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Attentat de Conflans : une quatrième gĂ©nĂ©ration de djihadistes ?

Entretien avec Hakim El Karoui

Attentat de Conflans : une quatrième génération de djihadistes ?
 Hakim El Karoui
Ancien Expert Associé - Monde Arabe, Islam

Le 16 octobre dernier, Samuel Paty, un enseignant d'histoire-géographie de Conflans-Saint-Honorine, était assassiné par un homme d’origine tchétchène âgé de 18 ans pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’enseignement moral et civique. Hakim El Karoui, notre Senior Fellow sur les questions relatives à l’islam et auteur d’Un islam français est possible et de La fabrique de l’islamisme, répond à nos questions.

Comment peut-on caractériser cette attaque ?

Je qualifierais ce type d’attaque de “djihadisme de quatrième génération”. En effet, il est très différent des djihadismes des générations précédentes (syrienne, irakienne et algérienne) caractérisés par des Français plus âgés, partis hors de France, membres de réseaux organisés ou maintenant un lien très fort avec leurs pays d’origine.

Le profil de cet assaillant est particulier. C’est tout d’abord un Ă©tranger, très jeune. Il semble avoir agi a priori seul, sans rĂ©seau ni organisation pour le soutenir. Il semblerait Ă©galement s'ĂŞtre radicalisĂ© rĂ©cemment, sans formation sur le plan religieux. Son acte a une dimension symbolique extrĂŞmement forte, qui peut rappeller les tueries de mars 2012 Ă  Toulouse et Montauban par Mohammed Merah et Ă©videmment celle des frères Kouachi contre Charlie Hebdo et d’Amedy Coulibaly contre l’Hyper Cacher. Enfin, une dernière particularitĂ© Ă  noter est l’absence de lien apparent avec Daech. Les attentats de la gĂ©nĂ©ration syrienne Ă©taient marquĂ©s par une revendication ou une forme de soumission Ă  Daech. Dans ce cas, rien n’indique ce lien.  

L’auteur de cet attentat, par sa jeunesse et ses origines Ă©trangères, rappelle l’action du jeune Pakistanais ayant attaquĂ© des journalistes devant les anciens locaux de Charlie Hebdo en septembre 2020. 

Le rôle des réseaux sociaux dans l'attentat de Conflans-Saint-Honorine est largement commenté. Quel a été leur place dans ce drame ?

Ce qui est particulièrement troublant, et spécifique aux derniers cas du jeune Pakistanais et du jeune Tchétchène, c’est le rôle qu’ont joué les réseaux sociaux dans le passage à l’acte. Si l’enquête le confirme, il semblerait que le jeune homme ait été informé des propos de l’enseignant via une vidéo d’un parent d'élève qui a beaucoup circulée. Elle tournait largement sur les plateformes, non pas dans des cercles islamistes mais dans des cercles identitaires. C’est visiblement cette vidéo qui aurait convaincu le jeune Tchétchène de venir commettre son crime atroce. Il était géographiquement loin des Yvelines, et n’était en rien concerné par la situation dans ce collège

Dans le cas de l’attaque devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, l’assaillant avait entendu parlĂ© des caricatures et du procès dans un journal au Pakistan. 

Ces deux attentats prĂ©sentent les mĂŞmes modalitĂ©s : les assaillants avaient tous les deux entendu parler d'Ă©vĂ©nements qui les ont poussĂ©s Ă  passer Ă  l’acte. 

Quelle peut être la réponse des pouvoirs publics à cet énième attentat ?

Les attentats de la génération syrienne étaient marqués par une revendication ou une forme de soumission à Daech. Dans ce cas, rien n’indique ce lien.

Aujourd’hui, les services de sĂ©curitĂ© font donc face Ă  des individus qui ne sont pas signalĂ©s et identifiĂ©s par les renseignements et qui rĂ©agissent Ă  des moments clĂ©s pour des raisons politiques. C’est toute la symbolique de ces attentats : ces jeunes gens seuls et sans organisation, sont prĂŞts Ă  commettre l'irrĂ©parable du jour au lendemain. Ils sont par dĂ©finition totalement indĂ©tectables et posent un immense problème aux services de sĂ©curitĂ©.

Il y a Ă©galement le sujet des rĂ©seaux sociaux. Le compte Twitter de l’assaillant Ă©tait un compte repĂ©rable, que l’on peut caractĂ©riser de “salafiste agressif”. Ces types de comptes existent par milliers, sont dĂ©tectables, mais, ne portant pas la marque djihadiste, ne peuvent pas ĂŞtre interdits. Et ils sont tellement nombreux qu’il est très difficile de les suivre, d’autant que leurs auteurs les ferment souvent et les rĂ©ouvrent sous un autre pseudonyme très rĂ©gulièrement. 

Cette idĂ©ologie n’a plus besoin de mentors agressifs ayant de l’emprise sur les jeunes [...] Le nuage nuclĂ©aire djihadiste de 2015 est retombĂ© et a contaminĂ© certains esprits. 

Cette attaque, ainsi que celle de septembre 2020 devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, dĂ©montrent que l'idĂ©ologie dhijadiste s’est rĂ©pandue dans les esprits. Les frères Kouachi, auteurs de l’attentat de Charlie Hebdo de 2015, avaient un mentor, un idĂ©ologue. L’assaillant de Conflans n’en avait visiblement pas. Cette idĂ©ologie n’a plus besoin de mentors agressifs ayant de l’emprise sur les jeunes. Elle s’est rĂ©pandue de façon très large, par la force mĂ©diatique causĂ©e par les attentats prĂ©cĂ©dents. Le nuage nuclĂ©aire djihadiste de 2015 est retombĂ© et a contaminĂ© certains esprits. 

Entre la force symbolique mĂ©diatique mondiale du crime contre Charlie Hebdo en 2015 et la dynamique djihadiste syrienne quantitativement très importante, les modalitĂ©s d’action du djihahisme se sont donc transformĂ©es : d’un mouvement thĂ©orisĂ©, rĂ©servĂ© Ă  quelques initiĂ©s, on est passĂ© Ă  une idĂ©ologie prĂŞte Ă  consommer par n’importe qui. On verra s’il y a d’autres attaques de ce type ou si ce geste reste isolĂ© dans ses modalitĂ©s de passage Ă  l’acte. 

La rĂ©pression ne suffit pas, mĂŞme si elle est Ă©videmment nĂ©cessaire. Il faut aborder ce phĂ©nomène dans sa globalitĂ© : c’est une guerre idĂ©ologique, qui se joue tout d’abord au sein de l’islam. Cette bataille doit ĂŞtre menĂ©e avec des outils religieux et politiques, en attaquant les djihadistes aux sources de ce qu’ils prĂ©tendent dĂ©fendre, Ă  savoir la religion. C’est en produisant un contre-discours, un narratif diffĂ©rent de l’islam que nous pourrons les combattre. Et c’est le rĂ´le des musulmans Ă©clairĂ©s de s’y atteler. 

 

Copyright : GEORGES GOBET / AFP

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