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SantĂ© : la France, terre d’innovation ? 

Santé : la France, terre d’innovation ? 
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé

La proposition faite le 5 mai 2021 par l’administration Biden de lever temporairement les brevets sur les vaccins contre le Covid-19 a suscité de vives réactions en Europe et aux États-Unis. Cette annonce, qui s'inscrit dans la démarche portée par l’Inde et l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a poussé les 27 pays membres de l’Union européenne à définir une position commune sur ce sujet. Alors que la France et les Pays-Bas semblent favorables à la levée des droits de propriété intellectuelle, l’Allemagne, d’où est originaire le laboratoire BioNtech, y est opposée. En France, de nombreux débats sur l’attractivité de notre pays en matière d’innovation ont ressurgi pendant la crise sanitaire et le lancement du Conseil stratégique des industries de santé en février dernier, qui vise à "faire de la France la 1ère nation européenne innovante et souveraine en santé", montre la volonté des pouvoirs publics d’avancer sur ce sujet éminemment stratégique. Mais où en est la France en matière d’innovation en santé et de dépôts de brevets ? Et comment peut-elle se maintenir dans la compétition internationale ?

La France est un pays innovant mais en perte de vitesse 

La France dispose de nombreux atouts Ă  mĂŞme d’encourager l’innovation et est plutĂ´t bien lotie : le classement Thomson Reuters de 2017 place en effet la France en 3ème position en termes de nombre d’entreprises et d’organismes innovants (tous secteurs confondus), derrière les États-Unis et le Japon. Elle dĂ©pose significativement plus de brevets qu’un grand nombre de ses voisins europĂ©ens et dispose d’atouts majeurs : recherche dynamique, rĂ©seaux entrepreneuriaux denses, hĂ´pitaux de pointe, chercheurs et mĂ©decins bien formĂ©s, etc. 

Cependant, la réalité du terrain impose de constater que ces acteurs restent bien souvent en silo, et ce pour des raisons culturelles, réglementaires ou par absence d’infrastructures adaptées. Ce constat entraîne une perte de chance pour la France comme terre d’innovation, si l’on en croit l’étude qui peut être faite de certains hubs d’innovation, comme le Massachusetts, avec l’exemple de Boston, qui se démarque par une mise en réseau de l’ensemble des acteurs d’une filière de sciences du vivant extrêmement dense. Ainsi, la mise en réseau des acteurs et la capacité à faire levier sur leurs atouts respectifs sont de véritables facteurs clés de succès.

Dans un contexte de compétition internationale accrue, la France perd donc de la vitesse face à des pays comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne ou encore la Chine. Plusieurs freins permettent d’expliquer ce retard.

La course internationale aux talents n’épargne pas la France

Avec des institutions telles que le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) ou encore l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et 10 % des études internationales de recherche clinique réalisées sur son territoire, la France est mondialement reconnue pour l’excellence de sa recherche scientifique et clinique.

De trop nombreux chercheurs français choisissent de partir faire carrière à l’étranger sans jamais revenir en France.

Pour autant, de trop nombreux chercheurs français choisissent de partir faire carrière Ă  l’étranger sans jamais revenir en France. Les raisons de leur dĂ©part sont nombreuses : le salaire moyen en dĂ©but de carrière d’un chercheur français s’établit Ă  seulement 63 % du salaire moyen des pays de l’OCDE. Par ailleurs, le peu de perspectives d’évolutions professionnelles dans la recherche publique et la rigiditĂ© des parcours entre recherche privĂ©e et publique constituent autant d’incitations pour les chercheurs Ă  partir Ă  l’étranger. 

Enfin, les profils recrutés changent et les industries des sciences de la vie ont désormais besoin de profils très pluridisciplinaires formés aux biotechnologies, au digital, à l’analyse de données et à l’IA, aux dispositifs médicaux. Les établissements d’enseignement supérieur doivent adapter leur offre à ces nouveaux enjeux.

