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Quelle laĂŻcitĂ© de l’autre cĂ´tĂ© de l’Atlantique ?

Quelle laïcité de l’autre côté de l’Atlantique ?
 Denis Lacorne
Auteur
Directeur de recherche émérite au CERI-Sciences Po

La laĂŻcitĂ© s’invite de nouveau dans le dĂ©bat public en France, notamment Ă  la suite de la prĂ©sentation d’un plan d’action contre le sĂ©paratisme le 2 octobre dernier par Emmanuel Macron. Cette spĂ©cificitĂ© française, souvent incomprise, fait rĂ©gulièrement l’objet de beaucoup de commentaires voire de critiques dans le monde, et en premier chef aux États-Unis. Comment expliquer une telle situation ? De quelle manière cette question est-elle traitĂ©e aux États-Unis, en particulier durant cette pĂ©riode Ă©lectorale ? Denis Lacorne, directeur de recherche Ă©mĂ©rite au CERI-Science Po, rĂ©pond Ă  nos questions. 

Le 2 octobre dernier aux Mureaux, Emmanuel Macron a prĂ©sentĂ© son plan d’action contre le sĂ©paratisme pour renforcer la laĂŻcitĂ©. Il a fait l'objet de malentendus par les mĂ©dias amĂ©ricains. Cela est-il le signe d’une conception radicalement opposĂ©e de la laĂŻcitĂ© aux États-Unis et en France ? 

À première vue, les laïcités française et américaine sont comparables si l’on entend par "laïcité" l’existence d’un "État laïque neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique" (Ferdinand Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, 1887). Mais cette neutralité, du point de vue américain, s’applique mal à la France.

Du point de vue américain, la laïcité française est devenue une "laïcité de combat" contre l’islam radical [...].

La laĂŻcitĂ© française, de par ses origines historiques, est perçue comme une rĂ©action contre un catholicisme dominant, une libĂ©ration contre une Église autoritaire et liberticide. Or, ce vieux conflit a changĂ© de nature et le discours laĂŻque actuel concerne beaucoup plus l’islam, une religion minoritaire, que le catholicisme, mĂŞme si les formes intĂ©gristes du catholicisme, comme "la Manif pour tous", sont parfois aussi dĂ©noncĂ©es par les dĂ©fenseurs de la laĂŻcitĂ©. 

Du point de vue américain, la laïcité française est devenue une "laïcité de combat" contre l’islam radical, dont les formes les plus visibles - le voile, la burqa, les imams formés à l’étranger, les mosquées financées par la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Maroc et l’Algérie -, sont l’objet d’interdits ou de critiques sévères. L’écart entre les conceptions française et américaine de la laïcité est immense pour des raisons notamment historiques. Aux États-Unis, la laïcité (secularism), un produit de la philosophie des Lumières, ne s’oppose nullement aux religions. Elle repose, comme en France, sur un principe fondamental exprimé dans le premier amendement de la Constitution fédérale, le principe de séparation de l’Église et de l’État. Ce principe n’est pas, en soi, antireligieux, dans un pays privé de religion officielle. Le respect du pluralisme religieux est indissociable de la laïcité américaine. C’est pourquoi toutes les manifestations religieuses dans l’espace public sont autorisées. Les crèches, les grandes croix, les tables de la loi, les étoiles de David sont acceptables dans la sphère publique, à condition qu’elles ne privilégient pas une religion particulière par rapport à une autre, ou la religion par rapport à l’irréligion.

En pratique, parce que la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine est profondĂ©ment religieuse malgrĂ© sa "Constitution sans dieu", les querelles thĂ©ologiques ne cessent de s’étaler sur la place publique, Ă  commencer par les dĂ©bats sur l’avortement, le mariage gay, les discriminations contre les LGBT, la prière Ă  l’école, l’enseignement du darwinisme et des thĂ©ories de l’évolution. 

