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13/08/2020
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Les leaders politiques rĂ©vĂ©lĂ©s par le Covid-19 : Keir Starmer, le moustique de Boris Johnson

Les leaders politiques révélés par le Covid-19 : Keir Starmer, le moustique de Boris Johnson
 Marion Van Renterghem
Auteur
Grand reporter et auteure de "C'était Merkel" (2021)

Moment de vĂ©ritĂ© pour le Premier ministre Boris Johnson, moment d’opportunitĂ© pour le nouveau leader de l’opposition, Keir Starmer, la crise du Covid-19 bouleverse aussi la donne politique au Royaume-Uni. C’est ce qu’illustre magistralement ce subtil portrait croisĂ© des deux leaders britanniques qu’a rĂ©digĂ© pour nous la grande journaliste et essayiste, Marion Van Renterghem.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été


Quand Boris Johnson a pris ses quartiers Ă  la tĂȘte du parti conservateur puis Ă  Downing Street, en juillet 2019, le chef de l’opposition travailliste d’alors Ă©tait vraiment le cadet de ses soucis. Le nouveau Premier ministre britannique avait mĂ©thodiquement conquis le pouvoir, d’abord en s’emparant soudain de ce crĂ©neau porteur qu’était la cause du Brexit, puis en assassinant Theresa May, dont il avait Ă©tĂ© le ministre des Affaires Ă©trangĂšres, la faisant cuire Ă  petit feu jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de lui cĂ©der sa place. Le leader archaĂŻque d’un Labour en plein dĂ©clin, Jeremy Corbyn, n’était qu’un brin de paille sur son champ de bataille, et l’adversaire idĂ©al dont il allait ne faire qu’une bouchĂ©e.
 
Il paraissait jusqu’ici impossible de trouver deux personnalitĂ©s plus opposĂ©es que Corbyn et Johnson pour diriger les deux principaux partis politiques du Royaume-Uni. Le spectacle de leur contraste, pendant les quelques mois qu’ils ont passĂ© face Ă  face Ă  la Chambre des communes, en Ă©tait presque comique. D’un cĂŽtĂ©, avec sa maigreur austĂšre et sa barbe grise taillĂ©e de prĂšs, la statue du commandeur d’une gauche ancienne et immuable, congelĂ©e dans le trotskysme des annĂ©es 70 et dĂ©congelĂ©e telle quelle, raide et rigoureuse, prĂ©fĂ©rant au rĂ©alisme du pouvoir l’intĂ©grisme des programmes rĂ©volutionnaires. De l’autre, un ĂȘtre chevelu, bedonnant, bouillonnant, enthousiaste, charismatique, Ă©ruptif et rigolo, un Tory blond foutraque Ă  l’accent posh dĂ©guisĂ© en "volontĂ© du peuple", un populiste sans foi ni loi comme on n’en avait jamais vu dans le Royaume. Avec ces deux-lĂ , on croyait tenir l’échantillon du face-Ă -face le plus insolite et le plus contradictoire de la vie politique britannique.
 
Et puis est arrivĂ© un troisiĂšme homme. Un troisiĂšme prototype qui ne ressemble ni Ă  l’un ni Ă  l’autre au point d’ĂȘtre Ă  la fois le contraire de l’un et de l’autre. Aussi souple idĂ©ologiquement que Corbyn est intraitable, aussi travailleur, loyal et sĂ©rieux que Johnson est dĂ©sinvolte, cynique et exubĂ©rant. Plus inattendu, aussi, que les deux ensemble. Keir Starmer. Personne n’avait vu venir ce troisiĂšme larron qui allait s’imposer comme le premier vrai adversaire de Boris Johnson, et qui sera peut-ĂȘtre le futur Premier ministre du Royaume-Uni. Personne n’aurait pu prĂ©voir que la crise sanitaire, Ă©conomique et sociale historique que nous sommes en train de vivre serait un moment de vĂ©ritĂ© si cruel sur l’incompĂ©tence de Boris Johnson au pouvoir, et Ă  l’inverse un moment de rĂ©vĂ©lation sur la combativitĂ© rigoureuse de Keir Starmer. Il a saisi l’occasion inespĂ©rĂ©e de passer d’un coup du statut de militant presque ordinaire Ă  celui de leader, avec une assurance qu’on ne lui soupçonnait pas.