L’enjeu du financement des entreprises pour rĂ©ussir le passage Ă  l’échelle 

Bien que la France crĂ©e de nombreuses startups (en 2017, 18 de biotech ou medtech pour un million d’habitants, contre 10 pour un million aux États-Unis), beaucoup de ces entreprises, face aux difficultĂ©s Ă  lever des fonds et Ă  l’environnement rĂ©glementaire français complexe, choisissent de faire leur dĂ©veloppement hors de nos frontières. 

Il existe en France un grand nombre d’aides Ă  l’amorçage pour les jeunes entrepreneurs souhaitant crĂ©er leur startup, mais les financeurs privĂ©s comme publics sont peu incitĂ©s Ă  investir dans le "passage Ă  l’échelle" des entreprises (capital-risque et capital-dĂ©veloppement) pour permettre aux jeunes pousses de devenir des petites entreprises, puis des entreprises de taille intermĂ©diaire. Dans le domaine de la santĂ©, les retours sur investissements peuvent ĂŞtre Ă©levĂ©s mais il faut disposer d’une vision de long terme et connaĂ®tre ce secteur, parfois jugĂ© trop complexe et risquĂ© par les investisseurs. 

Début 2020, le lancement du programme "French Tech 120" a permis d’illustrer la volonté du gouvernement français de devenir le meilleur des soutiens possibles pour les startups du secteur de la santé (biotechnologies, solutions thérapeutiques, dispositifs médicaux, e-santé). Les sociétés sélectionnées bénéficient d’un soutien pour l’aide au développement à l’international, le financement, l’accès au marché, le recrutement de talents, etc. Mais les montants d’aide au développement sont encore insuffisants pour un véritable passage à l’échelle et une visibilité au niveau mondial.

La rĂ©glementation française en santĂ© demeure relativement instable et complexe 

L’instabilitĂ© et la lenteur de notre système rĂ©glementaire dĂ©couragent souvent les entreprises innovantes Ă  dĂ©velopper leur activitĂ© en France et privent les patients français de dĂ©couvertes parfois rĂ©alisĂ©es dans leur propre pays. Bien que notre environnement normatif ait Ă©tĂ© pensĂ© pour garantir aux patients un maximum de sĂ©curitĂ©, les dernières crises sanitaires ont amplement contribuĂ© Ă  crisper le dĂ©bat autour des conflits d’intĂ©rĂŞt et de la rĂ©glementation et Ă  alourdir les procĂ©dures. Pour autant, alors que tous les pays font face aux mĂŞmes dĂ©fis, il est utile de voir que certains de nos voisins, Ă  l’image du Royaume-Uni ou de l’Allemagne, ont su proposer des circuits rapides et transparents ainsi que des Ă©valuations plus adaptĂ©es. 

La France a été pionnière en mettant en place dès 1992 l’autorisation temporaire d’utilisation (ATU), procédure d’accès à des médicaments en amont de l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Cependant, elle demeure à la traîne au niveau européen concernant les délais d’accès aux médicaments innovants, qui sont en moyenne de 33 jours plus élevés que l’objectif fixé par la directive européenne (nommée "Directive transparence"). De plus, la France se situe au 21ème rang des pays européens en termes de délai de disponibilité des médicaments

L’instabilitĂ© et la lenteur de notre système rĂ©glementaire dĂ©couragent souvent les entreprises innovantes.

