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Le Brésil, au cœur d’un marasme sanitaire et économique

Trois questions Ă  Gaspard Estrada

Le Brésil, au cœur d’un marasme sanitaire et économique
 Gaspard Estrada
Board advisor de l'unité du Sud Global à la London School of Economics

Le Brésil vit aujourd’hui une situation sanitaire absolument dramatique. Alors que le pays enregistre jusqu’à 4 000 morts du Covid-19 par jour et que la campagne de vaccination avance lentement, le Président Jair Bolsonaro, de plus en plus isolé sur la scène internationale, est attaqué pour sa gestion de l’épidémie. Le variant P1 qui sévit actuellement a fait du pays un paria international. À cela s'ajoute un risque d’effondrement économique qui ne fait qu’enfoncer le pays dans un profond marasme. Le récent remaniement ministériel acté par Bolsonaro promet-il une meilleure gestion de la crise ? Gaspard Estrada, directeur de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes à Sciences Po nous livre son analyse de la situation sanitaire critique au Brésil.

Le BrĂ©sil vit le pire moment de son Ă©pidĂ©mie de Covid-19. Le nombre de dĂ©cès quotidiens dĂ©passe dĂ©sormais celui des États-Unis (près de 375 000 victimes liĂ©es au Covid-19) et le pays fait figure de principal foyer du Covid-19 sur la planète. Comment le pays fait-il face Ă  cette situation totalement hors de contrĂ´le ? 

Le BrĂ©sil vit aujourd’hui une catastrophe sanitaire, favorisĂ©e par le gouvernement de Jair Bolsonaro. Ce dernier, en promouvant le non-respect des règles de distanciation sociale, en Ă©tant dans un Ă©tat de dĂ©ni vis-Ă -vis de la pandĂ©mie, contribue Ă  renforcer tant le nombre des contaminations que celui des dĂ©cès. La situation est aujourd’hui absolument dramatique. Il y a dĂ©jĂ  plus de 375 000 morts au BrĂ©sil, un chiffre effrayant - 66 800 dĂ©cès rien qu’en mars, soit plus du double du mois prĂ©cĂ©dent. Le système de santĂ© est dĂ©bordĂ© pratiquement partout dans le pays. Le taux d’occupation des services de soins intensifs dĂ©passe les 90 %, dans 17 Ă©tats, alors que des centaines de malades meurent sans avoir le temps de se voir attribuer un lit et prescrire des soins. 
 
A cela s’ajoute un profond marasme Ă©conomique. Bolsonaro privilĂ©gie ouvertement dans son discours l’économie face Ă  la santĂ©. Il a encore rĂ©cemment dĂ©clarĂ© que "le BrĂ©sil doit retourner au travail". Dans les faits, en menant toutes ces campagnes de dĂ©nigrement des mĂ©decins, en assumant ce dĂ©ni sanitaire, le prĂ©sident contribue Ă©galement Ă  miner l’économie de son pays. Sans campagne de vaccination efficace et sans mesures de distanciation sociale, l’économie brĂ©silienne ne pourra pas reprendre son activitĂ© normale. Sa politique est donc contre-productive et va vers l’impasse, puisque si la santĂ© ne s’amĂ©liore pas, l'Ă©conomie n’ira pas de l’avant. En 2020, le pays avait rĂ©ussi Ă  limiter les dĂ©gâts Ă©conomiques, en mettant en place un programme de subvention d’urgence ("auxilio emergencial") bĂ©nĂ©ficiant près de soixante-dix millions de personnes, mais coĂ»tant en parallèle 12 % du PIB. Aujourd'hui le BrĂ©sil n’est plus en mesure de financer de telles politiques pour Ă©viter une contraction Ă©conomique, laissant augurer une annĂ©e Ă©conomique morose en 2021. 

Bolsonaro privilégie ouvertement dans son discours l’économie face à la santé.

Enfin, le président fait face au retour de l’ancien Président Lula dans l’arène politique, à la suite de l’annulation de ses condamnations par la justice. L’opposition a désormais un visage dans la perspective des présidentielles de 2022.

L’Anvisa a autorisĂ© le 17 janvier l’usage du vaccin anti-Covid au BrĂ©sil, après des mois de "sabotage" par le PrĂ©sident Jair Bolsonaro et son ancien ministre de la SantĂ© Eduardo Pazuello. Bolsonaro promet aujourd’hui l’immunisation de l’ensemble de la population d’ici la fin de l’annĂ©e, des paroles qui en laissent plus d’un sceptique. Qu’en est-il vraiment de la campagne de vaccination au BrĂ©sil face Ă  cet antivaccin notoire, mais aussi face au nouveau variant amazonien ?

Historiquement, le BrĂ©sil est un pays qui, sur le plan sanitaire, est Ă©quipĂ© pour faire face aux Ă©pidĂ©mies, autant sur le plan de la recherche et du dĂ©veloppement que sur celui de la distribution et de l’application des vaccins. Ceci est dĂ» Ă  l’existence de deux Instituts, Fiocruz et Butantan, ainsi que grâce au programme national d'immunisation créé durant la dictature militaire. Or, les actions entreprises par le gouvernement de Jair Bolsonaro ont nui Ă  l’action de ces laboratoires dans leur travail de recherche. Par ailleurs, en nĂ©gligeant d’entamer des nĂ©gociations avec les grands laboratoires pharmaceutiques internationaux en 2020, le BrĂ©sil s’est retrouvĂ© sans suffisamment de vaccins au dĂ©but de l’annĂ©e 2021, retardant d’autant plus le lancement de la campagne de vaccination. Ainsi, Jair Bolsonaro a laissĂ© son pays sombrer dans le chaos. 

