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[Ă€ contrevoix] - Agriculture : comment rĂ©former la PAC ?

[À contrevoix] - Agriculture : comment réformer la PAC ?
 Jérémy Jallat
Auteur
Administrateur des Jeunes agriculteurs, éleveur laitier dans l’Isère
 Aurélie Catallo
Auteur
Directrice du programme Agriculture France de l’IDDRI
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notre sĂ©rie 
Ă€ contrevoix

Le Salon de l’agriculture s’est clos ce dimanche, sans dégager de voie de sortie claire pour la crise des agriculteurs. Leur colère, qui se manifeste dans toute l’Europe depuis plusieurs mois, porte notamment sur une politique agricole commune (PAC) quinquagénaire, jugée inefficace, inégalitaire et inapte à sécuriser leurs revenus. La réforme de la PAC, qui représente, avec ses 58,3 milliards d’euros annuels, l’un des plus gros budgets européens (40 % environ), semble nécessaire. Mais peut-on réussir à abaisser des contraintes trop lourdes tout en rehaussant les ambitions environnementales ? Peut-on soutenir l’Ukraine en guerre, tout en préservant les États-membres de la concurrence déloyale ? Peut-on concilier libre-échange et souveraineté ? Soutenir les revenus des agriculteurs, inférieurs d’environ 40 % aux revenus non agricoles, tout en maintenant le pouvoir d’achat des consommateurs ? Pour ce nouvel épisode de notre série À Contrevoix, nous avons privilégié la complémentarité des approches, en interrogeant au Salon de l’Agriculture Jérémy Jallat, administrateur des Jeunes agriculteurs, éleveur laitier dans l’Isère, et Aurélie Catallo, directrice du programme Agriculture France de l’IDDRI.

Quelles sont les principales revendications des agriculteurs depuis le dĂ©but de la crise ? Quelles solutions ont Ă©tĂ© proposĂ©es par le gouvernement et sont-elles en mesure de rĂ©pondre Ă  leurs demandes ?

JĂ©rĂ©my Jallat : Notre première demande concerne la simplification des dĂ©marches administratives : l’un de nos leitmotivs est de donner accès Ă  un guichet unique pour les faciliter, notamment sur l’installation.

Ensuite, et surtout, il faut donner aux agriculteurs davantage de moyens pour rĂ©pondre aux dĂ©fis agricoles et techniques, et davantage de libertĂ© pour entreprendre, tout en organisant mieux l’affectation des fonds. Le budget de la PAC votĂ© en 2018 pour la pĂ©riode 2021-2027 est insuffisant, surtout compte tenu de l’inflation qui a fait perdre 45 milliards d’euros environ sur la programmation 2018-2023. On ne peut exiger des agriculteurs qu’ils investissent pour la transition si on ne leur assure pas de meilleurs revenuset surtout, si on ne s’y met pas collectivement. Toute la sociĂ©tĂ© doit consentir Ă  un effort : le dĂ©fi agro-Ă©cologique est d’ampleur, puisqu’il faut produire en respectant l’environnement sans perdre en productivitĂ©. Avec un PIB agricole qui ne reprĂ©sente qu’entre 1,8 et 2 % du PIB français, il sera impossible d'avancer seuls.

JĂ©rĂ©my Jallat : On ne peut exiger des agriculteurs qu’ils investissent pour la transition si on ne leur assure pas de meilleurs revenus.

Le financement de la recherche à l’INRAE doit également gagner en ampleur : réduire les intrants, développer la domotique, inventer des indicateurs de prévention des risques (pour anticiper et savoir quand des vaches seront malades par exemple) et de précision demande de la créativité scientifique, donc des moyens.

Enfin, les agriculteurs seraient favorables Ă  la mise en Ĺ“uvre d’un plan de filière et Ă  un travail sur les prix agricoles. On a beaucoup parlĂ© de "prix plancher", terme peut-ĂŞtre peu appropriĂ© : on ne peut pas proposer une rĂ©ponse unique pour toute une filière. En revanche, un indicateur de production, s’il est bien pensĂ©, serait souhaitable. Par indicateurs de production, on entend les prix de revient, calculĂ©s en retranchant aux coĂ»ts de production les aides de la PAC et en y ajoutant les coproduits viandes (vaches de rĂ©forme, veaux)  : un prix agglomĂ©rĂ© en quelques sortes. C’est Ă  cela qu’il faut tendre pour tous les produits agricoles, en procĂ©dant aux adaptations requises par les contraintes de zones ou territoriales. On constate actuellement le problème que pose une trop grande rigiditĂ© ou homogĂ©nĂ©itĂ© dans le fonctionnement des coopĂ©ratives agricoles, chargĂ©es de fixer les prix : les comitĂ©s d’administration sont Ă©lus de façon dĂ©mocratique, certes, mais leur fonctionnement est ensuite trop descendant et ne permet pas de prendre en compte les difficultĂ©s et spĂ©cificitĂ©s de certains agriculteurs. On voit mĂŞme certains distributeurs s’adresser directement aux coopĂ©ratives sans passer par les producteurs pour fixer les prix : c'est ce qu’il faut changer, en obligeant que les nĂ©gociations initiales, concernant les matières premières, se fassent avec les agriculteurs (coopĂ©ratives ou organisations de producteurs) avant de nĂ©gocier avec la distribution.

La colère des agriculteurs se comprend aussi parce qu’ils se sentent abandonnés, pas seulement sur le plan économique mais même sur le plan social, ils sont relégués aux marges, alors qu’ils sont au cœur de la société et que leur vocation est de nourrir la France. Une autre question, cruciale mais qui concerne moins directement les agriculteurs, est celle de la consommation, de l’accès démocratique à des aliments de bonne qualité. La transition ne se fera pas seulement de notre côté. Il faut que l’État et les collectivités accompagnent les usages, en favorisant les filières de qualité dans la restauration collective et les cantines. Les produits agricoles français sont excellents et devraient être davantage valorisés.

AurĂ©lie Catallo : On attend encore un grand dĂ©bat sur la construction d’une vision agricole. Les Ă©changes entre les agriculteurs et le gouvernement sont peut-ĂŞtre trop tendus pour l’envisager tout de suite, le souvenir des manifestations et la colère des agriculteurs sont encore assez vifs, mais il faudra Ă  terme mener un dĂ©bat constructif sur le système alimentaire que nous voulons en matière de qualitĂ©, de diversitĂ©, de provenance : c’est la dĂ©finition originelle de la souverainetĂ© alimentaire. On a l'impression que la politique actuelle se cantonne Ă  distribuer des chèques au coup par coup ou avec des plans d’urgence. Apporter des rĂ©ponses aux problèmes actuels, qui sont structurels, exige de renoncer Ă  la tentation de solutions faciles ou immĂ©diates.

Poursuivons par une question provocatrice Ă  dessein : on dit que la France est la première bĂ©nĂ©ficiaire de la PAC, avec 9,5 milliards d’euros reçus, mais elle figure aussi parmi les premières contributrices et donne plus qu’elle ne reçoit (10,5 milliards). En quoi la France a-t-elle besoin de la PAC ?

AurĂ©lie Catallo : C’est une manière simplificatrice et tendancieuse de poser le problème. Toute la question est de savoir s’il y a un marchĂ© commun europĂ©en ou non. Dans le premier cas, on ne peut pas mettre en concurrence les agriculteurs europĂ©ens sans dĂ©velopper un mĂŞme cadre normatif et les aider Ă  converger vers des mĂŞmes objectifs de transition. C’est seulement Ă  la condition que les Polonais ou les Danois doivent aussi faire des efforts pour la biodiversitĂ©, par exemple, qu’on pourra le demander aux agriculteurs français sans gĂ©nĂ©rer de distorsion de concurrence.

Mais acceptons l’exercice de politique-fiction qui consiste à imaginer sortir du marché commun pour organiser à l’échelle nationale notre système agricole, selon le modèle souverainiste hyper protectionniste d’un État-Nation.

AurĂ©lie Catallo : Toute la question est de savoir s’il y a un marchĂ© commun europĂ©en ou non.

La France peut se rĂ©jouir d’avoir une agriculture et des territoires diversifiĂ©s qui lui permettraient d’assurer son autonomie alimentaire. Cela engagerait nĂ©anmoins de profonds bouleversements. Tout d’abord, nos filières exportatrices (lait, qu’on exporte Ă  36 %, vin et spiritueux, blĂ© et cĂ©rĂ©ales) auraient de plus grandes difficultĂ©s Ă  ĂŞtre compĂ©titives Ă  l’export et, Ă  l’inverse, les filières aujourd’hui dĂ©ficitaires devraient ĂŞtre dĂ©veloppĂ©es, prenant sur les terres et ressources aujourd'hui utilisĂ©es pour les produits exportĂ©s. MalgrĂ© cela, la France n’a pas la possibilitĂ© de remplacer par de la production domestique la totalitĂ© du soja qu’elle importe aujourd’hui pour nourrir ses animaux d’élevage : il faudrait donc rĂ©duire nos cheptels.

Ainsi, certes, la France aurait de toute manière la capacité à répondre aux besoins nutritionnels des Français mais au prix d’un bouleversement de l’organisation de ses filières agricoles et d’un changement de pratiques de consommation très profond. Il est important d’avoir toutes ces implications en tête pour pouvoir répondre de manière circonstanciée aux récits simplificateurs qui circulent parfois, à rebours de la complexité économique et sociale du réel.

Quels sont les principaux reproches adressĂ©s Ă  la PAC aujourd’hui ? On parle notamment du caractère inĂ©galitaire de l’attribution des aides, comment l’expliquer et quelles pistes pourraient ĂŞtre envisagĂ©es pour y rĂ©pondre ?

JĂ©rĂ©my Jallat : Il faudrait revoir les mĂ©canismes des aides de base au revenu : les aides du premier pilier sont calculĂ©es selon le nombre d'hectares dans un cadre financier pluriannuel et conduisent Ă  une sorte de course Ă  l’hectare et Ă  une quĂŞte de l’économie d’échelle Ă  tout prix, qui sont nuisibles aux agriculteurs et incompatibles avec la transition Ă©cologique et une agriculture diversifiĂ©e.

L’aide Ă  l'hectare est actuellement l’outil de base du revenu : en trouver un autre, qui valorise plutĂ´t les fermes Ă  taille humaine, est très complexe. Selon quelle clef de rĂ©partition ? Parmi les hypothèses, il y aurait le critère du nombre d'actifs agricoles ou celui de la surface agricole totale, ce qui desservirait beaucoup la France, qui totalise seulement 389 800 exploitations et 700 735 actifs agricoles, soit environ 1,5 % de sa population active (de 2010 Ă  202, c’est 20 % d’agriculteurs en moins), et seulement 26 millions hectares de surfaces agricoles (Ă  comparer avec l’Ukraine, 48 millions d’hectares). Il faudrait une solution de compromis, qui croise son cahier des charges entre l’envergure du système et le dynamisme de la transition.

JĂ©rĂ©my Jallat : Il faudrait une solution de compromis, qui croise son cahier des charges entre l’envergure du système et le dynamisme de la transition.

Le budget pluriannuel post-2027 sera sans doute votĂ© Ă  l’automne, avec une pĂ©riode de transition pour une entrĂ©e en vigueur du nouveau règlement en 2030.  Une autre prioritĂ©, budgĂ©taire, concerne les fonds d’aide Ă  l’installation et Ă  la transmission, qui sont la dent creuse de la PAC.

Ils reprĂ©sentent aujourd'hui environ 3,25 % de son budget, un chiffre en progrès mais qui demeure insuffisant (d’ici dix ans, 50 % des agriculteurs prendront leur retraite) : il faudrait les porter Ă  10 % des neuf milliards annuels.

AurĂ©lie Catallo : Deux autres points de crispation concernent, d’une part, le niveau de subsidiaritĂ© laissĂ© aux États membres et, d’autre part, le mĂ©canisme des aides de base au revenu allouĂ©es Ă  l’hectare. En ce qui concerne le premier point, la PAC 2023-2027 va assez loin dans les marges de manĹ“uvre laissĂ©es Ă  chaque pays pour dĂ©cliner les règles de la PAC selon ses propres besoins. Si on peut comprendre l’intention, cela gĂ©nère un nivellement par le bas : les États membres rĂ©pugnent Ă  imposer Ă  leurs agriculteurs des contraintes qui ne sont pas imposĂ©es Ă  leurs concurrents europĂ©ens. Cette subsidiaritĂ© va donc Ă  l’encontre de la nĂ©cessaire harmonisation par le haut pour emmener toute l’agriculture europĂ©enne dans la transition agroĂ©cologique. Il ne s’agit pas de supprimer toute forme de flexibilitĂ© pour les États, mais il semble incontournable d’affirmer le besoin d’objectifs et de conditions communes Ă  Ă©chelle europĂ©enne. Concernant l’aide de base au revenu, aujourd’hui encore le principal instrument de la PAC, ce sont des aides envoyant un signal favorable Ă  l’agrandissement et Ă  la productivitĂ©, mais peu compatibles avec un objectif d’installations nombreuses et de complexification et diversification des bassins de production agricoles. Remettre en question ces aides augurait de nĂ©gociations extrĂŞmement complexes au niveau europĂ©en, mais la perspective d’une Ă©ventuelle adhĂ©sion de l’Ukraine Ă  l’Union europĂ©enne (qui a une surface agricole bien plus grande que tous les actuels États membres) pourrait ĂŞtre l’élĂ©ment dĂ©clencheur d’une telle rĂ©forme.

