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L’élimination du général Qassem Soleimani – un acte de guerre qui change l’équation stratégique au Proche-Orient

L’élimination du général Qassem Soleimani – un acte de guerre qui change l’équation stratégique au Proche-Orient
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Vendredi 3 janvier au petit matin, un convoi de véhicules tout-terrain quitte l’aéroport de Bagdad. Dans l’un d’entre eux, se trouve le général Qassem Soleimani, chef de la branche extérieure des Gardiens de la révolution islamique (la force Al-Qods), architecte de la politique de l’Iran au Moyen-Orient et sans doute numéro 2 occulte du régime iranien.Quelques drones américains et c’en est fini du légendaire général. Parmi les accompagnateurs du haut gradé iranien, le numéro deux de la plus puissante milice chiite irakienne, Abou Mahdi Al-Mohandis, lui aussi tué par les frappes américaines (son élimination, dans d’autres circonstances, aurait en elle-même constitué un événement considérable).

Le général Soleimani était particulièrement détesté par les militaires américains pour le rôle qu’il avait joué en soutien à l’insurrection sunnite irakienne contre l’occupation de l’armée américaine après la chute de Saddam Hussein. On peut donc penser que ses nombreux déplacements dans la région étaient suivis très attentivement depuis longtemps par les services américains. Il avait fait l’objet jusqu’ici d’une sorte d’immunité – d’où d’ailleurs son imprudente habitude de surgir sur tous les théâtres de la région – pour une raison évidente : du fait de son importance même dans le dispositif iranien, il était admis que toute attaque contre lui entraînerait des représailles féroces de la part de l’Iran, visant notamment les soldats et citoyens américains stationnés en Irak ou dans la région. Le coût d’une élimination du chef de la force Al-Qods était donc jugé trop élevé par rapport aux avantages que l’on pouvait en attendre.

"Rétablir la dissuasion" à l’égard de l’Iran

Pourquoi le président Trump a-t-il soudain fait le pari inverse ? On peut naturellement invoquer l’impulsivité du dirigeant américain, des préoccupations évidentes de politique intérieure de sa part, une mauvaise évaluation de la portée de sa décision. Force aussi est de reconnaître que cette décision, si risquée soit-elle, s’inscrit dans un contexte stratégique précis : le bras de fer entre l’Amérique et l’Iran avait commencé depuis plusieurs semaines à tourner en faveur de Téhéran, au moins sur le plan de l’influence respective de l’une et l’autre puissance sur le plan régional. C’était le cas notamment depuis qu’une attaque massive avait ciblé le cœur des installations pétrolières de l’Arabie saoudite le 14 septembre 2019 sans que l’administration Trump ne juge nécessaire de répliquer.

Le coût d’une élimination du chef de la force Al-Qods était donc jugé trop élevé par rapport aux avantages que l’on pouvait en attendre.

Dès lors, les "proxies" de l’Iran – les milices chiites en Irak en l’occurrence – s’étaient crues autorisées à s’en prendre à des installations militaires américaines sur le territoire irakien. Une attaque de ce type, imputée au Kataeb Hezbollah (milice irakienne, à ne pas confondre avec le Hezbollah libanais) entraînait le 27 décembre la mort d’un sous-traitant américain dans une base de l’armée américaine dans le nord du pays.

Le prĂ©sident Trump pouvait-il laisser impunie la mort de l’un de ses concitoyens ? C’eĂ»t Ă©tĂ© confirmer son image naissante de "tigre de papier". Il Ă©tait de facto contraint de "rĂ©tablir la dissuasion" Ă  l’égard de l’Iran, comme l’on dit en langage militaire. Ce fut fait le 29 dĂ©cembre lorsque qu’une attaque amĂ©ricaine coĂ»tait la vie Ă  25 miliciens Kataeb Hezbollah, Ă  l’occasion d’une sĂ©rie de raids touchant cinq implantations de cette milice en Irak et en Syrie. Les choses auraient-elles pu en rester lĂ  ? C’est possible – ce n’est pas certain – mais les principaux dirigeants pro-iraniens irakiens commirent l’imprudence de dĂ©chaĂ®ner des "manifestants" contre l’ambassade amĂ©ricaine dans la "zone verte" de Bagdad dans les dernières heures de l’annĂ©e.

On peut imaginer, sans trop se lancer dans la spéculation, ce qu’a pu être l’impact sur Donald Trump et ses proches, des images de l’ambassade à Bagdad encerclée. De telles images ne pouvaient qu’en convoquer d’autres dans leurs esprits, celle des diplomates américains pris en otage à Téhéran de 1979 à 1981 ou celle de la mort de l’ambassadeur américain à Benghazi sous l’administration Obama. La hantise de commencer sa campagne de réélection sous de pareilles auspices a vraisemblablement contribué à la décision de Trump de s’en prendre à cette cible particulièrement symbolique que constituait le général Soleimani, une fois de plus en transit entre Damas, Beyrouth, Bagdad et Téhéran.

