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Capter et traiter les donnĂ©es : le numĂ©rique au plus proche des patients

Capter et traiter les données : le numérique au plus proche des patients
 Étienne Minvielle
Auteur
Directeur du Centre de Recherche en Gestion de l'École polytechnique
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Prévention et système de santé

Et si la santĂ© s’inspirait des algorithmes de recommandation des plateformes de musique en ligne pour mieux prĂ©venir les risques ? De l’expansion de la tĂ©lĂ©surveillance Ă  l’analyse des comportements des consommateurs, dans le champ de la prĂ©vention, le numĂ©rique marque une vĂ©ritable rupture : la collecte des donnĂ©es et leur traitement par des algorithmes permettent dĂ©sormais d’envisager des actions de prĂ©vention personnalisĂ©e en fonction du profil des patients. Cette approche offre notamment des opportunitĂ©s majeures dans la lutte contre le cancer tout au long du parcours de soins, de l’identification des facteurs de risques Ă  l’accompagnement des patients chroniques pour prĂ©venir l’aggravation de la maladie. 

Dans cette interview pour l’Institut Montaigne, Étienne Minvielle, professeur Ă  l’École Polytechnique et mĂ©decin de santĂ© publique au centre Gustave Roussy, dresse un panorama des diffĂ©rents usages du numĂ©rique pour la prĂ©vention du cancer et revient plus prĂ©cisĂ©ment sur le dispositif de tĂ©lĂ©surveillance CAPRI. 

Comment dĂ©finissez-vous le numĂ©rique en santĂ© ? Quels sont les grands enjeux pour amĂ©liorer la qualitĂ© de vie des patients atteints de maladies chroniques et en quoi le numĂ©rique peut-il proposer des prises en charge innovantes ? 

Le numĂ©rique en santĂ© renvoie Ă  deux Ă©lĂ©ments diffĂ©rents. D’une part, le digital facilite les relations et la capture des donnĂ©es Ă  distance. D’autre part, l’intelligence artificielle et l’algorithmique servent Ă  traiter ces donnĂ©es afin d’affiner la comprĂ©hension des besoins des patients. Ce sont deux Ă©lĂ©ments de valeur ajoutĂ©e dans la prĂ©vention, car ils permettent de personnaliser le suivi, que ce soit en prĂ©vention primaire, secondaire ou tertiaire. Les patients sont en effet mieux cernĂ©s dans leurs besoins et demandes, ce qui permet d’adapter leur prise en charge. Le numĂ©rique permet ainsi la collecte de donnĂ©es des patients et leur collecte Ă  distance. Ces donnĂ©es sont de trois natures : il y a des donnĂ©es cliniques, qui portent sur l’état de santĂ© du patient, les donnĂ©es socio-Ă©conomiques comme le lieu de rĂ©sidence ou encore le rĂ©gime hygiĂ©no-diĂ©tĂ©tique, et enfin des donnĂ©es comportementales comme la motivation Ă  suivre son traitement. 

Dans le cadre du soin, la collecte et la transmission de ces donnĂ©es en temps rĂ©el aux professionnels de santĂ© peuvent permettre de dĂ©tecter plus rapidement les problèmes et de mettre en place une prise en charge plus prĂ©coce. Par exemple, le suivi Ă  distance des patients sous thĂ©rapie orale peut permettre de dĂ©tecter rapidement des effets secondaires dĂ©lĂ©tères comme le syndrome main-pied et ainsi d’éviter une aggravation des symptĂ´mes. Sans ce type de suivi Ă  distance, ces effets secondaires sont dĂ©tectĂ©s bien plus tardivement. 

Le traitement algorithmique des données de santé peut aider à prédire les risques de cancer et déboucher sur un plan de prévention personnalisé.

Au-delà de leur utilisation directe dans le cadre du soin, l’usage secondaire de ces données est également prometteur car il peut permettre de personnaliser le repérage et la prise en charge des patients en prévention primaire. Dans le cadre du dépistage du cancer, le traitement algorithmique des données de santé peut aider à prédire les risques de cancer et déboucher sur un plan de prévention personnalisé qui prenne en compte les spécificités individuelles (biomarqueurs, hérédité, mode de vie, comportements en santé, etc.).

