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Iran – Stratégie du garrot, stratégie de la grenade, diplomatie de sortie de crise

Iran – Stratégie du garrot, stratégie de la grenade, diplomatie de sortie de crise
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

L’Iran a franchi le lundi 8 juillet un premier seuil dans le non-respect de ses obligations au titre de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Il dépasse le stock d’uranium enrichi qu’il est autorisé à détenir et a commencé à augmenter l’enrichissement de son uranium au-delà du degré permis par ce même accord.

Les observateurs minimisent toutefois la portée de ces infractions. Les mesures prises par Téhéran ne modifient qu’à la marge les capacités iraniennes. Elles paraissent destinées à faire pression, notamment sur les Européens afin d’obtenir de ceux-ci des compensations économiques aux sanctions américaines, bien plus que pour relancer un programme visant à accéder à la bombe. On les qualifie de "soigneusement calibrées" et elles sont d’ailleurs réversibles.

Sur l’autre front du dossier iranien – les tensions régionales – une accalmie prévaut pour l’instant, sans doute provisoire (comment Téhéran va-t-il réagir à l’arraisonnement de l’un de ses pétroliers au large de Gibraltar ?). Ce répit est bienvenu après une période dans laquelle on a vu les Etats-Unis retirer une partie de leurs ressortissants d’Irak en raison du risque d’attaques des Iraniens contre des intérêts américains, plusieurs pétroliers objets d’"incidents" en mer d’Oman, un drone américain abattu et une riposte américaine visant le territoire iranien annulée par le Président Trump au dernier moment.

On peut de surcroît imaginer qu’en sortant du JCPOA, pour le moment sur la pointe des pieds – mais ils ont indiqué qu’ils iront plus loin dans 60 jours s’ils n’obtiennent pas satisfaction – les Iraniens entendent se doter d’une marge de manœuvre pour reprendre la négociation avec Washington. C’est la théorie selon laquelle "ils doivent retrouver la tête haute pour renégocier".

Toutes ces considérations sont peut-être exactes. Plusieurs raisons incitent cependant à se garder de tout optimisme :

  • en annulant en avril les "waivers" (les exemptions) Ă  l’interdiction d’achat du pĂ©trole iranien, l’administration amĂ©ricaine a plongĂ© l’économie iranienne dans une situation d’asphyxie. Elle pratique en quelque sorte la stratĂ©gie du garrot ;
     
  • Washington a ajoutĂ© Ă  l’annulation des exemptions toute une sĂ©rie de mesures vexatoires, perçues en tout cas comme humiliantes par TĂ©hĂ©ran, y compris l’inscription des Gardiens de la RĂ©volution sur la liste des organisations terroristes et des sanctions contre le Guide suprĂŞme ;
     
  • dans cette situation, les autoritĂ©s iraniennes n’ont guère d’autres choix que de faire monter la tension, tant sur le plan rĂ©gional que sur le dossier nuclĂ©aire. C’est probablement pour elles une nĂ©cessitĂ© de politique intĂ©rieure (dĂ©fendre la dignitĂ© du pays), un moyen de ne pas se laisser marginaliser sur le plan international (mĂŞme la Chine et la Russie ne considèrent pas a priori le dossier iranien comme primordial), enfin, comme dĂ©jĂ  indiquĂ©, de se mettre en position Ă©ventuellement de reprendre des nĂ©gociations ;
     
  • Ă  la diffĂ©rence des AmĂ©ricains, qui peuvent serrer progressivement le garrot, les Iraniens ne disposent que de la stratĂ©gie de la grenade dĂ©goupillĂ©e : une reprise graduelle de leur programme nuclĂ©aire est au fond indiffĂ©rente aux AmĂ©ricains et joue mĂŞme dans la main des "faucons" de Washington dĂ©sireux d’en dĂ©coudre ; la vraie menace que brandit TĂ©hĂ©ran, c’est de mettre le feu aux poudres dans la rĂ©gion, en s’en prenant d’abord Ă  des tiers, puis un jour Ă  des intĂ©rĂŞts amĂ©ricains.

Sur ce dernier point, tout autant que sur le nucléaire, il s’agit en théorie d’une menace calculée. Les stratèges iraniens entendent exploiter l’élément de faiblesse de la position de M. Trump : en cas de vraie mise en cause des intérêts américains en Irak, dans le Golfe ou ailleurs, serait-il prêt à aller à la guerre ? L’affaire du drone abattu laisse penser que ce n’est pas le cas, du moins en période préélectorale. Dès lors, le Président américain risque de se trouver, dans un scénario d’atteintes aux intérêts de l’Amérique, à son tour dans une position humiliante, en tout cas devant un dilemme : ne pas réagir ou se lancer dans une intervention militaire impopulaire auprès de sa propre base.