Et puis est arrivĂ© un troisiĂšme homme. Un troisiĂšme prototype qui ne ressemble ni Ă  l’un ni Ă  l’autre au point d’ĂȘtre Ă  la fois le contraire de l’un et de l’autre. Aussi souple idĂ©ologiquement que Corbyn est intraitable, aussi travailleur, loyal et sĂ©rieux que Johnson est dĂ©sinvolte, cynique et exubĂ©rant.

Le nouveau chef du parti travailliste est un juriste de 57 ans, avocat engagĂ© dans le combat des droits de l’Homme, cofondateur en 1990 du cabinet Doughty Street Chambers auquel appartient Amal Clooney, connu pour avoir brillamment dĂ©fendu des activistes face Ă  l’entreprise McDonalds et bataillĂ© contre la peine de mort dans des pays d’Afrique et des CaraĂŻbes. MariĂ© Ă  une administratrice du NHS, il n’a pas mis les pieds dans l’arĂšne politique avant l’annĂ©e 2015, oĂč il remporta la circonscription londonienne de Holborn et St Pancras. Le dirigeant du Labour d’alors, Ed Miliband, lui avait confiĂ© "cette circonscription imperdable", raconte l’ancien ministre travailliste Denis MacShane, "une sorte de quartier parisien de la rive gauche oĂč le gratin du Labour – avocats, journalistes, professeurs – vit et s’invite Ă  dĂźner". Evidemment, Miliband n’imaginait pas une seconde que cette faveur amĂšnerait Starmer Ă  s’emparer du parti, et encore moins qu’il deviendrait lui-mĂȘme un des ministres de son cabinet fantĂŽme, cinq ans plus tard.

Un peu plus d’un mois avant son Ă©lection Ă  la tĂȘte du Labour, un titre du Financial Times le dĂ©signait encore comme "l’ennuyeux Starmer" ("Boring Starmer"), reprenant une formule rĂ©pĂ©tĂ©e mĂȘme par ses meilleurs amis. Trois mois aprĂšs sa victoire en avril 2020, le chef du service politique du journal, Jim Pickard, salue la rapiditĂ© avec laquelle ce personnage si terne avait dĂ©jĂ  imprimĂ© sa marque sur le parti, et l’hebdomadaire The New European, proche du New Labour de Tony Blair, le dĂ©crit comme "The Coming Starm" - c’est-Ă -dire, en jouant sur les mots, la tempĂȘte capable de repositionner le parti Ă  nouveau vers le centre.
 
Terne et ennuyeux, Keir Starmer ? On ne peut pas dire qu’il dĂ©gage le moindre charisme. Ses discours sages ne font pas vibrer les foules et aucun n’est mĂ©morable. Il est parĂ© d’une coiffure Ă©trange, avec des cheveux drus et gominĂ©s sĂ©parĂ©s par une raie de cĂŽtĂ© bien nette, comme un acteur amĂ©ricain d’un feuilleton des annĂ©es soixante. Ses yeux sans cils et son sourire peu naturel lui donnent d’ailleurs un faux air de Dick York, alias "Jean-Pierre", le mari de Samantha dans Ma sorciĂšre bien aimĂ©e (My Beloved Witch) - lequel ne donne jamais l’impression de briller par son esprit. Keir Starmer a le mĂȘme air Ă©berluĂ© que Jean-Pierre, ce mĂȘme douloureux plissement d’inquiĂ©tude sur le front, quand, assis devant la table centrale de la Chambre des communes et les deux "despatchboxes" (malles) qui sĂ©parent le Premier ministre et le chef de l’opposition, il semble faire un effort de concentration surhumain pour trouver un sens aux rĂ©ponses de Boris Johnson, aussi flamboyantes qu’emberlificotĂ©es et imprĂ©cises. Keir Starmer, donc, ne paie pas de mine. Et pourtant
 "Quand on pense qu’il n’est dĂ©putĂ© que depuis quelques annĂ©es, il a vraiment rĂ©ussi trĂšs, trĂšs, vite. Je ne sais pas jusqu’oĂč il ira, mais en tout cas, ça veut dire qu’il a quelque chose", admet l’ancien conseiller en stratĂ©gie de Tony Blair, Alastair Campbell.
 
La Chambre des communes, justement. C’est lĂ  que Keir Starmer s’est rĂ©vĂ©lĂ©. Sa chance, si l’on peut dire, fut d’y dĂ©barquer en pleine crise du Covid-19, gĂ©rĂ©e de maniĂšre calamiteuse par le gouvernement en place. Face Ă  une pandĂ©mie de cette complexitĂ© et Ă  la dĂ©vastation humaine, Ă©conomique et sociale qu’elle n’a pas fini de gĂ©nĂ©rer, le leadership exige plus que jamais travail, prĂ©cision, rigueur, empathie, Ă©thique, vision politique et cohĂ©rence stratĂ©gique : autrement dit tout ce qui manque Ă  Boris Johnson, cette formidable machine Ă  gagner, plus faite pour l’enthousiasme des promesses de campagne et des slogans et que pour l’exercice de l’État. La traduction dans les sondages n’a pas tardĂ© Ă  se manifester. À la question "Quel serait selon vous le meilleur Premier ministre ?", posĂ©e par YouGov au cours du mois d’aoĂ»t, Starmer est arrivĂ© pour la premiĂšre fois en tĂȘte (34 %), devant Johnson (32 %).
 
Keir Starmer savait bien qu’il partait avec un handicap : le fougueux Boris Johnson est plus charismatique, plus politique, plus cynique, plus rusĂ©, plus instinctif et meilleur orateur que lui. Il a compris qu’il ne servait Ă  rien de l’attaquer, comme le faisait Corbyn, en lui opposant un carcan idĂ©ologique ou moral – dont Johnson, qui n’en a aucun, se fiche Ă©perdument. Modestement, Starmer s’est contentĂ© de le viser au talon d’Achille, et Boris Johnson en a trois : l’arrogance, la paresse, l’ignorance.

L’arrogance est celle des conservateurs britanniques passĂ©s par Oxford et Eton, Ă©duquĂ©s dans la conviction qu’il sont supĂ©rieurs et "born to rule" ("nĂ©s pour gouverner"). Sa paresse est le signe d’un hĂ©doniste trĂšs douĂ© pour qui la vie consiste avant tout Ă  jouer et Ă  gagner, et qui au mĂ©tier de Premier ministre a de loin prĂ©fĂ©rĂ© le temps de la conquĂȘte au fait de l’ĂȘtre pour de vrai. Quant Ă  l’ignorance, chez ce brillant biographe de Churchill capable d’épater la galerie en rĂ©citant des tirades en grec et en latin, elle n’est pas un dĂ©faut de culture : elle est politique. DĂ©libĂ©rĂ©e, son ignorance est l’outil indispensable d’un populiste qui a compris qu’à l’époque des rĂ©seaux sociaux, le pouvoir s’obtenait par la rĂ©duction des problĂšmes Ă  des rĂ©ponses simplistes, par la glorification du "peuple" contre "les Ă©lites", et donc par le dĂ©dain du savoir, de l’expertise, des faits.

La mĂ©thode Starmer est simple et cruelle, c’est celle du moustique. Tournicoter sans jamais se fatiguer avec un petit bruit qui rend fou. [...] Rappeler systĂ©matiquement les faits Ă  un adversaire qui a fait de leur nĂ©gation et du mensonge une stratĂ©gie de conquĂȘte.

La mĂ©thode Starmer est simple et cruelle, c’est celle du moustique. Tournicoter sans jamais se fatiguer avec un petit bruit qui rend fou. Revenir Ă  votre oreille au moment mĂȘme oĂč vous pensez vous endormir. Rappeler systĂ©matiquement les faits Ă  un adversaire qui a fait de leur nĂ©gation et du mensonge une stratĂ©gie de conquĂȘte. Opposer Ă  ses digressions et Ă  ses esquives un calme imperturbable et une courtoisie exaspĂ©rante. Johnson le populiste est passĂ© d’un coup de l’opposant le plus sectaire et le plus attendu (Corbyn) Ă  l’ennemi le plus coriace, cet adversaire qu’il n’aurait pas imaginĂ© dans ses pires cauchemars, celui dont il ne sait pas se dĂ©barrasser : Starmer le moustique, ou l’enquiquineur qui rappelle l’exactitude des dĂ©tails au roi de l’esquive, du fake et du flou.
 