Le programme Interception de Gustave Roussy s’inscrit dans cette dĂ©marche et vise Ă  identifier au plus tĂ´t les personnes Ă  risque augmentĂ© de cancer afin de leur proposer un parcours de prĂ©vention adaptĂ©. 

Dans tous ces domaines de la prĂ©vention, le recueil et le traitement des donnĂ©es peuvent Ă©galement permettre d’adapter la prise en charge au profil comportemental du patient. En oncologie oĂą l’adhĂ©sion thĂ©rapeutique n’est pas totale avec environ un quart des patients qui ne prennent pas correctement leur thĂ©rapie orale, il peut ĂŞtre intĂ©ressant de collecter des donnĂ©es pour mieux comprendre le comportement du patient, sa motivation et pour avoir plus d’informations sur son mode de vie. Une mauvaise adhĂ©sion thĂ©rapeutique peut en effet ĂŞtre motivĂ©e par des facteurs qui n’ont rien Ă  voir avec la maladie, tels qu’un environnement familial fragile ou encore des rĂ©ticences Ă  accepter un traitement imposĂ©. Il existe donc un intĂ©rĂŞt Ă  rĂ©colter ces donnĂ©es sur les comportements du patient pour adapter la prise en charge, Ă  l’image de ce qui fait avec l’analyse du goĂ»t du consommateur (des algorithmes des plateformes de musique qui gĂ©nèrent des playlists personnalisĂ©es en fonction des chansons Ă©coutĂ©es). 

Ainsi, d’un cĂ´tĂ©, le digital permet d’assurer des Ă©changes plus rapprochĂ©s entre les individus et les professionnels de santĂ© et de renforcer la rĂ©activitĂ© de ces derniers. De l’autre, l’intelligence artificielle et l’algorithmique permettent de mieux adapter le repĂ©rage des patients Ă  risque ou malades ainsi que leur prise en charge clinique. 

Vous avez notamment travaillĂ© au dĂ©veloppement du dispositif CAPRI, un outil numĂ©rique de suivi Ă  distance des patients atteints de cancer sous chimiothĂ©rapie orale. Quels sont les principaux rĂ©sultats de l’étude clinique conduite au centre Gustave Roussy ?

Le dispositif CAPRI propose un service de tĂ©lĂ©surveillance pour des patients atteints de cancer et qui suivent un traitement oral de chimiothĂ©rapie. La tĂ©lĂ©surveillance permet Ă  l’équipe soignante d’interprĂ©ter Ă  distance les donnĂ©es cliniques du patient recueillies sur son lieu de vie et de prendre Ă©ventuellement des dĂ©cisions mĂ©dicales pour sa prise en charge. Le dispositif CAPRI s’adresse Ă  des patients chroniques, c’est-Ă -dire qui ne sont pas en rĂ©mission, et qui bĂ©nĂ©ficient d’une chimiothĂ©rapie orale qu’ils peuvent prendre Ă  domicile. Les mĂ©dicaments Ă©tant pour la plupart disponibles en pharmacie de ville, il n’est plus nĂ©cessaire de se rendre Ă  l’hĂ´pital pour recevoir son traitement. Ces patients, qui peuvent passer de longues pĂ©riodes sans se rendre Ă  l’hĂ´pital, sont accompagnĂ©s Ă  distance pour maintenir le lien avec l’équipe soignante et assurer la qualitĂ© de la prise en charge. 

Concrètement, CAPRI s’appuie sur une interface numĂ©rique qui permet de faire le lien entre les patients et des infirmiers de coordination Ă  l’hĂ´pital. Ces derniers assurent le suivi du patient et son accompagnement. En cas de nouveau symptĂ´me ou de situation problĂ©matique, l’infirmier se rĂ©fère Ă  un arbre dĂ©cisionnel qui dĂ©finit la conduite Ă  tenir en fonction de l’état du patient et du besoin. Si la situation requiert l’intervention d’un mĂ©decin, le patient est rĂ©orientĂ© chez un mĂ©decin en ville ou vers l’hĂ´pital. Ces infirmiers jouent un rĂ´le important car s’ils permettent d’optimiser le temps mĂ©dical des oncologues tout en offrant un suivi personnalisĂ© aux patients. CAPRI illustre la manière dont le numĂ©rique peut constituer un levier efficace pour organiser des Ă©quipes pluridisciplinaires autour des patients. 

