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La contestation en Iran, en Irak et au Liban – l’axe chiite pris à revers

La contestation en Iran, en Irak et au Liban – l’axe chiite pris à revers
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Un événement important s’est produit en Iran ce mois de novembre. Le 15, le gouvernement annonçait un arrêt de certaines subventions entraînant une hausse de 50 % du prix de l’essence. Il s’ensuivait une vague de manifestations, et même d’émeutes (attaques nombreuses contre des stations essence et des bâtiments publics), touchant l’ensemble du pays et, autant que l’on puisse en juger, de nombreuses catégories sociales. À la différence des mouvements de la fin 2017 et du début 2018, les classes moyennes qui soutiennent les "réformateurs", et donc le gouvernement incarné par le président Rohani, sont cette fois descendues dans la rue. Si l’augmentation du prix du pétrole a bien été le déclencheur de la révolte, les slogans allaient bien au-delà de ce grief : c’est souvent la République islamique elle-même qui a été mise en cause et, comme dans des épisodes précédents, son action extérieure ("occupez-vous de nous, pas des Irakiens").

Un front uni des autorités iraniennes pour casser la contestation

Précédent considérable, les autorités ont été en mesure de suspendre le fonctionnement d’internet pendant cinq jours, démentant ainsi le sentiment répandu que seule la Chine – qui d’ailleurs a peut-être fait bénéficier Téhéran de certains transferts de technologies – était pour l’instant capable d’un tel exploit. C’est donc dans un black-out médiatique complet que s’est déployée une répression sans merci. Lorsqu’internet a été rétabli, le 23 novembre, les Iraniens et les observateurs ont pu commencer à prendre la mesure de ce qui s’était passé : des dizaines de morts, 161 selon le dernier décompte d’Amnesty International, souvent par balle ; les forces de sécurité avaient en effet l’ordre de tirer dans la foule comme le montrent de nombreuses vidéos. Il a parfois été demandé aux familles des victimes de payer le prix du projectile ayant tué un fils ou un frère. Des milliers de personnes ont été arrêtées. La machine judiciaire se met maintenant en branle.

Les autorités ont été en mesure de suspendre le fonctionnement d’internet pendant cinq jours, démentant ainsi le sentiment répandu que seule la Chine était pour l’instant capable d’un tel exploit.

Un autre point doit retenir l’attention : contrairement au jeu habituel, les différentes autorités et factions du régime s’étaient cette fois manifestement mises d’accord sur un scénario. Seul le chef du pouvoir judiciaire, Ebrahim Raissi (candidat le mieux placé pour succéder à Khamenei), avait au début émis des réserves, mais il s’est très vite rallié. Le président Rohani et le Guide suprême ont tenu des discours pour une fois parfaitement concordants. Le Parlement a été à l’unisson. La mesure prise sur le prix du pétrole s’imposait sans doute pour pallier la dégradation des recettes de l’État du fait des sanctions américaines.

Cependant, le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements amène en première analyse Ă  retenir une hypothèse : c’est de sang-froid que le rĂ©gime, toutes composantes confondues, a prĂ©parĂ©, dĂ©clenchĂ© et gĂ©rĂ© la crise de façon Ă  "casser" une contestation de la population que l’effondrement de l’économie iranienne rendait inĂ©vitable.

L’une des motivations des autoritĂ©s iraniennes Ă©tait sans doute d’adresser un signal Ă  Washington : "la RĂ©publique islamique est capable de faire face aux consĂ©quences de la politique de pression maximale". Les porte-paroles du pouvoir iranien ont Ă©videmment prĂ©sentĂ© les Ă©meutes comme rĂ©sultant de la guerre Ă©conomique que mène contre lui l’administration Trump. Rohani lui-mĂŞme a fait Ă©tat d’un "complot de l’étranger". Le 25 novembre, les habitants de TĂ©hĂ©ran ont Ă©tĂ© convoquĂ©s par SMS pour manifester leur soutien au rĂ©gime. Le commandant en chef des Gardiens de la RĂ©volution, le gĂ©nĂ©ral Hossein Salami, a dĂ©clarĂ© devant la foule : "cette guerre est finie, nous avons triomphĂ©".

Les chiites irakiens ne répondent plus aux directives de Téhéran

Un second facteur a plus que probablement dĂ©terminĂ© l’action des autoritĂ©s iraniennes vis-Ă -vis de leur population ; ce sont les troubles en cours depuis des semaines au Liban et en Irak, qu’il s’agisse d’éviter un effet de contagion vers l’Iran ou/et de faire une dĂ©monstration in vivo de la mĂ©thode efficace pour mater une rĂ©volte. Les chefs de la RĂ©publique islamique se trouvent sur le plan rĂ©gional dans une situation paradoxale : ils sont parvenus Ă  renverser en leur faveur le rapport de force vis-Ă -vis de leurs voisins du Golfe ; mais la terre a commencĂ© de trembler sous leurs pieds dans les deux pays-clĂ©s (outre la Syrie) de leur zone d’influence que sont l’Irak et le Liban. Dans les deux cas, c’est la jeunesse qui est l’âme de la contestation, animĂ©e comme dans la première vague des printemps arabes (2011-2012) par un dĂ©sespoir social aggravĂ© par le rejet de la corruption ; dans les deux cas, c’est un système politique ancrĂ© dans le confessionnalisme et dominĂ© ou tĂ©lĂ©guidĂ© par l’Iran qui est mis en cause.

