Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Le Covid-19 au Brésil, variations sur le thème de l’incompétence

Le Covid-19 au Brésil, variations sur le thème de l’incompétence
 Olivier Dabène
Auteur
Professeur de science politique à l'Institut d'Études Politiques de Paris (Sciences Po)

Jair Bolsonaro semble goûter au plaisir d’une singulière compétition dans les Amériques. Entre lui et Donald Trump, c’est à qui ira le plus loin dans le déni de réalité concernant le Covid-19. En effet, depuis le 26 février, date à laquelle a été révélée la première infection au Brésil (et en Amérique latine), le président brésilien n’a eu de cesse de minimiser l’importance de la menace sanitaire et de ridiculiser ses compatriotes qui, selon lui, cédaient à la panique.

Le 15 mars, à l’occasion d’une manifestation contre les institutions qu’il soutient, Bolsonaro prend un bain de foule à Brasilia, afin de montrer qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. "Si je ne suis pas mort d’un coup de couteau, je ne vais pas mourir d’une petite grippe", déclare-t-il à ses détracteurs, en référence à l’agression subie pendant sa campagne électorale en 2018. Les images du président entouré de ses supporters provoquent un énorme scandale dans le pays. De nombreuses voix s’élèvent pour critiquer son irresponsabilité et réclamer sa destitution. Le 17 mars, un concert de casseroles (panelaço) témoigne de la montée de l’insatisfaction, comme à l’époque des manifestations appelant à la destitution de Dilma Rousseff en 2016. Depuis, la courbe des personnes infectées par le virus révèle une progression géométrique, mais rien n’y fait. Bolsonaro a recours à la même rhétorique agressive et insultante qu’il avait inaugurée pour pourfendre l’accord de Paris sur le changement climatique en 2019.

De nombreuses voix s’élèvent pour critiquer son irresponsabilité et réclamer sa destitution.

En l’absence de leadership et de décisions du président, les gouverneurs des États et les maires des grandes villes prennent des initiatives pour suivre les consignes de l’OMS de confinement et distance sociale. Ils cherchent notamment à freiner la mobilité des Brésiliens à l’intérieur du pays. Ces mesures sont qualifiées d’"hystériques" par Bolsonaro qui accusent les gouverneurs de pénaliser l’économie.

Lorsque le gouverneur de l’État de SĂŁo Paulo, JoĂŁo Doria, dĂ©crète une quarantaine de deux semaines et ferme les centres commerciaux et les offices religieux, Bolsonaro s’énerve : "L’État ne peut pas empĂŞcher de se rĂ©unir les groupes religieux", et il accuse Doria d’être en campagne Ă©lectorale. Le maire de SĂŁo Paulo, Mario Covas, dĂ©crète quant Ă  lui l’état d’urgence sanitaire dans la capitale Ă©conomique du BrĂ©sil, Ă©picentre du virus.

À l’image de Trump, plus préoccupé par la santé économique que par celle de ses concitoyens, Bolsonaro signe le 23 mars un décret autorisant les entreprises à suspendre le versement de salaires pendant 4 mois, provoquant l’émoi des travailleurs. Le mimétisme avec Trump l’amène à accuser la Chine d’avoir masqué la vérité, ce qui provoque un incident diplomatique.

Le 24 mars, alors que les chiffres officiels font Ă©tat de 46 morts et 2200 personnes infectĂ©es, le prĂ©sident Bolsonaro tient des propos ahurissants Ă  la tĂ©lĂ©vision. Il semble s’adresser Ă  sa base de soutien radicalisĂ©e bien plus qu’aux BrĂ©siliens. Se voulant rassurant ("le virus est arrivĂ©, nous l’affrontons et très vite il passera"), il conjure ses concitoyens de ne pas cĂ©der Ă  la panique, et annonce qu’il faut "revenir Ă  la normalitĂ©". Puis il enjoint le "petit nombre d’autoritĂ©s Ă©tatiques et municipales d’abandonner le concept de la terre brĂ»lĂ©e, la politique d’interdiction des transports, la fermeture des commerces et le confinement de masse", au moment oĂą son ministre de la SantĂ© s’emploie Ă  convaincre les BrĂ©siliens de rester chez eux. Il termine en se montrant bravache : "pour ce qui me concerne, au cas oĂą je serais infectĂ©, ne vous en faites pas, ce sera juste une petite grippe, un petit refroidissement".

Comment comprendre un tel comportement ? Bolsonaro semble dĂ©jĂ  en campagne Ă©lectorale, alors que les Ă©lections auront lieu en octobre 2022.

En 2019, pour la première année de son mandat, il a vu fondre ses soutiens à mesure que les chiffres économiques montraient une croissance atone (1,1 % en 2019). En ce début d’année 2020, le prix des matières premières, et notamment du pétrole, n’incitaient pas à l’optimisme concernant la croissance à mi-mandat. Le coronavirus a bousculé tous les pronostics, en provoquant d’ores et déjà la sortie de 12 milliards de dollars en 2 mois. La monnaie s’est aussi dépréciée à un niveau historique. La posture de Bolsonaro à l’occasion de la crise vise d’abord et avant tout à stimuler ses soutiens, toujours galvanisés par la rhétorique provocatrice et la désignation d’ennemis.

La posture de Bolsonaro à l’occasion de la crise vise d’abord et avant tout à stimuler ses soutiens, toujours galvanisés par la rhétorique provocatrice et la désignation d’ennemis.

Mais ce qui se joue Ă  l’occasion de la crise va au-delĂ  de la prĂ©paration anticipĂ©e des joutes de campagne Ă©lectorale. Bolsonaro a rĂ©ussi en très peu de temps Ă  faire converger toutes les oppositions. Son vice-prĂ©sident (Hamilton MourĂŁo), les prĂ©sidents des deux chambres fĂ©dĂ©rales, plusieurs ministres (dont des militaires), les 27 gouverneurs, la finance, les maires des grandes villes, la rue : tous sont contre lui. MĂŞme si le "tous contre moi" ne lui dĂ©plait pas, cette situation annonce une deuxième partie de mandat conflictuelle, et une vraisemblable fin de partie pour la droite radicale brĂ©silienne.

Le pacte fĂ©dĂ©ral brĂ©silien est tout spĂ©cialement affectĂ©. Les gouverneurs suivent les instructions de l’OMS et ignorent les injonctions du prĂ©sident. Le gouverneur de SĂŁo Paulo, Doria, est en première ligne (et en campagne). Sa façon d’interpeller le prĂ©sident ("PrĂ©sident, je vous demande de faire preuve de sĂ©rĂ©nitĂ©, calme et Ă©quilibre") a suscitĂ© une rĂ©ponse ferme : "gardez vos conseils pour 2022 quand vous pourrez distiller votre haine et votre dĂ©magogie". Le fĂ©dĂ©ralisme est moins coopĂ©ratif que jamais.

Rien ne prédestinait le Brésil à une telle réaction incohérente à l’arrivée du coronavirus. Le Brésil possède en effet une riche expérience en matière de réponse aux crises épidémiologiques (Dengue, Zika, Chikunguña). Son système de santé est très inégalitaire, mais les soins sont offerts à tous grâce au Système unique de santé (SUS) et le personnel médical est de qualité. Dans la course contre la montre qui est engagée contre le virus, le président Bolsonaro représente un véritable handicap pour son pays. Reste à savoir s’il en paiera le prix politique.

 

Copyright : CARL DE SOUZA / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne