiques ethniques concernant les mis en cause sont indispensables. 

Bruno Tertrais : Il reste Ă  Ă©tudier comment cela pourrait se concrĂ©tiser dans le cadre lĂ©gal actuel. 

Copyright image : Lila Python.

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