AccueilExpressions par MontaigneLes leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : Keir Starmer, le moustique de Boris JohnsonLa plateforme de dĂ©bats et dâactualitĂ©s de lâInstitut Montaigne Europe13/08/2020ImprimerPARTAGERLes leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : Keir Starmer, le moustique de Boris JohnsonAuteur Marion Van Renterghem Grand reporter et auteure de "C'Ă©tait Merkel" (2021) Moment de vĂ©ritĂ© pour le Premier ministre Boris Johnson, moment dâopportunitĂ© pour le nouveau leader de lâopposition, Keir Starmer, la crise du Covid-19 bouleverse aussi la donne politique au Royaume-Uni. Câest ce quâillustre magistralement ce subtil portrait croisĂ© des deux leaders britanniques quâa rĂ©digĂ© pour nous la grande journaliste et essayiste, Marion Van Renterghem.Michel Duclos, conseiller spĂ©cial gĂ©opolitique, rĂ©dacteur en chef de cette sĂ©rie de l'Ă©tĂ© Quand Boris Johnson a pris ses quartiers Ă la tĂȘte du parti conservateur puis Ă Downing Street, en juillet 2019, le chef de lâopposition travailliste dâalors Ă©tait vraiment le cadet de ses soucis. Le nouveau Premier ministre britannique avait mĂ©thodiquement conquis le pouvoir, dâabord en sâemparant soudain de ce crĂ©neau porteur quâĂ©tait la cause du Brexit, puis en assassinant Theresa May, dont il avait Ă©tĂ© le ministre des Affaires Ă©trangĂšres, la faisant cuire Ă petit feu jusquâĂ ce quâelle soit contrainte de lui cĂ©der sa place. Le leader archaĂŻque dâun Labour en plein dĂ©clin, Jeremy Corbyn, nâĂ©tait quâun brin de paille sur son champ de bataille, et lâadversaire idĂ©al dont il allait ne faire quâune bouchĂ©e. Il paraissait jusquâici impossible de trouver deux personnalitĂ©s plus opposĂ©es que Corbyn et Johnson pour diriger les deux principaux partis politiques du Royaume-Uni. Le spectacle de leur contraste, pendant les quelques mois quâils ont passĂ© face Ă face Ă la Chambre des communes, en Ă©tait presque comique. Dâun cĂŽtĂ©, avec sa maigreur austĂšre et sa barbe grise taillĂ©e de prĂšs, la statue du commandeur dâune gauche ancienne et immuable, congelĂ©e dans le trotskysme des annĂ©es 70 et dĂ©congelĂ©e telle quelle, raide et rigoureuse, prĂ©fĂ©rant au rĂ©alisme du pouvoir lâintĂ©grisme des programmes rĂ©volutionnaires. De lâautre, un ĂȘtre chevelu, bedonnant, bouillonnant, enthousiaste, charismatique, Ă©ruptif et rigolo, un Tory blond foutraque Ă lâaccent posh dĂ©guisĂ© en "volontĂ© du peuple", un populiste sans foi ni loi comme on nâen avait jamais vu dans le Royaume. Avec ces deux-lĂ , on croyait tenir lâĂ©chantillon du face-Ă -face le plus insolite et le plus contradictoire de la vie politique britannique. Et puis est arrivĂ© un troisiĂšme homme. Un troisiĂšme prototype qui ne ressemble ni Ă lâun ni Ă lâautre au point dâĂȘtre Ă la fois le contraire de lâun et de lâautre. Aussi souple idĂ©ologiquement que Corbyn est intraitable, aussi travailleur, loyal et sĂ©rieux que Johnson est dĂ©sinvolte, cynique et exubĂ©rant. Plus inattendu, aussi, que les deux ensemble. Keir Starmer. Personne nâavait vu venir ce troisiĂšme larron qui allait sâimposer comme le premier vrai adversaire de Boris Johnson, et qui sera peut-ĂȘtre le futur Premier ministre du Royaume-Uni. Personne nâaurait pu prĂ©voir que la crise sanitaire, Ă©conomique et sociale historique que nous sommes en train de vivre serait un moment de vĂ©ritĂ© si cruel sur lâincompĂ©tence de Boris Johnson au pouvoir, et Ă lâinverse un moment de rĂ©vĂ©lation sur la combativitĂ© rigoureuse de Keir Starmer. Il a saisi lâoccasion inespĂ©rĂ©e de passer dâun coup du statut de militant presque ordinaire Ă celui de leader, avec une assurance quâon ne lui soupçonnait pas.Et puis est arrivĂ© un troisiĂšme homme. Un troisiĂšme prototype qui ne ressemble ni Ă lâun ni Ă lâautre au point dâĂȘtre Ă la fois le contraire de lâun et de lâautre. Aussi souple idĂ©ologiquement que Corbyn est intraitable, aussi travailleur, loyal et sĂ©rieux que Johnson est dĂ©sinvolte, cynique et exubĂ©rant.Le nouveau chef du parti travailliste est un juriste de 57 ans, avocat engagĂ© dans le combat des droits de lâHomme, cofondateur en 1990 du cabinet Doughty Street Chambers auquel appartient Amal Clooney, connu pour avoir brillamment dĂ©fendu des activistes face Ă lâentreprise McDonalds et bataillĂ© contre la peine de mort dans des pays dâAfrique et des CaraĂŻbes. MariĂ© Ă une administratrice du NHS, il nâa pas mis les pieds dans lâarĂšne politique avant lâannĂ©e 2015, oĂč il remporta la circonscription londonienne de Holborn et St Pancras. Le dirigeant du Labour dâalors, Ed Miliband, lui avait confiĂ© "cette circonscription imperdable", raconte lâancien ministre travailliste Denis MacShane, "une sorte de quartier parisien de la rive gauche oĂč le gratin du Labour â avocats, journalistes, professeurs â vit et sâinvite Ă dĂźner". Evidemment, Miliband nâimaginait pas une seconde que cette faveur amĂšnerait Starmer Ă sâemparer du parti, et encore moins quâil deviendrait lui-mĂȘme un des ministres de son cabinet fantĂŽme, cinq ans plus tard.Un peu plus dâun mois avant son Ă©lection Ă la tĂȘte du Labour, un titre du Financial Times le dĂ©signait encore comme "lâennuyeux Starmer" ("Boring Starmer"), reprenant une formule rĂ©pĂ©tĂ©e mĂȘme par ses meilleurs amis. Trois mois aprĂšs sa victoire en avril 2020, le chef du service politique du journal, Jim Pickard, salue la rapiditĂ© avec laquelle ce personnage si terne avait dĂ©jĂ imprimĂ© sa marque sur le parti, et lâhebdomadaire The New European, proche du New Labour de Tony Blair, le dĂ©crit comme "The Coming Starm" - câest-Ă -dire, en jouant sur les mots, la tempĂȘte capable de repositionner le parti Ă nouveau vers le centre. Terne et ennuyeux, Keir Starmer ? On ne peut pas dire quâil dĂ©gage le moindre charisme. Ses discours sages ne font pas vibrer les foules et aucun nâest mĂ©morable. Il est parĂ© dâune coiffure Ă©trange, avec des cheveux drus et gominĂ©s sĂ©parĂ©s par une raie de cĂŽtĂ© bien nette, comme un acteur amĂ©ricain dâun feuilleton des annĂ©es soixante. Ses yeux sans cils et son sourire peu naturel lui donnent dâailleurs un faux air de Dick York, alias "Jean-Pierre", le mari de Samantha dans Ma sorciĂšre bien aimĂ©e (My Beloved Witch) - lequel ne donne jamais lâimpression de briller par son esprit. Keir Starmer a le mĂȘme air Ă©berluĂ© que Jean-Pierre, ce mĂȘme douloureux plissement dâinquiĂ©tude sur le front, quand, assis devant la table centrale de la Chambre des communes et les deux "despatchboxes" (malles) qui sĂ©parent le Premier ministre et le chef de lâopposition, il semble faire un effort de concentration surhumain pour trouver un sens aux rĂ©ponses de Boris Johnson, aussi flamboyantes quâemberlificotĂ©es et imprĂ©cises. Keir Starmer, donc, ne paie pas de mine. Et pourtant⊠"Quand on pense quâil nâest dĂ©putĂ© que depuis quelques annĂ©es, il a vraiment rĂ©ussi trĂšs, trĂšs, vite. Je ne sais pas jusquâoĂč il ira, mais en tout cas, ça veut dire quâil a quelque chose", admet lâancien conseiller en stratĂ©gie de Tony Blair, Alastair Campbell. La Chambre des communes, justement. Câest lĂ que Keir Starmer sâest rĂ©vĂ©lĂ©. Sa chance, si lâon peut dire, fut dây dĂ©barquer en pleine crise du Covid-19, gĂ©rĂ©e de maniĂšre calamiteuse par le gouvernement en place. Face Ă une pandĂ©mie de cette complexitĂ© et Ă la dĂ©vastation humaine, Ă©conomique et sociale quâelle nâa pas fini de gĂ©nĂ©rer, le leadership exige plus que jamais travail, prĂ©cision, rigueur, empathie, Ă©thique, vision politique et cohĂ©rence stratĂ©gique : autrement dit tout ce qui manque Ă Boris Johnson, cette formidable machine Ă gagner, plus faite pour lâenthousiasme des promesses de campagne et des slogans et que pour lâexercice de lâĂtat. La traduction dans les sondages nâa pas tardĂ© Ă se manifester. Ă la question "Quel serait selon vous le meilleur Premier ministre ?", posĂ©e par YouGov au cours du mois dâaoĂ»t, Starmer est arrivĂ© pour la premiĂšre fois en tĂȘte (34 %), devant Johnson (32 %). Keir Starmer savait bien quâil partait avec un handicap : le fougueux Boris Johnson est plus charismatique, plus politique, plus cynique, plus rusĂ©, plus instinctif et meilleur orateur que lui. Il a compris quâil ne servait Ă rien de lâattaquer, comme le faisait Corbyn, en lui opposant un carcan idĂ©ologique ou moral â dont Johnson, qui nâen a aucun, se fiche Ă©perdument. Modestement, Starmer sâest contentĂ© de le viser au talon dâAchille, et Boris Johnson en a trois : lâarrogance, la paresse, lâignorance.Lâarrogance est celle des conservateurs britanniques passĂ©s par Oxford et Eton, Ă©duquĂ©s dans la conviction quâil sont supĂ©rieurs et "born to rule" ("nĂ©s pour gouverner"). Sa paresse est le signe dâun hĂ©doniste trĂšs douĂ© pour qui la vie consiste avant tout Ă jouer et Ă gagner, et qui au mĂ©tier de Premier ministre a de loin prĂ©fĂ©rĂ© le temps de la conquĂȘte au fait de lâĂȘtre pour de vrai. Quant Ă lâignorance, chez ce brillant biographe de Churchill capable dâĂ©pater la galerie en rĂ©citant des tirades en grec et en latin, elle nâest pas un dĂ©faut de culture : elle est politique. DĂ©libĂ©rĂ©e, son ignorance est lâoutil indispensable dâun populiste qui a compris quâĂ lâĂ©poque des rĂ©seaux sociaux, le pouvoir sâobtenait par la rĂ©duction des problĂšmes Ă des rĂ©ponses simplistes, par la glorification du "peuple" contre "les Ă©lites", et donc par le dĂ©dain du savoir, de lâexpertise, des faits.La mĂ©thode Starmer est simple et cruelle, câest celle du moustique. Tournicoter sans jamais se fatiguer avec un petit bruit qui rend fou. [...] Rappeler systĂ©matiquement les faits Ă un adversaire qui a fait de leur nĂ©gation et du mensonge une stratĂ©gie de conquĂȘte.La mĂ©thode Starmer est simple et cruelle, câest celle du moustique. Tournicoter sans jamais se fatiguer avec un petit bruit qui rend fou. Revenir Ă votre oreille au moment mĂȘme oĂč vous pensez vous endormir. Rappeler systĂ©matiquement les faits Ă un adversaire qui a fait de leur nĂ©gation et du mensonge une stratĂ©gie de conquĂȘte. Opposer Ă ses digressions et Ă ses esquives un calme imperturbable et une courtoisie exaspĂ©rante. Johnson le populiste est passĂ© dâun coup de lâopposant le plus sectaire et le plus attendu (Corbyn) Ă lâennemi le plus coriace, cet adversaire quâil nâaurait pas imaginĂ© dans ses pires cauchemars, celui dont il ne sait pas se dĂ©barrasser : Starmer le moustique, ou lâenquiquineur qui rappelle lâexactitude des dĂ©tails au roi de lâesquive, du fake et du flou. De semaine en semaine, chaque mercredi Ă midi, le nouveau chef de lâopposition arrive Ă la sĂ©ance des questions au Premier ministre muni de sa rigueur de juriste et de ses dossiers mĂ©ticuleusement Ă©pluchĂ©s. "La mĂ©taphore qui convient le mieux Ă Starmer est ââA safe pair of handsââ", note Jon Henley, journaliste au Guardian. Câest