De semaine en semaine, chaque mercredi Ă  midi, le nouveau chef de l’opposition arrive Ă  la sĂ©ance des questions au Premier ministre muni de sa rigueur de juriste et de ses dossiers mĂ©ticuleusement Ă©pluchĂ©s. "La mĂ©taphore qui convient le mieux Ă  Starmer est ‘’A safe pair of hands’’", note Jon Henley, journaliste au Guardian. C’est l’expression utilisĂ©e au cricket pour dĂ©signer les plus habiles Ă  attraper la balle sans jamais la laisser tomber".
 
Il rattrape tout, en effet. Quand Johnson compare son adversaire Ă  un vendeur de caleçons Calvin Klein pour se tirer d’une question sur les familles endeuillĂ©es par le virus, "l’ennuyeux Starmer" revient au cƓur du sujet, l’air affligĂ©. Quand Johnson accuse les aides-soignants de ne pas "respecter les procĂ©dures", Starmer lui demande Ă  trois reprises de s’excuser. Quand Johnson ment effrontĂ©ment devant les dĂ©putĂ©s, il y rĂ©pond pied Ă  pied - dans la mesure du possible, tant la multiplication des mensonges est pour Boris Johnson un moyen comme un autre de noyer le poisson. Comment rĂ©agir Ă  chaque fois qu’un Premier ministre, pour se dĂ©douaner de ses dĂ©faillances, affirme Ă  tort que la crĂ©ation de ports francs au Royaume-Uni n’est possible que grĂące au Brexit (l’UE en compte une bonne vingtaine), qu’aucun pays n’a Ă©tĂ© capable de crĂ©er une bonne application en ligne contre le Covid-19 (les Allemands ont apprĂ©ciĂ©), que Starmer n’a jamais critiquĂ© la Russie pour l’empoisonnement d’un espion en Angleterre (il a fait strictement le contraire), que le "deal" sur le Brexit Ă©tait "prĂȘt Ă  mettre au four" (c’était il y a un an et on l’attend toujours), que le mĂȘme Brexit garantirait dans la foulĂ©e un accord commercial mirifique avec le Japon ou l’Inde (qui doutent encore de l’intĂ©rĂȘt pour eux de signer avec un Royaume-Uni hors de l’UE), et surtout - argument dĂ©cisif pour quitter l’UE - avec les États-Unis (l’accord a totalement Ă©chouĂ©), ou encore que sa gestion du Covid-19 est un "succĂšs Ă©vident", quand le Royaume-Uni hĂ©rite du deuxiĂšme pire bilan de l’Europe en termes de morts par million d’habitants - aprĂšs la Belgique ?

Quand Johnson ment effrontément devant les députés, il y répond pied à pied - dans la mesure du possible, tant la multiplication des mensonges est pour Boris Johnson un moyen comme un autre de noyer le poisson.

Les ripostes de Keir Starmer ont donnĂ© soudain une visibilitĂ© gĂȘnante Ă  l’accumulation de ces contre-vĂ©ritĂ©s, qui passaient jusque-lĂ  comme une lettre Ă  la poste. Craignant que le match Starmer-Johnson ne dĂ©gĂ©nĂšre en un K-O de leur champion, le gouvernement a exigĂ© le retour du Parlement "en prĂ©sentiel" plus tĂŽt que prĂ©vu : dans un face-Ă -face sur Zoom, sans l’ambiance de ses dĂ©putĂ©s qui rient Ă  ses blagues ou crient "Hear! Hear!" pour le soutenir, "Boris" commençait Ă  perdre l’énergie et l’enthousiasme oratoires qui font toute sa force. Ces sĂ©ances des questions au Premier ministre viraient pour lui Ă  la torture et il a vĂ©cu avec un grand soulagement la derniĂšre, le 22 juillet, avant la pause de l’étĂ©. Bzzzzz. Sur vidĂ©o ou en prĂ©sentiel Ă  Westminster, le moustique est toujours lĂ , inlassable, exaspĂ©rant. 