Le cas irakien prĂ©sente une gravitĂ© particulière pour l’Iran. Ă€ Bagdad et dans le sud du pays, ce sont en effet des chiites qui, depuis le 1er octobre, manifestent, rĂ©clamant le dĂ©part des partis au pouvoir et une rĂ©forme complète des institutions. Des images du cĂ©lèbre gĂ©nĂ©ral Qassem Soleimani, chef de la force Qods (la branche extĂ©rieure des Gardiens de la RĂ©volution), sont brĂ»lĂ©es dans les rues. Les morts se comptent par centaines, sans pour autant que le mouvement paraisse s’essouffler. L’ayatollah Ali Al-Sistani, figure de proue du chiisme irakien, a fini avec prudence par prendre parti pour les insurgĂ©s, entraĂ®nant le 29 novembre la dĂ©mission du premier Ministre soutenu par l’Iran, Adel Abdel Mahdi. Des consulats iraniens brĂ»lent dans le sud du pays, y compris celui de la ville sainte de Nadjaf. Les manifestants crient : "le pays aux Irakiens, les Iraniens dehors". Qassem Soleimani Ă©tait intervenu Ă  Bagdad dès le dĂ©but des troubles pour imposer une ligne ferme. Cette ligne a pour l’instant Ă©chouĂ©.

Il semble mĂŞme que les diffĂ©rents appareils de sĂ©curitĂ© de l’État irakien et des milices du rĂ©gime ne sont pas totalement alignĂ©s. Comme en Iran, des vidĂ©os montrent des militaires tirant Ă  bout portant sur des manifestants. Dans les villes de province, certains services auraient cependant des Ă©tats d’âme. Les rĂ©seaux tribaux commencent Ă  se joindre aux manifestants. Au total, vu depuis TĂ©hĂ©ran, le bilan est pour l’instant consternant : le monde chiite, que la RĂ©publique islamique a vocation Ă  diriger, n’obĂ©it plus.

Motifs d’inquiétude pour la suite

Ă€ Washington, les "durs" y verront sans doute une raison de se rĂ©jouir –,  mĂŞme si en rĂ©alitĂ©, les AmĂ©ricains ne sont en rien impliquĂ©s dans les troubles en Irak et au Liban. Plusieurs raisons incitent au contraire Ă  redouter les consĂ©quences des actuelles difficultĂ©s de l’axe chiite.

  • D’abord, bien sĂ»r, le coĂ»t humain considĂ©rable des dĂ©veloppements en cours auquel s’ajoute la fragilisation de gouvernements qui sont des partenaires importants pour les EuropĂ©ens : s’agissant de la France, c’est particulièrement le cas de l’Irak, oĂą devait se rendre prochainement le prĂ©sident Macron, et alors que le sort des jihadistes français du Nord-Est syrien fait l’objet de discussions ardues avec les autoritĂ©s de Bagdad
  • Ensuite, le risque que la situation actuelle pousse les dirigeants iraniens dans une fuite en avant, qu’il s’agisse de leurs actions rĂ©gionales ou de leur programme nuclĂ©aire. Il apparaĂ®t Ă  la fois encore plus nĂ©cessaire de dialoguer avec TĂ©hĂ©ran et plus improbable que ce dialogue puisse ĂŞtre productif, avec en arrière-plan une administration amĂ©ricaine sans doute renforcĂ©e dans sa conviction que "les pressions sont efficaces" ;
     
  • Enfin, Ă  plus long terme, la faible probabilitĂ© d’une sortie de crise, ou en tout cas la grande difficultĂ© Ă  en imaginer une.

À Beyrouth et à Bagdad, le pouvoir s’exerce par entente entre une palette de partis opposés, mais unis pour se partager les fruits de leur présence à la tête de l’État.

On retrouve là encore des éléments communs au Liban et à l’Irak. À Beyrouth et à Bagdad, le pouvoir s’exerce par entente entre une palette de partis opposés, mais unis pour se partager les fruits de leur présence à la tête de l’État. Ce sont des systèmes particulièrement résilients en fait, car très difficiles à déverrouiller. Par ailleurs, dans ce type de situations, les élections n’apparaissent plus aujourd’hui comme la voie naturelle d’un renouvellement du jeu politique. En Algérie, les manifestants veulent différer les élections. Au Soudan, les révolutionnaires ont jugé que des élections seraient un piège, comme ce fut le cas en Égypte, faisant le jeu des islamistes puis des militaires. Ils ont choisi l’option d’une phase transitoire de partage du pouvoir avec les militaires. Si, comme cela apparaît probable, aucun de ces schémas n’est applicable en Irak et au Liban – sans parler de l’Iran lui-même –, il est à craindre que l’option de la force seule l’emporte ; elle conduirait, dans ce Levant déjà endeuillé par la tragédie syrienne, à une "paix des cimetières", peut-être seule à même de préserver l’axe chiite.

 

Copyright : Haidar HAMDANI / AFP

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