Le dĂ©marrage hasardeux de la campagne de vaccination au BrĂ©sil est Ă©galement dĂ» aux entraves posĂ©es par Bolsonaro Ă  la coordination entre gouvernement fĂ©dĂ©ral et collectivitĂ©s locales. De fait, la montĂ©e en puissance de la campagne de vaccination reste poussive : 8 millions de personnes sont dĂ©jĂ  vaccinĂ©es, soit seulement 3,8 % de la population.

L'Ă©mergence d’un variant local du virus en fĂ©vrier, dĂ©nommĂ© "P1", n’a fait qu’aggraver la situation. ConsidĂ©rĂ© comme plus contagieux et plus mortel, il poursuit sa propagation foudroyante Ă  travers le pays, et prĂ©occupe mĂ©decins et scientifiques, du fait de sa rĂ©sistance au vaccin et de sa capacitĂ© de propagation. Ă€ ce jour, près de 92 nouvelles souches du Covid-19 ont Ă©tĂ© identifiĂ©es au BrĂ©sil, faisant du pays une gigantesque usine Ă  variants. Le variant P1 aura vraisemblablement des consĂ©quences dĂ©sastreuses sur la santĂ© des brĂ©siliens, mettant en pĂ©ril la lutte contre l’épidĂ©mie dans le reste du monde, ce Ă  quoi certains pays comme la France ont ripostĂ©, fermant leurs frontières au BrĂ©sil. 

Dans un billet publiĂ© en mars 2020 sur notre blog - Le Covid-19 au BrĂ©sil, variations sur le thème de l’incompĂ©tence - le BrĂ©sil, pourtant historiquement "fort" en matière de rĂ©ponse aux crises Ă©pidĂ©miologiques, Ă©tait dĂ©jĂ  handicapĂ© par Jair Bolsonaro. Le remaniement de son gouvernement aujourd’hui, notamment avec la nomination d’un nouveau ministre de la santĂ©, Marcelo Queiroga, est-il signe d’espoir vers une meilleure gestion de la crise ? 

Le pouvoir de Bolsonaro est aujourd'hui dans la tourmente. Ă€ mi-mandat, le prĂ©sident fait face Ă  une popularitĂ© dĂ©clinante. BlâmĂ© pour sa gestion catastrophique de la pandĂ©mie, seuls 18 % des BrĂ©siliens jugent positivement sa gestion de la pandĂ©mie, selon l’institut XP-Ipespe. Le sĂ©nat brĂ©silien a d’ailleurs lancĂ© une mission d’enquĂŞte parlementaire mi-avril sur la gestion de la crise par le prĂ©sident. Toutefois, Bolsonaro conserve un socle Ă©lectoral consĂ©quent, qui Ă©volue entre 25 % et 30 % de l’électorat. 

BlâmĂ© pour sa gestion de la crise, seuls 18 % des BrĂ©siliens jugent positivement la gestion de la pandĂ©mie du PrĂ©sident Bolsonaro. 

L’obsession de Bolsonaro est d’éviter l’ouverture d’une procĂ©dure de destitution Ă  son encontre. Cette menace est-elle rĂ©elle ? Ă€ court terme, la rĂ©ponse est non. Toutefois, les piliers de l’action gouvernementale - Ă  savoir, le soutien de l’armĂ©e, des milieux d’affaires, et des Ă©glises Ă©vangĂ©liques - s’étiolent progressivement. Le limogeage le 29 mars du gĂ©nĂ©ral Fernando Azevedo e Silva, ministre de la dĂ©fense, a entraĂ®nĂ© la dĂ©mission immĂ©diate de trois commandants des trois forces - ArmĂ©e de Terre, de l’Air, et de la Marine. Cette dĂ©mission collective a Ă©branlĂ© le lien entre Bolsonaro et l’establishment militaire, qui dispose de plus de 6 000 postes au sein de la haute administration, ainsi que du tiers des postes ministĂ©riels. Le prĂ©sident, pensant faire acte d’autoritĂ©, s’est au contraire tirĂ© une balle dans le pied. 

De plus, le retour sur la scène politique de l’ancien prĂ©sident de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, qui a retrouvĂ© ses droits politiques en mars, met Ă©galement Bolsonaro sous pression. VilipendĂ© et critiquĂ© par ses alliĂ©s, il est devenu un paria sur la scène internationale. Plus que jamais isolĂ©, il a tentĂ© de reprendre la main en remaniant son gouvernement. Sans succès pour autant. La nomination du cardiologue Marcel Queiroga en tant que nouveau ministre de la santĂ© - le quatrième en l'espace de 12 mois - ne fera pas Ă©voluer structurellement cette situation. Quand bien mĂŞme ce dernier pourrait apporter davantage de cohĂ©rence Ă  la campagne de vaccination en cours, le BrĂ©sil tardera Ă  sortir de l’état d’urgence sanitaire dans lequel il se trouve. 

 

Copyright : EVARISTO SA / AFP

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