Le chef de la force Al-Qods Ă©tait-il occupĂ© Ă  planifier de nouvelles attaques contre les intĂ©rĂŞts amĂ©ricains, comme l’ont dit les officiels amĂ©ricains pour justifier son assassinat ciblĂ© ? C’est vraisemblable en effet, mais cela faisait partie en quelque sorte de son agenda habituel : rien ne prouve qu’il aurait effectivement conseillĂ© au Guide telle ou telle action alors que l’AmĂ©rique venait de faire preuve de sa dĂ©termination nouvelle et que par ailleurs l’Iran avait eu la satisfaction symbolique de menacer l’ambassade des États-Unis Ă  Bagdad.

Quels scĂ©narios possibles pour les EuropĂ©ens ?

Que va-t-il se passer maintenant ? Les commentateurs ne sont pas en manque de scĂ©narios. Une sorte de ligne de partage s’établit entre deux sortes de prĂ©dictions. Pour les uns, la RĂ©publique islamique est contrainte de se venger. Trump a provoquĂ© une escalade qui risque de devenir vite incontrĂ´lable. La mort du proconsul iranien au Levant pourrait donc avoir l’effet exactement inverse Ă  celui recherchĂ©, c’est-Ă -dire dĂ©chaĂ®ner les foudres de l’Iran et de ses proxies contre les intĂ©rĂŞts et les ressortissants amĂ©ricains dans la rĂ©gion (sous forme notamment d’enlèvements de ces derniers). Le Guide suprĂŞme et les principaux porte-paroles du rĂ©gime iranien ont d’ailleurs dans les heures qui ont suivi la mort de Soleimani criĂ© vengeance – tout en indiquant selon leur ligne classique qu’ils choisiraient le jour, l’heure et les moyens de leur riposte. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a Ă©tĂ© plus prĂ©cis et a jurĂ© que tous les militaires amĂ©ricains dans la rĂ©gion constitueraient dĂ©sormais des cibles.

    D’autres experts relèvent justement que les décideurs iraniens font en général preuve de rationalité. Ils savent que leur pays est économiquement à genoux et que leur régime est contesté de plus en plus par leur propre population et celle des pays voisins. Ils peuvent faire le calcul que dans un conflit ouvert avec l’Amérique leurs forces armées ne feraient simplement pas le poids. Les États-Unis ont d’ailleurs à plusieurs reprises ces dernières semaines envoyé des renforts dans leurs différentes bases militaires dans la région.

    Les prochains jours diront si les États-Unis ont vraiment réussi à "rétablir la dissuasion" autour de leurs intérêts.

    Ă€ ces arguments, on serait tentĂ© d’en ajouter un autre : sur le plan symbolique, une sorte d’équilibre pourrait Ă©merger de l’après assassinat de Soleimani ; du cĂ´tĂ© amĂ©ricain, Trump peut prĂ©senter le scalp du gĂ©nĂ©ral iranien comme venant s’ajouter Ă  celui de Baghdadi ; du cĂ´tĂ© iranien, l’image mythique du gĂ©nĂ©ral martyr, hĂ©ros des idĂ©aux de la RĂ©publique islamique, sera très utile pour la propagande du rĂ©gime. Elle sera utilisĂ©e entre autres par TĂ©hĂ©ran pour tenter de retourner contre les AmĂ©ricains la colère des Irakiens (chiites) descendus dans la rue depuis dĂ©but octobre pour protester contre la corruption des autoritĂ©s de Bagdad et la tutelle de l’Iran.

    Ne tranchons pas ici entre les diffĂ©rentes Ă©coles de prĂ©dictions ; indiquons quelques repères pouvant Ă©clairer l’action des dirigeants europĂ©ens :

    • Accord nuclĂ©aire : il Ă©tait prĂ©vu que le gouvernement iranien annonce en dĂ©but de semaine un cran supplĂ©mentaire dans son programme de mise en cause progressive de ses obligations au titre de l’accord nuclĂ©aire (JCPOA). Les dĂ©cisions rendues publiques par TĂ©hĂ©ran confirment que les autoritĂ©s iraniennes, en rĂ©torsion Ă  l’élimination du chef de la force Al-Qods, ont choisi une "option haute" (un quasi retrait de l’accord), sans aller jusqu’à se soustraire aux contrĂ´les de l’AIEA, sans doute pour se mĂ©nager une ultime passerelle avec les EuropĂ©ens. Il devient cependant de plus en plus difficile pour ceux-ci d’entretenir la fiction selon laquelle "le JCPOA peut encore ĂŞtre sauvĂ©" ;
       