lâexpression utilisĂ©e au cricket pour dĂ©signer les plus habiles Ă attraper la balle sans jamais la laisser tomber". Il rattrape tout, en effet. Quand Johnson compare son adversaire Ă un vendeur de caleçons Calvin Klein pour se tirer dâune question sur les familles endeuillĂ©es par le virus, "lâennuyeux Starmer" revient au cĆur du sujet, lâair affligĂ©. Quand Johnson accuse les aides-soignants de ne pas "respecter les procĂ©dures", Starmer lui demande Ă trois reprises de sâexcuser. Quand Johnson ment effrontĂ©ment devant les dĂ©putĂ©s, il y rĂ©pond pied Ă pied - dans la mesure du possible, tant la multiplication des mensonges est pour Boris Johnson un moyen comme un autre de noyer le poisson. Comment rĂ©agir Ă chaque fois quâun Premier ministre, pour se dĂ©douaner de ses dĂ©faillances, affirme Ă tort que la crĂ©ation de ports francs au Royaume-Uni nâest possible que grĂące au Brexit (lâUE en compte une bonne vingtaine), quâaucun pays nâa Ă©tĂ© capable de crĂ©er une bonne application en ligne contre le Covid-19 (les Allemands ont apprĂ©ciĂ©), que Starmer nâa jamais critiquĂ© la Russie pour lâempoisonnement dâun espion en Angleterre (il a fait strictement le contraire), que le "deal" sur le Brexit Ă©tait "prĂȘt Ă mettre au four" (câĂ©tait il y a un an et on lâattend toujours), que le mĂȘme Brexit garantirait dans la foulĂ©e un accord commercial mirifique avec le Japon ou lâInde (qui doutent encore de lâintĂ©rĂȘt pour eux de signer avec un Royaume-Uni hors de lâUE), et surtout - argument dĂ©cisif pour quitter lâUE - avec les Ătats-Unis (lâaccord a totalement Ă©chouĂ©), ou encore que sa gestion du Covid-19 est un "succĂšs Ă©vident", quand le Royaume-Uni hĂ©rite du deuxiĂšme pire bilan de lâEurope en termes de morts par million dâhabitants - aprĂšs la Belgique ?Quand Johnson ment effrontĂ©ment devant les dĂ©putĂ©s, il y rĂ©pond pied Ă pied - dans la mesure du possible, tant la multiplication des mensonges est pour Boris Johnson un moyen comme un autre de noyer le poisson.Les ripostes de Keir Starmer ont donnĂ© soudain une visibilitĂ© gĂȘnante Ă lâaccumulation de ces contre-vĂ©ritĂ©s, qui passaient jusque-lĂ comme une lettre Ă la poste. Craignant que le match Starmer-Johnson ne dĂ©gĂ©nĂšre en un K-O de leur champion, le gouvernement a exigĂ© le retour du Parlement "en prĂ©sentiel" plus tĂŽt que prĂ©vu : dans un face-Ă -face sur Zoom, sans lâambiance de ses dĂ©putĂ©s qui rient Ă ses blagues ou crient "Hear! Hear!" pour le soutenir, "Boris" commençait Ă perdre lâĂ©nergie et lâenthousiasme oratoires qui font toute sa force. Ces sĂ©ances des questions au Premier ministre viraient pour lui Ă la torture et il a vĂ©cu avec un grand soulagement la derniĂšre, le 22 juillet, avant la pause de lâĂ©tĂ©. Bzzzzz. Sur vidĂ©o ou en prĂ©sentiel Ă Westminster, le moustique est toujours lĂ , inlassable, exaspĂ©rant. JusquâĂ quand, et jusquâoĂč ? Ătre compĂ©tent, tenace, travailleur, raisonnable et efficace sont des qualitĂ©s admirables pour tenir dignement son rĂŽle dâopposant, mais elles nâont jamais suffi Ă faire un chef dâĂtat ou de gouvernement. Ătre un brillant avocat non plus, mĂȘme si le mĂ©tier a portĂ© chance au seul dirigeant Ă avoir portĂ© le Labour au pouvoir depuis 1976 et pendant trois mandats successifs, Tony Blair. Et mĂȘme si Keir Starmer est dâautant plus lĂ©gitime et combatif au Labour quâil est tombĂ© dedans quand il Ă©tait petit, lui le fils dâune infirmiĂšre et du patron dâune usine dâoutils du Surrey (sud de Londres) qui lâavaient appelĂ© Keir en hommage Ă Keir Hardie, lâun des fondateurs du parti.Le Labour est aujourdâhui un parti