Notre pays peine par ailleurs à renouveler la gouvernance et les compétences de ses grandes agences à l’image de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) ou de la Haute Autorité de Santé (HAS) qui ne disposent pas des moyens adaptés pour évaluer les nouveaux dispositifs et intégrer les nouveaux enjeux des NTIC et du numérique

Quelques pistes pour rendre la France plus attractive en matière d’innovation en santé

Une Ă©tude de 2017 montre les stratĂ©gies mises en place par diffĂ©rents pays pour renforcer leur attractivitĂ© en matière de R&D et de production. Elles sont classĂ©es en six catĂ©gories : les mesures sur la fiscalitĂ© des entreprises, par exemple la rĂ©duction du taux d’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s (au Royaume-Uni ou en France), l’amĂ©lioration de l’accès au marchĂ©, Ă  l’image des procĂ©dures de fast-track (au Royaume-Uni ou aux États-Unis), l’allègement de la rĂ©glementation et de la bureaucratie (comme en Italie pour la lĂ©gislation sur l’emploi), le dĂ©veloppement d’une filière santĂ© avec de vĂ©ritables synergies entre les diffĂ©rents acteurs de l’innovation, publics ou privĂ©s (comme en Suisse avec le Switzerland Innovation Park), les relations entre le public et le privĂ© et le portage de l’offre, c’est-Ă -dire la promotion de l’investissement, l’aide Ă  l’export, le soutien Ă  l’industrie.

Ainsi, la France peut avancer sur plusieurs fronts pour redevenir une terre attractive pour les chercheurs (R&D) et les industriels (essais cliniques, production) : 

  • former et attirer les meilleurs talents pour faire Ă©merger et dĂ©velopper les innovations ; cela implique d’encourager les Ă©tablissements universitaires Ă  dĂ©velopper des formations pluridisciplinaires en sciences de la vie et Ă  adapter les filières de formation (biotechnologies, dispositifs mĂ©dicaux, santĂ© numĂ©rique, donnĂ©es en santĂ©). En parallèle, l’attractivitĂ© des carrières des chercheurs doit reposer sur une plus grande flexibilitĂ© dans les salaires, le dĂ©roulement des carrières et les passerelles public/privĂ©.
     
  • faciliter les connexions entre les acteurs Ă  tous les niveaux ; des interfaces de collaboration et de rencontre doivent ĂŞtre pĂ©rennisĂ©es pour faciliter les connexions entre les acteurs. De plus, un mĂ©ga-hub en santĂ© pourrait ĂŞtre créé dans une ville française disposant d’infrastructures dĂ©diĂ©es et dotĂ©e d’une notoriĂ©tĂ© internationale. Ce hub permettrait d’être le fer de lance de la filière Ă  l’échelle nationale.
     
  • amĂ©liorer l’accès aux financements pour les entreprises innovantes comme pour la recherche ; cela peut passer notamment par la concentration des financements de l’innovation en santĂ© par les pouvoirs publics sur quelques prioritĂ©s clĂ©s dont l’efficacitĂ© pourrait ĂŞtre mesurĂ©e avec des indicateurs transparents. Par ailleurs, il est nĂ©cessaire que les investisseurs institutionnels et les acteurs de l’assurance vie investissent dans les sciences de la vie Ă  travers des incitations et une information ciblĂ©e. Les grands fonds internationaux disposant d’équipes dĂ©diĂ©es aux sciences de la vie devraient aussi ĂŞtre incitĂ©s Ă  investir en France.
     
  • Ă©tablir un environnement rĂ©glementaire propice Ă  un accès rapide et sĂ©curisĂ© du patient aux meilleures innovations ; il serait judicieux de conduire un audit de l’ensemble de la rĂ©glementation en santĂ© et de réévaluer celle-ci au regard des meilleures pratiques internationales pour l’adapter aux enjeux de l’innovation (e-santĂ©). De plus, il est nĂ©cessaire d’aller plus loin sur les expĂ©rimentations relatives aux processus fast track d’évaluation pour des produits de santĂ© prĂ©sentant potentiellement un intĂ©rĂŞt clinique majeur. En parallèle, systĂ©matiser les réévaluations pour les produits innovants en se basant sur les donnĂ©es en vie rĂ©elle est essentiel. Pour ce faire, l'accès aux donnĂ©es de santĂ© doit ĂŞtre simplifiĂ©.
     

 

 

Copyright : DENIS CHARLET / AFP

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