Jusque-lĂ , les rĂ©sultats de l’initiative sont très positifs. Une Ă©tude randomisĂ©e a Ă©tĂ© conduite en 2020 avec plus d’un demi-millier de patients. Elle a permis de montrer que le dispositif a contribuĂ© Ă  amĂ©liorer la qualitĂ© des soins, Ă©viter des visites Ă  l’hĂ´pital et faire diminuer le nombre de patients qui ne prenaient pas leur traitement. Il s’agit donc d’une triple rĂ©ussite joignant amĂ©lioration de la qualitĂ© des soins, de l’expĂ©rience patient et rĂ©duction importante des coĂ»ts de prise en charge. 

Le dispositif a contribué à améliorer la qualité des soins, éviter des visites à l’hôpital et faire diminuer le nombre de patients qui ne prenaient pas leur traitement.

Outre ses résultats positifs à l’hôpital, le dispositif CAPRI peut être amené à soutenir une meilleure coordination entre la médecine d’hôpital et la médecine de ville, centrale dans le déploiement du virage ambulatoire. En effet, l’outil numérique permet au médecin de ville et au pharmacien d’accéder aux informations relatives à la prise en charge du patient à l’hôpital et faciliter ainsi le suivi par les professionnels de ville. Le dispositif a été repris comme référence par la société Résilience

La France est l’un des premiers pays europĂ©ens Ă  rĂ©munĂ©rer la tĂ©lĂ©surveillance depuis juillet 2023 : est-ce que ce cadre de droit commun peut contribuer Ă  l’adoption Ă  large Ă©chelle des outils numĂ©riques pour la prĂ©vention tertiaire ?

L’adoption d’un mode de financement forfaitaire de la télésurveillance constitue une avancée qu’on ne peut pas contester. Le fait qu’un décret ait été adopté au sujet de la prise en charge et du remboursement de la télésurveillance est un acte positif en soi. On peut identifier deux objectifs à ce mode de financement. Le premier est l’amélioration du système de santé, sous le triple prisme de la qualité des soins, de l'expérience du patient et du coût de la prise en charge. Le second objectif est de soutenir le lancement de la filière économique qui se développe dans le domaine du numérique en santé, avec un écosystème très dynamique de start-ups

L’adoption d’un mode de financement forfaitaire de la télésurveillance constitue une avancée qu’on ne peut pas contester.

Toutefois, ce dĂ©cret ne reprĂ©sente probablement qu’une Ă©tape intermĂ©diaire. Le mode de financement actuel, s’il est prĂ©sentĂ© comme un forfait, tient plutĂ´t d’un double paiement Ă  l’acte. Il prĂ©sente de fait tous les dĂ©fauts qui caractĂ©risent ce type de rĂ©munĂ©ration, avec le risque d’une multiplication des actes de faible pertinence. La prise en compte de la pertinence dans la rĂ©munĂ©ration est pourtant d’autant plus importante qu’il existe un rĂ©el problème d’évaluation de l’impact de la tĂ©lĂ©surveillance.

En effet, les effets positifs de la télésurveillance, tels que la réduction des visites à l’hôpital, ne sont pas encore systématiquement démontrés. Il semble donc important de réserver la télésurveillance à des situations dans lesquelles il existe des éléments de preuves et dans le cadre de parcours spécifiques. À ce titre, l’article 51 de la loi de financement de la sécurité sociale introduit en 2018, qui permet l’expérimentation de nouvelles organisations en santé, est particulièrement profitable. Il permet de prendre le temps d’évaluer les avantages et limites de ces outils numériques avant de les étendre à plus large échelle.

En somme, la tĂ©lĂ©surveillance est un levier prometteur pour adopter de nouveaux modes de suivi des patients, dans une optique de prĂ©vention tertiaire. Il s’agit moins de promouvoir les outils numĂ©riques eux-mĂŞmes que d’encourager via le numĂ©rique une meilleure organisation entre les professionnels de santĂ© et les patients dans le cadre de leur parcours. Dans cette optique, l’évaluation de la tĂ©lĂ©surveillance est centrale afin de favoriser des usages pertinents des outils numĂ©riques. 

Copyright image :  AFP / Geoffroy Van der Hasselt

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