blessĂ© et dĂ©chirĂ©, minĂ© par les divisions, humiliĂ© par ses dĂ©faites successives. Il nâa plus remportĂ© aucune Ă©lection gĂ©nĂ©rale depuis 2010. La derniĂšre en date, en dĂ©cembre 2019, lui a valu son pire score depuis 1935 et câest ce fiasco historique qui a permis Ă Keir Starmer dâĂ©merger : les 580.000 membres du Labour qui lâont Ă©lu Ă 56,2 % des voix ont fini par admettre que la gauche radicale incarnĂ©e par Jeremy Corbyn les menait dĂ©finitivement dans le mur. "Lâennuyeux Starmer" a fini par apparaĂźtre comme le centriste rassembleur dont ils avaient besoin. Plus Ă droite que Corbyn, dont il Ă©tait le raisonnable "Monsieur Brexit" dans le cabinet fantĂŽme, et plus Ă gauche que Blair, dont il avait critiquĂ© jadis la dĂ©cision de participer Ă la guerre amĂ©ricaine en Irak. EuropĂ©en convaincu mais ultra-prudent sur le sujet par excellence qui fĂąche au Labour, comme dâailleurs dans lâensemble du pays : le Brexit. Les deux tiers des Ă©lecteurs du parti sâĂ©taient exprimĂ©s pour le maintien dans lâUnion europĂ©enne, tandis que les deux tiers de ses dĂ©putĂ©s reprĂ©sentaient des circonscriptions ayant votĂ© pour la sortie de lâUE. Un casse-tĂȘte. Le nouveau leader se trouve face Ă "une montagne Ă gravir", comme il lâa reconnu lui-mĂȘme juste aprĂšs son Ă©lection. Lâart de mĂ©nager la chĂšvre et le chou a son charme et son utilitĂ©, mais il nâa quâun temps. Pour transformer lâessai, comme au rugby, Keir Starmer doit maintenant passer Ă une autre dimension : la dĂ©finition dâune vision politique. Il continue pour lâinstant Ă donner des gages Ă la droite et Ă la gauche. Contre les Corbynistes, une position ferme et sans Ă©quivoque contre les manifestations dâantisĂ©mitisme dans le parti, envers lesquelles leur chef sâĂ©tait montrĂ© plus que complaisant â et sur lesquelles lui-mĂȘme sâĂ©tait gardĂ© de sâexprimer quand il Ă©tait Ă ses cĂŽtĂ©s. Contre les Corbynistes encore, la composition dâun cabinet fantĂŽme dont ils se trouvent sĂ©vĂšrement Ă©cartĂ©s des postes-clĂ©. Pour eux, en revanche, les promesses dâune politique Ă©conomique trĂšs ancrĂ©e Ă gauche â taxation augmentĂ©e des plus riches, abolition des frais dâinscription aux universitĂ©s, nationalisation du rail, de la poste, de lâĂ©nergie et de lâeau. Mais les Corbynistes et la gauche du parti sont ceux qui restent les plus critiques Ă son Ă©gard. Tel Len McCluskey, le chef du plus grand syndicat britannique, Ă©galement grand contributeur aux finances du Labour, qui ne manque pas de lui rappeler comme une menace le programme de ses engagements.DĂ©finir le "starmĂ©risme" nâest pas chose aisĂ©e quand aucune majoritĂ© ne veut plus ni du thatchĂ©risme, ni du blairisme, ni du corbynisme, et que le johnsonisme en vogue est une chose polymorphe et fluctuante, passĂ©e dâun libĂ©ralisme libertaire aux slogans trĂšs idĂ©ologiques sur lâexceptionnalisme britannique, pour prĂ©tendre maintenant Ă un vaste "New Deal" : une politique dâinvestissements massifs dans les services publics qui vampirise le peu qui restait Ă la gauche, et qui la laisse sur le flanc. Starmer va devoir se distinguer et dessiner sa voie propre, lui qui refuse de se laisser enfermer dans des concepts et des rĂ©fĂ©rences politiques du passĂ©. "Je nâaime vraiment, vraiment pas toutes ces Ă©tiquettes", dit-il Ă Jim Pickard, dans le Financial Times. "Le coronavirus oblige Ă tout reconsidĂ©rer autrement. Les problĂ©matiques que nous affrontions il y a encore trois mois sont totalement diffĂ©rentes aujourdâhui Ă cause du virus".Les deux tiers des Ă©lecteurs du Labour sâĂ©taient exprimĂ©s pour le maintien dans lâUnion