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MĂ©diateur : soigner l'accès Ă  la santĂ©

Médiateur : soigner l'accès à la santé
 Émilie Henry
Auteur
Personne qualifiée de la mission interministérielle sur la médiation en santé
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Prévention et système de santé

Système saturĂ©, enjeux d’accès, populations laissĂ©es Ă  l’écart, mĂ©decins dĂ©semparĂ©s face Ă  des situations prĂ©caires qui excèdent leur mission :  les mondes de la santĂ© et du social sont intrinsèquement liĂ©s mais dialoguent parfois mal, faute d’intermĂ©diaires. C’est le rĂ´le, crucial mais au potentiel insuffisamment valorisĂ©, du mĂ©diateur en santĂ©. Dans cette interview pour l’Institut Montaigne, Émilie Henry, personne qualifiĂ©e de la mission interministĂ©rielle sur la mĂ©diation en santĂ©, revient sur le rapport de l’IGAS, auquel elle a contribuĂ©. Quels sont les enjeux, les freins et les leviers de la mĂ©diation en santĂ© ?

Qu’est-ce que la mĂ©diation en santĂ© ?

En juillet 2023, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a publié un rapport autour de la médiation en santé. Il caractérise la médiation en santé par sa "fonction d’interface entre publics vulnérables et acteurs de santé", qui doit contribuer à la lutte contre les inégalités sociales de santé. Officiellement reconnue par la loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016, cette fonction souffre toutefois d’un manque de reconnaissance et mériterait d’être (re)valorisée dans le sens d’un effort de facilitation de l’accès au système de santé.

Il caractĂ©rise la mĂ©diation en santĂ© par sa "fonction d’interface entre publics vulnĂ©rables et acteurs de santĂ©", qui doit  contribuer Ă  la lutte contre les inĂ©galitĂ©s sociales de santĂ©.

Le médiateur en santé fait donc le lien entre l’usager du système de santé et le système de santé lui-même, représenté par ses professionnels. Il intervient tout au long du parcours de santé en participant à des actions de promotion de la santé, de prévention, de dépistage et diagnostic, d’intermédiation linguistique et culturelle (relation soignant/soigné) ainsi que d’accompagnement administratif et physique.

Selon une Ă©tude rĂ©alisĂ©e par ELABE au dĂ©but de l’annĂ©e 2023, 51 % des Français dĂ©clarent avoir un accès "compliquĂ©, long ou partiel" aux services de soin, une proportion en forte hausse depuis octobre 2021, et 12 % dĂ©clarent n’avoir "aucun accès du tout". Les raisons de ce difficile accès aux soins sont multiples, allant de l’éloignement gĂ©ographique aux difficultĂ©s de comprĂ©hension du système de santĂ©, de la barrière de la langue et des conditions de vie. En quelque sorte, le mĂ©diateur en santĂ© agit donc comme un "pont" entre le système de santĂ© et les populations qui en sont Ă©loignĂ©es. Point important, il permet Ă©galement au système de santĂ© de se questionner sur les causes de ces difficultĂ©s d’accès. Grâce aux nombreux tĂ©moignages qu’il recueille (auprès des personnes qu’il accompagne), il peut Ă©clairer les professionnels de santĂ© quant aux difficultĂ©s des usagers et idĂ©alement permettre son ajustement.

Les premiers programmes de médiation en santé en France sont apparus à la fin des années 1990 pour faire face à des problèmes de santé publique touchant des populations spécifiques, tels que les personnes en situation de précarité (Point Précarité Santé à Grenoble, 1994) ou le VIH chez les populations migrantes (COREVIH, 2005). La médiation en santé s’est développée sur le terrain pour répondre de manière pragmatique aux problématiques de recours aux soins et d’accès à la santé de manière plus large des personnes. Entre 2000 et 2005, le ministère de la Santé a mis en place un programme expérimental en partenariat avec l’Institut de médecine et d'épidémiologie appliquée (IMEA) avec pour objectif de former 150 médiateurs en santé. Malheureusement, ce programme n’a pas été pérennisé.

Quelles sont les missions du mĂ©diateur en santĂ© et en quoi joue-t-il un rĂ´le de prĂ©vention envers les publics vulnĂ©rables ?

S’il est important d’établir un cadre déontologique d’exercice de la médiation en santé, il est nécessaire de conserver la diversité et flexibilité qui caractérisent aujourd’hui les fonctions du médiateur. En effet, ses fonctions dépendent notamment des publics et structures auprès desquels il intervient. Ce dernier peut ainsi couvrir un large panel de missions qui ont trait à la facilitation du parcours de santé et à la prévention.