Les diffĂ©rences avec la France restent profondes : aux États-Unis, contrairement Ă  la France, le hijab n’est pas interdit Ă  l’école, et la burqa n’est pas interdite sur la voie publique. Les Ă©coles privĂ©es religieuses, sauf rares exceptions, ne sont pas subventionnĂ©es par l’État et les devises religieuses, adoptĂ©es en pĂ©riode de guerre froide, comme In God We Trust, ou One Nation Under God, relèvent d’un dĂ©isme si vague qu’il ne froisse personne, pas mĂŞme les athĂ©es. 

Les devises religieuses, [...] comme In God We Trust [...], relèvent d’un dĂ©isme si vague qu’il ne froisse personne, pas mĂŞme les athĂ©es.

Lorsque le PrĂ©sident Trump, entourĂ© de ses ministres et de ses gĂ©nĂ©raux, apparaĂ®t une Bible Ă  la main devant St John’s Episcopal Church (Washington D.C.) au lendemain de manifestations suscitĂ©es par l’assassinat de George Floyd, il est l’objet de la risĂ©e publique. Les plus dĂ©vots lui reprochent de ne jamais avoir ouvert une Bible et d’en faire un pur objet de propagande destinĂ© Ă  rallier les Ă©vangĂ©liques blancs du Sud et du Midwest qui, il est vrai, votent massivement pour lui. En interdisant l’entrĂ©e aux États-Unis de rĂ©sidents originaires de pays musulmans, Donald Trump avait fait de l’islamophobie une religion d’État. Mais son vĂ©ritable ennemi, c’est Biden, dĂ©noncĂ© Ă  plusieurs reprises comme un "socialiste", un captif de l’extrĂŞme gauche, un mĂ©crĂ©ant, un "sans religion", qui ne croit en rien parce qu’il est "contre Dieu et contre les armes Ă  feu !" (discours de Trump au National Golf Club, Bedminster, New Jersey, 7 aoĂ»t 2020).

 La religion joue-t-elle un rĂ´le dans l'Ă©lection amĂ©ricaine ?

Elle joue un rĂ´le important parce que Trump a choisi de magnifier son influence en se prĂ©sentant comme une sorte de CroisĂ© de l’AmĂ©rique chrĂ©tienne, blanche, rurale, et conservatrice contre l’AmĂ©rique de Biden : une AmĂ©rique urbaine, cosmopolite, progressiste, marquĂ©e par une grande diversitĂ© ethnique et religieuse. L’un des rares domaines oĂą Trump a tenu ses promesses concerne la nomination Ă  la Cour suprĂŞme de trois juges ultra-conservateurs, susceptibles de renverser la jurisprudence Roe v. Wade (qui lĂ©galise l’avortement). Les trois juges nommĂ©s par lui - Kavanaugh, Gorsuch et dĂ©sormais Amy Coney Barrett - ont tous les trois l’ambition d’accroĂ®tre la place du religieux dans la sphère publique en limitant le principe de sĂ©paration de l’Église et de l’État, au nom d’une "libertĂ© religieuse" qui serait primordiale. Une nouvelle jurisprudence conservatrice permet ainsi Ă  un chef d’entreprise de refuser les dĂ©penses de contraception prĂ©vues par un programme d’assurance mĂ©dicale destinĂ© Ă  ses employĂ©es pour des motifs de "conviction religieuse" (Burwell v. Hobby Lobby Stores, 2014). Pour les mĂŞmes raisons, un boulanger "chrĂ©tien" peut refuser de confectionner un gâteau destinĂ© Ă  cĂ©lĂ©brer un mariage gay (Masterpiece Cakeshop v. Colorado Civil Rights Commission, 2018).

On assiste donc, en matière de déchristianisation, à une lente convergence des sociétés américaine et européenne.

Quelle valeur faut-il accorder au vote religieux ? En 2016, d’après le Pew Research Center, la majoritĂ© des protestants votaient pour Trump (56 % contre 39 % pour Hillary Clinton), de mĂŞme que la majoritĂ© des catholiques (52 % contre 44 %). 77 % des Ă©vangĂ©liques blancs votaient pour Trump (contre 16 % pour Clinton). Ă€ l’inverse, les deux-tiers des "sans religion", reprĂ©sentant 26 % de l’électorat total, votaient pour Clinton. 