L’Iran n’est pas la Syrie et le régime iranien pourrait certainement absorber des frappes limitées comme cela a d’ailleurs été le cas du régime de Bachar al-Assad.

Les Etats-Unis pourraient certes recourir, comme l’administration Trump l’a fait en Syrie, à des frappes limitées. Cependant, l’Iran n’est pas la Syrie et le régime iranien pourrait certainement absorber des frappes limitées comme cela a d’ailleurs été le cas du régime de Bachar al-Assad. Ajoutons que si les Iraniens, parallèlement à la politique de tensions régionales, devaient poursuivre pour de bon le retour à un programme nucléaire militaire, un autre acteur majeur entrerait là aussi pour de bon dans le jeu : Israël. L’Etat juif pourrait être amené à conduire des frappes.

De surcroît, l’opinion américaine se retournerait sans doute en faveur d’une intervention militaire des Etats-Unis si la sécurité d’Israël était perçue comme en danger.

Au total donc, la stratĂ©gie du garrot conjuguĂ©e Ă  celle de la grenade dĂ©goupillĂ©e amène vĂ©ritablement le Proche-Orient au bord du gouffre. La diplomatie peut-elle dessiner une sortie de crise ?

Une vision pessimiste consiste Ă  considĂ©rer que c’est en cas de tension dramatique entre les Etats-Unis et l’Iran – si Washington se trouvait placĂ© devant le dilemme prĂ©citĂ© de devoir choisir entre ne rien faire et se lancer dans une intervention militaire – que s’offrirait la meilleure chance d’une solution nĂ©gociĂ©e : les deux parties se rallieraient peut-ĂŞtre Ă  une formule sauvant la face de l’une et de l’autre. On songe au prĂ©cĂ©dent qu’a constituĂ© la proposition russe de dĂ©sarmement chimique en Syrie en septembre 2013, qui avait donnĂ© Ă  M. Obama un prĂ©texte pour reculer.

Ce serait Ă©videmment prĂ©fĂ©rable d’éviter d’en arriver lĂ , d’autant que le prĂ©cĂ©dent n’est pas de bon augure. L’élĂ©ment sur lequel les efforts diplomatiques actuels se fondent – notamment de la part de la France – est que le prĂ©sident Trump ne cache pas son dĂ©sir d’ouvrir une discussion avec TĂ©hĂ©ran – Ă  sa manière certes, très personnalisĂ©e et spectaculaire comme on l’a vu avec la CorĂ©e du Nord. Jusqu’ici, le Guide suprĂŞme iranien, M. Khamenei a refusĂ© toute ouverture. Il a sèchement repoussĂ© les offres de services du Premier ministre japonais, M. Abe, qui paraissait mandatĂ© par le PrĂ©sident Trump.

La stratégie du garrot conjuguée à celle de la grenade dégoupillée amène véritablement le Proche-Orient au bord du gouffre.

M. Macron, lancĂ© dans une entreprise comparable, aura-t-il plus de succès ? Dans l’immĂ©diat, l’objectif se limite Ă  obtenir une dĂ©sescalade, indispensable pour crĂ©er les conditions d’une reprise du dialogue. Il est probable que mĂŞme pour atteindre cet objectif limitĂ©, le PrĂ©sident français devra ĂŞtre en mesure de garantir la possibilitĂ© pour l’Iran d’exporter une partie de son pĂ©trole, grâce Ă  des gestes europĂ©ens certes (activation du mĂ©canisme dit INSTEX pour commencer), mais grâce surtout au retour de certains waivers amĂ©ricains. C’est pourquoi tout autant que le dialogue de M. Macron avec M. Rohani et les visites de son conseiller diplomatique Ă  TĂ©hĂ©ran, ce sont les conversations entre le prĂ©sident de la RĂ©publique et son homologue amĂ©ricain qui sont dĂ©cisives.

Imaginons un instant que les efforts pour une dĂ©sescalade aboutissent ; il conviendra alors de rĂ©flĂ©chir Ă  ce que pourraient ĂŞtre les conditions d’une relance du dialogue irano-amĂ©ricain. Nous suggĂ©rerons qu’avant d’en arriver lĂ , une phase intermĂ©diaire serait utile, voire indispensable. Entre la dĂ©sescalade (phase I) et la relance du dialogue (phase III), des "parties tierces" (Europe, Chine, Inde, acteurs rĂ©gionaux) pourraient proposer un mĂ©canisme de stabilisation rĂ©gionale (phase II) dans lequel les Iraniens se verraient reconnaĂ®tre un statut, au lieu d'ĂŞtre les parias de la rĂ©gion, tout en Ă©tant incitĂ©s Ă  se comporter de manière constructive. RĂ©pĂ©tons-le : on est très loin pour l’instant d’une situation de ce type. Il est Ă  craindre que la diplomatie ne permette pas pour l’instant de sortir de la politique au bord du gouffre.

Copyright : ATTA KENARE / AFP

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