Dans un premier temps, le mĂ©diateur en santĂ© effectue des missions liĂ©es Ă  la facilitation du parcours de santĂ©. Il peut contribuer Ă  l’ouverture des droits Ă  la sĂ©curitĂ© sociale et proposer un accompagnement  dans les dĂ©marches administratives, qui sont l’un des premiers obstacles Ă  l’accès aux soins qui reste difficile pour de nombreuses personnes. Selon un rapport de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins de MĂ©decins du Monde, en France en 2021, 81,3 % des personnes disposant de droits thĂ©oriques Ă  la couverture maladie n’en bĂ©nĂ©ficiaient pas. Les barrières sont multiples ; âge, barrière de la langue, fracture numĂ©rique. Le mĂ©diateur joue donc un rĂ´le essentiel dans l’effectivitĂ© de l’accès aux droits en santĂ©, soit sous la forme d’un appui direct, soit via l’orientation vers d’autres ressources (Ă©crivain public, espaces services publics et numĂ©riques, permanences d’accès aux droits…)

Il aide également les individus dans leur navigation et leur compréhension du système de santé. La multiplicité des acteurs, la complexité de notre système de santé et le fonctionnement en silo rendent encore difficile la construction d’un parcours de soin par le patient. Le médiateur en santé permet de faire le lien entre le patient et ce système de santé complexe. Dans certains cas, toujours avec l’accord de la personne, le médiateur peut même accompagner le patient en consultation afin de s’assurer de la bonne communication entre ce dernier et le médecin.

81,3 % des personnes disposant de droits thĂ©oriques Ă  la couverture maladie n’en bĂ©nĂ©ficiaient pas [...] Le mĂ©diateur joue donc un rĂ´le essentiel dans l’effectivitĂ© de l’accès aux droits en santĂ©.

Cette relation est l’occasion d’éclairer le médecin quant à l’environnement et aux difficultés que peut rencontrer le patient. Par exemple, le médiateur peut l’informer d’une situation d’habitat insalubre, à partir de laquelle le médecin peut rédiger un courrier pour nourrir une demande de logement social. Il représente donc un moyen de lever des freins qui n’auraient pas été discutés en consultation et d’activer des leviers autres que la seule solution sanitaire.

Par ailleurs, le médiateur en santé joue un rôle important dans le développement d’actions de prévention et de promotion de la santé. Celles-ci sont d’autant plus importantes que le système de santé est pressurisé et que le temps médical est contraint. Au sein de centres de santé, le médiateur peut organiser des ateliers à destination de publics spécifiques, par exemple, des ateliers "marche" à destination des personnes sédentaires, maladies chroniques et/ou isolés. Les médiateurs, en lien avec les médecins, peuvent aussi contribuer à la proposition et à l’animation d’ateliers sur la santé des jeunes enfants, à destination des parents. Ces ateliers ont vocation à mieux outiller les parents sur la santé de leur enfant de manière à optimiser le recours au médecin (et aux urgences). L’intervention du médiateur en santé dans le cadre d’activités de prévention et de promotion de la santé permet donc de donner aux publics visés les outils pour adopter des comportements sains et repérer les situations compliquées afin d’optimiser le temps médical.

La fonction du mĂ©diateur en santĂ© peut Ă©galement comporter une dimension d’aller-vers. Un grand nombre de mĂ©diateurs interviennent en amont en rĂ©alisant des actions d’aller-vers, Ă  la rencontre des populations les plus Ă©loignĂ©es du soin. Le mĂ©diateur en santĂ©, en proximitĂ© avec les personnes Ă©loignĂ©es du système de santĂ©, sait comment Ă©tablir un lien de confiance en construisant une relation Ă©quilibrĂ©e. Cette proximitĂ© peut ĂŞtre permise de deux manières. Les mĂ©diateurs en santĂ© peuvent ĂŞtre des pairs des populations auprès desquelles ils interviennent, par exemple des personnes migrantes ou transgenres. Le fait de partager les mĂŞmes problĂ©matiques et d’avoir vĂ©cu les mĂŞmes situations favorise un lien de proximitĂ©. Quand cela n’est pas le cas, l’expĂ©rience de l’accompagnement, la formation et le cadre professionnel permettent aux mĂ©diateurs de rĂ©pondre aux besoins des personnes accompagnĂ©es. Dans tous les cas, les mĂ©diateurs en santĂ© doivent faire preuve de professionnalisme : ils doivent avoir une bonne connaissance du système de santĂ© comme des publics avec lesquels ils travaillent et avoir la capacitĂ© de ramener les personnes vers le système de santĂ©. Le lien se construit dans le temps.