Le vote protestant est dĂ©sormais minoritaire (47 % de l’électorat en 2016 et 43 % en 2018) ; le vote catholique est stable (environ 20 % de l’électorat) et le vote des "sans religion" en expansion (26 % en 2016 et 30 % en 2018). D’un point de vue global, la mouvance des "sans religion" est en pleine expansion ; elle touche près de 40 % des AmĂ©ricains les mieux Ă©duquĂ©s (4 ans d’études universitaires et plus). On assiste donc, en matière de dĂ©christianisation, Ă  une lente convergence des sociĂ©tĂ©s amĂ©ricaine et europĂ©enne. Le pluralisme religieux est insĂ©parable de l’irrĂ©ligion.

Le vote catholique ne saurait ĂŞtre nĂ©gligĂ©. Biden est un catholique d’origine irlandaise, et s’il est Ă©lu, il sera seulement le deuxième prĂ©sident catholique après Kennedy. Comme Kennedy, il se refuse Ă  mĂŞler ses convictions intimes avec l’intĂ©rĂŞt national du pays : il est personnellement contre l’avortement, mais il respecte la jurisprudence Roe v. Wade (qui lĂ©galise l’avortement). Or l’on sait qu’une large majoritĂ© d’AmĂ©ricains est favorable Ă  l’avortement (61 %) ainsi d’ailleurs qu’une majoritĂ© de catholiques (56 %). Le vote catholique est important dans les États dĂ©cisifs (battle ground states) pour la conquĂŞte du collège Ă©lectoral, comme la Pennsylvanie, le Michigan, la Floride, l’Arizona. On peut donc s’attendre, avec la candidature de Biden, Ă  un lent effritement du vote catholique jusque-lĂ  acquis au parti rĂ©publicain. Mais les divisions, au sein mĂŞme du catholicisme, limiteront cet effritement. En novembre 2019, lors d’une rare tournĂ©e Ă©lectorale en Caroline du Sud, Biden assistait Ă  une messe catholique dans l’Église de St Antoine (St Anthony’s Church), dans la petite ville de Florence. Alors qu’il s’apprĂŞtait Ă  recevoir la communion, Biden fut surpris : le prĂŞtre local, Mgr Morey, refusa de dĂ©poser l’hostie dans la main de l’ancien Vice-prĂ©sident, au prĂ©texte que "toute personne qui se dit favorable Ă  l’avortement se place automatiquement en dehors de l’Église". DĂ©sagrĂ©ablement surpris, Biden quitta prĂ©cipitamment l’église et souligna son Ă©tonnement : "après tout, dit-il, mĂŞme le Saint Père m’a donnĂ© la communion !". Pour l’évĂŞque catholique de San Diego en Californie, Robert McElroy (un progressiste), "un prĂŞtre ne devrait jamais refuser la communion Ă  un fidèle, sinon se poserait la question : dois-je refuser la communion Ă  une personne qui ne croit pas au rĂ©chauffement climatique ? ou encore Ă  quelqu’un qui s’oppose aux programmes d’aides aux personnes sans ressources ? On n’en sortirait plus ! Le catholicisme ne saurait se rĂ©duire Ă  un seul Ă©lĂ©ment de doctrine, sinon il cesserait d’être en phase avec le pays rĂ©el." (John McCormick, "How Does Biden’s Catholicism Play to a Polarized Electorate ?", Wall Street Journal, 24 septembre 2020).

Bien sûr, les résultats des élections du 3 novembre 2020 ne seront pas déterminés par le seul vote religieux. C’est l’une des variables significatives parmi d’autres, à commencer par le lieu de résidence (urbains contre ruraux et résidents de petites villes), le genre (le "gender gap" des femmes en faveur de Biden sera décisif), l’âge, la classe sociale, le niveau d’études, l’appartenance ethnique... L’extrême personnalisation du politique, produit par le régime présidentiel américain, fera de cette élection un référendum portant sur le caractère d'un seul individu, Donald Trump et sur son incapacité à gérer la pandémie du Covid-19.

 

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

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