Quelles sont les principales mesures contenues dans le Pacte d’orientation de la loi agricole, prĂ©sentĂ© le 15 dĂ©cembre 2023 ?

JĂ©rĂ©my Jallat : La loi a pris du retard, et certains dispositifs qui permettraient aux agriculteurs d’avoir des interlocuteurs clairs ne sont toujours pas en place. On attend un guichet unique. Les enjeux de renouvellement des gĂ©nĂ©rations devront aussi ĂŞtre mis en prioritĂ©.

La Commission europĂ©enne souhaite reconduire la suspension des droits de douane sur les exportations ukrainiennes vers l’Union europĂ©enne, tout en maintenant les clauses de sauvegarde sur les volailles, les Ĺ“ufs et le sucre ukrainiens, clauses qui pourraient ĂŞtre Ă©tendues aux cĂ©rĂ©ales. Les agriculteurs sont-ils inquiets d’une concurrence ukrainienne ?

JĂ©rĂ©my Jallat : L’entrĂ©e de l’Ukraine dans l’UE serait une bonne nouvelle pour notre souverainetĂ© alimentaire et un tĂ©moignage positif en faveur des valeurs dĂ©mocratiques mais cela pourrait aussi conduire, si c’était mal gĂ©rĂ©, Ă  de profonds dĂ©sĂ©quilibres. La mise en place de mesures intelligentes pour accompagner la transition agricole de Kiev vers nos standards agricoles est impĂ©rative. Son agriculture est très en retard par rapport Ă  l’excellence de l'agriculture europĂ©enne. Qui paiera cette transition ? Avec le système actuel, l’Ukraine recevrait 13 milliards d’euros.

La France et l’UE divergent quant au projet d’accord de libre-Ă©change avec le Mercosur, dont les nĂ©gociations ont Ă©tĂ© entamĂ©es en 2000. Que craignent les agriculteurs ?

Les importations hors UE, bien souvent, dĂ©truisent nos propres filières, avec des coĂ»ts mieux disants, au prix de normes insuffisantes et de produits interdits depuis vingt ans en Europe, comme certaines hormones laitières, des farines animales ou des antibiotiques de croissance. Les traitĂ©s de libre-Ă©change ne doivent pas conduire Ă  ce qu’on se saborde ! La stratĂ©gie proposĂ©e par la France consiste Ă   systĂ©matiser les clauses de sauvegarde ou les mesures miroir. Il faut que Paris rĂ©ussisse Ă  l’imposer aux autres États europĂ©ens comme le prĂ©requis Ă  toute signature de nouveaux accords de libre-Ă©change. Le Brexit a Ă©tĂ© un bon laboratoire. France AgriMer [Ă©tablissement public chargĂ© de la rĂ©gulation des marchĂ©s de l’agriculture et de la pĂŞche] a embauchĂ© plus de 200 salariĂ©s pour contrĂ´ler que le Royaume-Uni ne fasse pas entrer, sous couvert de traitĂ© bilatĂ©ral avec la France, des produits issus du Commonwealth.

JĂ©rĂ©my Jallat : Les importations hors UE, bien souvent, dĂ©truisent nos propres filières, avec des coĂ»ts mieux disants, au prix de normes insuffisantes et de produits interdits depuis vingt ans en Europe, comme certaines hormones laitières, des farines animales ou des antibiotiques de croissance.

Pourquoi les agriculteurs ont-ils demandĂ© la pause du plan Ecophyto  ?

JĂ©rĂ©my Jallat : Le plan Ă©cophyto [plan destinĂ© Ă  diminuer l’usage des produits phytopharmaceutiques de 50 % d'ici 2030 mais dont le Gouvernement a annoncĂ© la suspension le 1er fĂ©vrier 2024 ndlr] est un dispositif franco-français. Les agriculteurs ne sont pas contre ce plan, la France est l’un des États les plus ambitieux de l’Union europĂ©enne en matière environnementale, elle tire les autres États vers le haut, mais cela conduit parfois Ă  une distorsion de concurrence. Il faut mettre en place un maximum d’alignements au niveau europĂ©en et rĂ©aliser un changement profond de logiciel, pour redonner de la vision Ă  notre agriculture et rĂ©pondre aux enjeux de souverainetĂ© filière par filière.

Que peut-on attendre de la prochaine Commission ? Quelles sont les positions françaises et quels seraient les alliĂ©s de Paris ?