europĂ©enne, tandis que les deux tiers de ses dĂ©putĂ©s reprĂ©sentaient des circonscriptions ayant votĂ© pour la sortie de lâUE. Un casse-tĂȘte.Pour le politologue Peter Kellner, ancien prĂ©sident de lâinstitut de sondages YouGov, "la stratĂ©gie de Starmer semble ĂȘtre de jouer le long terme et effectivement il a le temps. Non seulement les prochaines Ă©lections gĂ©nĂ©rales ne devraient pas avoir lieu avant 2024, mais le Covid a totalement changĂ© la donne et permet Ă un leader de redĂ©finir sa politique. Sâil estime quâil faut renoncer Ă ces nationalisations, il le fera sans hĂ©siter, en temps voulu". Alastair Campbell le presserait Ă sâengager plus vite. "JusquâĂ prĂ©sent, il a posĂ© les bases : avant lâĂ©tĂ©, il a attĂ©nuĂ© les divisions du parti, il a montrĂ© sa force au Parlement et sâest fait respecter dans lâopinion publique. Aucune erreur. Mais en septembre, il faut vite quâil passe Ă un autre niveau et quâil clarifie sa politique". LâidentitĂ© de son futur adversaire et concurrent pour Downing Street peut aussi rĂ©server des surprises. La possibilitĂ© que Boris Johnson soit destituĂ© avant le terme de son mandat par sa majoritĂ© parlementaire nâest pas exclue. "Les conservateurs ont lâhabitude de se dĂ©barrasser de leurs leaders quand ils sont en fin de course", observe Peter Kellner : Margaret Thatcher en 1990, Iain Duncan Smith en 2003, Theresa May lâannĂ©e derniĂšre. Sâil sâavĂšre que Johnson, aprĂšs avoir Ă©chouĂ© sur le Covid, rate aussi sur le Brexit ; si on aboutit Ă un ââNo Dealââ et quâil y a des files dâattente Ă Douvres et Ă Calais, des produits manquants dans les magasins ou autres ; si le Labour passe en tĂȘte dans les sondages ; si Starmer est reconnu comme plus compĂ©tent que Johnson⊠alors oui, il est possible que les conservateurs se dĂ©barrassent de lui". Lâactuel chancelier de lâĂ©chiquier, le brillantissime Rishi Sunak, serait actuellement le favori Ă sa succession. Le contrer serait alors, pour Keir Starmer, une autre paire de manche que Boris Johnson, dont la cote de popularitĂ© longtemps inĂ©branlable rĂ©siste de moins en moins bien aux incohĂ©rences de son leadership dans la crise. Un confinement imposĂ© trop tard, des passe-droits accordĂ©s Ă son conseiller Dominic Cummings pour ne pas le respecter, la perspective de dĂ©tenir lâun des bilans les plus mortifĂšres du Covid-19 en Europe doublĂ© dâune chute historique de lâĂ©conomie - tout cela quand celui qui avait promis de "libĂ©rer" le Royaume-Uni dâune "dictature" bruxelloise critique des dĂ©cisions de justice britanniques, sâen prend Ă la BBC, sâarrange pour retarder la publication dâun rapport dĂ©voilant de possibles ingĂ©rences russes dans la campagne du Brexit, se permet de nommer un oligarque russe, son propre frĂšre et autres amis Ă la Chambre des Lords, seule chambre non-Ă©lue de lâUE⊠Le populisme de Boris Johnson commence Ă se voir. Câest la chance de Keir Starmer. Illustration : David MARTIN pour l'Institut MontaigneImprimerPARTAGERcontenus associĂ©s 06/08/2020 Les leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : la surprise Giuseppe Conte Marc Lazar 11/08/2020 Les leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : quel duo pour remplacer Me... Luc de Barochez 18/08/2020 Les leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : Ursula von der Leyen ou lâ... Alexandre Robinet-Borgomano 20/08/2020 Les leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : jusquâoĂč ira Jacinda Arder... David Camroux 24/08/2020 Les leaders rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : Joe Biden et Kamala Harris, lâIrlanda... Michel Duclos