Parmi les médiateurs en santé, tous ne réalisent pas le même panel de missions. Ils interviennent à divers niveaux. Certains effectuent beaucoup de missions d’aller-vers, tandis que d’autres sont présents dans les lieux physiques de soins ou se concentrent sur les problématiques administratives. La diversité des modèles de médiations en santé est une richesse qui offre une grande capacité d’adaptation aux besoins des différents publics. Malgré la diversité de leurs missions, tous les médiateurs en santé ont une fonction de témoignage. Effectivement, ils sont en première ligne pour observer les situations de rupture dans les parcours de soins et les dysfonctionnements du système de santé et ont la responsabilité de faire remonter ces informations au sein de leurs équipes.

Quel Ă©tat des lieux la mission sur la mĂ©diation en santĂ© en France dresse-t-elle ?

En juillet 2023, l’Inspection gĂ©nĂ©rale des affaires sociales a remis un rapport intitulĂ© "La mĂ©diation en santĂ© : un levier relationnel de lutte contre les inĂ©galitĂ©s sociales de santĂ©". La mission a estimĂ© que le nombre de mĂ©diateurs en santĂ© en France Ă©tait compris entre 750 et 1000 professionnels et a identifiĂ© un certain nombre de difficultĂ©s Ă  lever pour promouvoir l’exercice de mĂ©diateur en santĂ© en France. Tout d’abord, le mĂ©tier souffre d’un manque de reconnaissance statutaire qui entretient l’ambiguĂŻtĂ© autour de ce que recouvre la mĂ©diation en santĂ© et limite sa pleine apprĂ©hension par les acteurs du système de santĂ©. Par ailleurs, la mĂ©diation en santĂ© peine Ă  asseoir sa lĂ©gitimitĂ© professionnelle parmi les acteurs sanitaires et Ă  se positionner comme mĂ©tier d’interface au regard du cloisonnement entre les mondes sanitaire, mĂ©dico-social et social. Enfin, les financements de la mĂ©diation en santĂ© demeurent encore trop Ă©clatĂ©s entre plusieurs acteurs (ARS, politique de la ville, Assurance maladie etc.) et non-pĂ©rennes (fonctionnements par appels Ă  projet), affectant la capacitĂ© des acteurs Ă  construire des actions sur le moyen terme et freine l’attractivitĂ© du mĂ©tier perçu comme prĂ©caire.

La mission recommande donc de travailler sur ces trois freins par la proposition, dans un premier temps, d’une reconnaissance statutaire du mĂ©tier ; Ă  travers une inscription du mĂ©tier dans le code de la santĂ© publique puis au sein des rĂ©pertoires mĂ©tiers idoines ; ainsi que par la formalisation d’un cadre dĂ©ontologique. Par ailleurs, la mission recommande Ă©galement de bâtir des voies d’accès et de formation au mĂ©tier de la mĂ©diation en santĂ©. En effet, si certaines formations existent, elles demeurent encore trop peu nombreuses et accessibles. Il apparaĂ®t prioritaire de crĂ©er :

  • pour  la formation initiale, un diplĂ´me de mĂ©diation en santĂ© de niveau licence ;
  • pour la formation continue, une certification professionnelle de mĂ©diation en santĂ©.

Pour finir, la mission préconise de rationaliser et pérenniser les financements dévolus par l’État en fonction des différentes structures (centres de santé, établissements de santé, associations etc.).

Le système de santé français est très médico-centré.

Le système de santé français est très médico-centré. La mise en valeur de la médiation en santé constitue un moyen de changer de paradigme et de mettre davantage l’accent sur la prévention et la promotion de la santé, alors que notre système de santé doit se préparer à faire face à l’accroissement (aggravation) des problématiques de maladies chroniques.

Selon les chiffres de l’OMS, les maladies chroniques sont Ă  l’origine de 41 millions de dĂ©cès chaque annĂ©e, soit 74 % de l’ensemble des dĂ©cès dans le monde. Il est donc nĂ©cessaire de transformer notre façon de penser le système de santĂ© afin de garantir son efficience et Ă©viter la dĂ©gradation des situations. Il s’agit de sortir de la conception du "tout mĂ©dical" et de rĂ©orienter notre système de santĂ© vers la prĂ©vention, en s’appuyant sur le mĂ©diateur comme un acteur de santĂ© Ă  part entière.

Copyright image : Ludovic Marin / AFP

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