    • Irak/Daesh : le plus grand enjeu dans l’immĂ©diat de l’après Qassem Souleimani porte sur le sort de l’Irak. Le parlement irakien a adoptĂ© dès dimanche 5, sur prĂ©sentation du premier ministre, une motion demandant le retrait des forces amĂ©ricaines destinĂ©es Ă  combattre Daesh. On peut penser que l’Iran va mettre tout son poids dans la balance pour s’assurer du dĂ©part des AmĂ©ricains et obtenir ainsi par des moyens politiques ce qui Ă©tait le but des manĹ“uvres sanglantes du gĂ©nĂ©ral Soleimani. C’est un gouvernement en sursis qui tient faiblement les rĂŞnes du pouvoir Ă  Bagdad en ce moment ; il n’est pas certain par ailleurs que l’Irak puisse aller très loin dans l’émancipation vis-Ă -vis de Washington. Le fait est, cependant, que la prĂ©sence amĂ©ricaine en Irak ne tient plus qu’à un fil. ConsĂ©quence particulièrement dommageable pour les EuropĂ©ens : la coalition contre Daesh de mĂŞme que la prĂ©sence amĂ©ricaine dans le Nord-Est syrien ont toutes chances d’être des victimes collatĂ©rales de l’escalade actuelle entre l’AmĂ©rique et l’Iran ; outre la Russie, c’est Daesh qui est dans l’immĂ©diat le principal bĂ©nĂ©ficiaire de la mort de Qassem Soleimani ;
       
    • Les alliĂ©s rĂ©gionaux de l’AmĂ©rique : en troisième lieu, les prochains jours diront si les États-Unis ont vraiment rĂ©ussi Ă  "rĂ©tablir la dissuasion" autour de leurs intĂ©rĂŞts. Les tweets menaçants de Donald Trump peuvent indiquer que lui-mĂŞme n’en est pas complètement certain. Ce qu’il faut relever, c’est que, pour l’instant, la dissuasion n’a pas Ă©tĂ© restaurĂ©e en ce qui concerne les alliĂ©s, notamment rĂ©gionaux, de l’AmĂ©rique. L’Arabie saoudite, voire les Émirats arabes unis, restent en particulier des cibles vulnĂ©rables Ă  de nouvelles attaques du type de celle du 14 septembre. Si l’Iran doit "se venger", ce pourrait ĂŞtre en prioritĂ©, dans l’immĂ©diat, en menaçant ses voisins du Golfe.

    Dans ces conditions, on peut comprendre que les dirigeants europĂ©ens aient eu pour premier rĂ©flexe d’appeler les diffĂ©rents acteurs rĂ©gionaux Ă  la retenue et Ă  la dĂ©sescalade. Ils n’ont pas approuvĂ© le raid amĂ©ricain contre le gĂ©nĂ©ral Soleimani. Il leur appartient de faire passer auprès des Iraniens et de leurs alliĂ©s un message de rĂ©alisme : Trump a de facto changĂ© ce que les militaires appellent les "règles d’engagement" dans la rĂ©gion ; personne ne peut plus tenir pour assurĂ© que les Iraniens eux-mĂŞmes seront Ă©pargnĂ©s en cas d’attaques par des proxies contre des intĂ©rĂŞts amĂ©ricains. Les EuropĂ©ens doivent ajouter mezzo voce que de nouveaux pas pour se rapprocher de l’arme nuclĂ©aire apparaissent particulièrement imprudents dans le contexte de cette nouvelle Ă©quation stratĂ©gique.

    Au-delĂ  de tels messages, il serait opportun que l’Europe – marginalisĂ©e sur le plan militaire – puisse prĂ©senter une double initiative politique : de soutien Ă  des mesures de stabilisation de l’Irak, d’une part ; d’encouragement Ă  un dialogue de sĂ©curitĂ© entre les pays de la rĂ©gion, d’autre part. Les voisins de l’Iran, comme on l’a indiquĂ©, sont sans doute en première ligne d’une potentielle contre-offensive iranienne mais, face Ă  une menace amĂ©ricaine devenue beaucoup plus sĂ©rieuse, l’Iran a peut-ĂŞtre intĂ©rĂŞt Ă  ne pas multiplier les fronts. Une concertation sur ces lignes avec la Russie, mais aussi la Chine, l’Inde et le Japon, intĂ©ressĂ©s comme l’Europe Ă  une dĂ©sescalade, pourrait ĂŞtre utile.

     

    Copyright : Yasin AKGUL / AFP

     

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