Jusqu’à quand, et jusqu’oĂč ? Être compĂ©tent, tenace, travailleur, raisonnable et efficace sont des qualitĂ©s admirables pour tenir dignement son rĂŽle d’opposant, mais elles n’ont jamais suffi Ă  faire un chef d’État ou de gouvernement. Être un brillant avocat non plus, mĂȘme si le mĂ©tier a portĂ© chance au seul dirigeant Ă  avoir portĂ© le Labour au pouvoir depuis 1976 et pendant trois mandats successifs, Tony Blair. Et mĂȘme si Keir Starmer est d’autant plus lĂ©gitime et combatif au Labour qu’il est tombĂ© dedans quand il Ă©tait petit, lui le fils d’une infirmiĂšre et du patron d’une usine d’outils du Surrey (sud de Londres) qui l’avaient appelĂ© Keir en hommage Ă  Keir Hardie, l’un des fondateurs du parti.Le Labour est aujourd’hui un parti blessĂ© et dĂ©chirĂ©, minĂ© par les divisions, humiliĂ© par ses dĂ©faites successives. Il n’a plus remportĂ© aucune Ă©lection gĂ©nĂ©rale depuis 2010. La derniĂšre en date, en dĂ©cembre 2019, lui a valu son pire score depuis 1935 et c’est ce fiasco historique qui a permis Ă  Keir Starmer d’émerger : les 580.000 membres du Labour qui l’ont Ă©lu Ă  56,2 % des voix ont fini par admettre que la gauche radicale incarnĂ©e par Jeremy Corbyn les menait dĂ©finitivement dans le mur. "L’ennuyeux Starmer" a fini par apparaĂźtre comme le centriste rassembleur dont ils avaient besoin. Plus Ă  droite que Corbyn, dont il Ă©tait le raisonnable "Monsieur Brexit" dans le cabinet fantĂŽme, et plus Ă  gauche que Blair, dont il avait critiquĂ© jadis la dĂ©cision de participer Ă  la guerre amĂ©ricaine en Irak. EuropĂ©en convaincu mais ultra-prudent sur le sujet par excellence qui fĂąche au Labour, comme d’ailleurs dans l’ensemble du pays : le Brexit. Les deux tiers des Ă©lecteurs du parti s’étaient exprimĂ©s pour le maintien dans l’Union europĂ©enne, tandis que les deux tiers de ses dĂ©putĂ©s reprĂ©sentaient des circonscriptions ayant votĂ© pour la sortie de l’UE. Un casse-tĂȘte. Le nouveau leader se trouve face Ă  "une montagne Ă  gravir", comme il l’a reconnu lui-mĂȘme juste aprĂšs son Ă©lection.
 
L’art de mĂ©nager la chĂšvre et le chou a son charme et son utilitĂ©, mais il n’a qu’un temps. Pour transformer l’essai, comme au rugby, Keir Starmer doit maintenant passer Ă  une autre dimension : la dĂ©finition d’une vision politique. Il continue pour l’instant Ă  donner des gages Ă  la droite et Ă  la gauche. Contre les Corbynistes, une position ferme et sans Ă©quivoque contre les manifestations d’antisĂ©mitisme dans le parti, envers lesquelles leur chef s’était montrĂ© plus que complaisant – et sur lesquelles lui-mĂȘme s’était gardĂ© de s’exprimer quand il Ă©tait Ă  ses cĂŽtĂ©s. Contre les Corbynistes encore, la composition d’un cabinet fantĂŽme dont ils se trouvent sĂ©vĂšrement Ă©cartĂ©s des postes-clĂ©. Pour eux, en revanche, les promesses d’une politique Ă©conomique trĂšs ancrĂ©e Ă  gauche – taxation augmentĂ©e des plus riches, abolition des frais d’inscription aux universitĂ©s, nationalisation du rail, de la poste, de l’énergie et de l’eau. Mais les Corbynistes et la gauche du parti sont ceux qui restent les plus critiques Ă  son Ă©gard. Tel Len McCluskey, le chef du plus grand syndicat britannique, Ă©galement grand contributeur aux finances du Labour, qui ne manque pas de lui rappeler comme une menace le programme de ses engagements.