AurĂ©lie Catallo : On ne peut pas penser la rĂ©forme de la PAC sans se poser une question structurelle. La Commission devra proposer un cap, une vision, afin que les nĂ©gociations ne se rĂ©sument pas Ă  des Ă©changes de concessions pour maintenir des Ă©quilibres budgĂ©taires proches du statu quo . Il s’agit de construire un dĂ©bat Ă  l'Ă©chelle europĂ©enne sur ce Ă  quoi doit ressembler un projet agricole. Le grand enjeu de la nouvelle Commission sera d’allier les deux dimensions, qui sont celle des changements de pratique nĂ©cessaires pour atteindre les objectifs environnementaux et celle des revenus agricoles. Autrement dit, avant de se lancer dans une rĂ©forme des instruments de la PAC, nous devrions ouvrir un dĂ©bat sur les conditions requises pour assurer une viabilitĂ© Ă©conomique aux pratiques agroĂ©cologiques. La question n’est ni ne doit ĂŞtre celle d’un choix entre ces deux objectifs !

Or ces deux objectifs sont aujourd’hui conçus de manière sĂ©parĂ©e. Le premier pilier de la PAC est le pilier des aides au revenu des agriculteurs. Quand bien mĂŞme on essaie, rĂ©forme après rĂ©forme, de verdir ces aides via la conditionnalitĂ© des aides environnementales ou l'Ă©co-rĂ©gime [l’éco-rĂ©gime constituait l’une des principales nouveautĂ©s de la rĂ©forme de PAC 2023/2027 et vise Ă  favoriser les pratiques agroĂ©cologiques par des aides qui reprĂ©sentent 25 % de celles du 1er pilier, ndlr], on estime qu’il ne faudrait pas que l’ambition environnementale soit telle qu’elle disqualifie certains agriculteurs et leur interdise l’accès aux aides aux revenus.

D’un autre cĂ´tĂ©, le deuxième pilier, consacrĂ© au soutien ciblĂ© Ă  des objectifs spĂ©cifiques, offre des aides Ă  la transition pour les agriculteurs volontaires qui modifient leurs pratiques. Ainsi, via les MAEC (Mesures agro-environnementales et climatiques), on soutient l’augmentation de la part de prairies pour les fermes qui ont des ruminants, on augmente l’autonomie alimentaire pour les monogastriques [porc, volaille, animaux ayant une seule poche gastrique, par opposition aux ruminants, ndlr] ou on baisse les pesticides. L’IndemnitĂ© compensatoire de handicap naturel (ICHN), sans ĂŞtre une mesure Ă  vocation environnementale en premier lieu, a elle pour effet indirect de maintenir l’élevage de ruminants dans des territoires oĂą ce n’est pas compĂ©titif par rapport Ă  l’élevage en plaine.  Cependant, ces MAEC couvrent un peu moins de 6 % de la surface agricole française : la PAC n’est donc pas capable d’offrir Ă  plus de 6 % de la surface française une mesure intelligente d’accompagnement Ă  la transition. C'est une bonne illustration du fait que mener sĂ©parĂ©ment les politiques de revenu et les politiques environnementales envoie des signaux contradictoires et conduit l’une Ă  prendre le pas sur l’autre.

AurĂ©lie Catallo : C'est une bonne illustration du fait que mener sĂ©parĂ©ment les politiques de revenu et les politiques environnementales envoie des signaux contradictoires et conduit l’une Ă  prendre le pas sur l’autre.

Enfin, n’oublions pas que la PAC comprend aussi un volet relatif à l’organisation des marchés, qui peut être utile pour favoriser la stabilité des revenus agricoles sans passer par des aides directes au revenu, ou encore des outils permettant d’agir sur la gestion des risques et des crises (par exemple, les aléas sanitaires ou climatiques), qui sont des enjeux qui vont probablement gagner en importance dans les années à venir. La priorité de la nouvelle PAC pour la prochaine Commission sera donc de rendre la pratique écologique viable et d’avancer simultanément sur le revenu agricole et la transition. Un tel objectif amènerait sans doute à modifier assez profondément l’organisation des aides de la PAC telle qu’elle existe aujourd’hui.

JĂ©rĂ©my Jallat : La Commission doit surtout rĂ©flĂ©chir de façon structurelle Ă  la manière dont elle rĂ©pond aux crises : les rĂ©serves de crise de l’UE sont peu utilisĂ©es mais elles sont dĂ©risoires face aux enjeux. Or, les crises Ă©conomiques, les chocs gĂ©opolitique ou les catastrophes naturelles ne sont pas des accidents exceptionnels mais sont rĂ©currents et seront de plus en plus frĂ©quents.

Propos recueillis par Hortense Miginiac

Copyright image : Lila Python.

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