DĂ©finir le "starmĂ©risme" n’est pas chose aisĂ©e quand aucune majoritĂ© ne veut plus ni du thatchĂ©risme, ni du blairisme, ni du corbynisme, et que le johnsonisme en vogue est une chose polymorphe et fluctuante, passĂ©e d’un libĂ©ralisme libertaire aux slogans trĂšs idĂ©ologiques sur l’exceptionnalisme britannique, pour prĂ©tendre maintenant Ă  un vaste "New Deal" : une politique d’investissements massifs dans les services publics qui vampirise le peu qui restait Ă  la gauche, et qui la laisse sur le flanc. Starmer va devoir se distinguer et dessiner sa voie propre, lui qui refuse de se laisser enfermer dans des concepts et des rĂ©fĂ©rences politiques du passĂ©. "Je n’aime vraiment, vraiment pas toutes ces Ă©tiquettes", dit-il Ă  Jim Pickard, dans le Financial Times. "Le coronavirus oblige Ă  tout reconsidĂ©rer autrement. Les problĂ©matiques que nous affrontions il y a encore trois mois sont totalement diffĂ©rentes aujourd’hui Ă  cause du virus".

Les deux tiers des Ă©lecteurs du Labour s’étaient exprimĂ©s pour le maintien dans l’Union europĂ©enne, tandis que les deux tiers de ses dĂ©putĂ©s reprĂ©sentaient des circonscriptions ayant votĂ© pour la sortie de l’UE. Un casse-tĂȘte.

Pour le politologue Peter Kellner, ancien prĂ©sident de l’institut de sondages YouGov, "la stratĂ©gie de Starmer semble ĂȘtre de jouer le long terme et effectivement il a le temps. Non seulement les prochaines Ă©lections gĂ©nĂ©rales ne devraient pas avoir lieu avant 2024, mais le Covid a totalement changĂ© la donne et permet Ă  un leader de redĂ©finir sa politique. S’il estime qu’il faut renoncer Ă  ces nationalisations, il le fera sans hĂ©siter, en temps voulu". Alastair Campbell le presserait Ă  s’engager plus vite. "Jusqu’à prĂ©sent, il a posĂ© les bases : avant l’étĂ©, il a attĂ©nuĂ© les divisions du parti, il a montrĂ© sa force au Parlement et s’est fait respecter dans l’opinion publique. Aucune erreur. Mais en septembre, il faut vite qu’il passe Ă  un autre niveau et qu’il clarifie sa politique".
 
L’identitĂ© de son futur adversaire et concurrent pour Downing Street peut aussi rĂ©server des surprises. La possibilitĂ© que Boris Johnson soit destituĂ© avant le terme de son mandat par sa majoritĂ© parlementaire n’est pas exclue. "Les conservateurs ont l’habitude de se dĂ©barrasser de leurs leaders quand ils sont en fin de course", observe Peter Kellner : Margaret Thatcher en 1990, Iain Duncan Smith en 2003, Theresa May l’annĂ©e derniĂšre. S’il s’avĂšre que Johnson, aprĂšs avoir Ă©chouĂ© sur le Covid, rate aussi sur le Brexit ; si on aboutit Ă  un ‘’No Deal’’ et qu’il y a des files d’attente Ă  Douvres et Ă  Calais, des produits manquants dans les magasins ou autres ; si le Labour passe en tĂȘte dans les sondages ; si Starmer est reconnu comme plus compĂ©tent que Johnson
 alors oui, il est possible que les conservateurs se dĂ©barrassent de lui".
 
L’actuel chancelier de l’échiquier, le brillantissime Rishi Sunak, serait actuellement le favori Ă  sa succession. Le contrer serait alors, pour Keir Starmer, une autre paire de manche que Boris Johnson, dont la cote de popularitĂ© longtemps inĂ©branlable rĂ©siste de moins en moins bien aux incohĂ©rences de son leadership dans la crise. Un confinement imposĂ© trop tard, des passe-droits accordĂ©s Ă  son conseiller Dominic Cummings pour ne pas le respecter, la perspective de dĂ©tenir l’un des bilans les plus mortifĂšres du Covid-19 en Europe doublĂ© d’une chute historique de l’économie - tout cela quand celui qui avait promis de "libĂ©rer" le Royaume-Uni d’une "dictature" bruxelloise critique des dĂ©cisions de justice britanniques, s’en prend Ă  la BBC, s’arrange pour retarder la publication d’un rapport dĂ©voilant de possibles ingĂ©rences russes dans la campagne du Brexit, se permet de nommer un oligarque russe, son propre frĂšre et autres amis Ă  la Chambre des Lords, seule chambre non-Ă©lue de l’UE
 Le populisme de Boris Johnson commence Ă  se voir. C’est la chance de Keir Starmer.
 

Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

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