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PĂ©troliers en flammes dans le dĂ©troit d’Ormuz – la guerre d’Iran a-t-elle commencĂ© ?

Pétroliers en flammes dans le détroit d’Ormuz – la guerre d’Iran a-t-elle commencé ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Une bataille de propagande a aussitôt suivi les attaques dont deux pétroliers – un norvégien et un japonais – ont été victimes en mer d’Oman jeudi 13 juin : Washington a diffusé une vidéo montrant un équipage supposé iranien s’approchant de la coque de l’un des navires, Téhéran a fait état des secours que sa marine aurait apportés à l’un des pétroliers, chacun des deux gouvernements accuse l’autre d’être l’auteur de ces graves événements.

Il fait peu de doute que ceux-ci – faisant suite à d’autres incidents début mai – sont attribuables aux Gardiens de la République islamique. Ils s’inscrivent en effet dans un scénario tout à fait logique dans l’esprit des décideurs iraniens : s’ajoutant à l’inscription des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes le 8 avril, puis à la fin des exemptions aux sanctions sur l’achat de pétrole iranien décidée par l’administration Trump le 22 avril, de nouvelles sanctions américaines le 8 mai et la baisse très significative des ventes du brut iranien appelaient sans doute, vu de Téhéran, une réaction.

On peut penser que celle-ci est mûrement calculée : parmi l’arc d’options dont dispose l’Iran – cyber-attaques, tirs de missiles, usage de "proxies" contre Israël ou les Etats-Unis, ciblage de forces américaines stationnées dans la région – des entraves à la circulation de pétroliers dans le détroit d’Ormuz présentent un double avantage. D’une part, elles adressent un signal sur la capacité de l’Iran à perturber le marché mondial du pétrole (un tiers de l’approvisionnement en pétrole du monde passe par ce détroit) – même si en fait, dans les heures qui ont suivies les incidents du 13 juin, la hausse du baril a été limitée et de courte durée. D’autre part, elles restent à un niveau qui n'entraîne pas automatiquement de la part des Etats-Unis une riposte militaire puissante, comme ce devrait être le cas par exemple s’il y avait attaques sur des forces américaines. Nous pourrions nous trouver au fond devant un avertissement – un ultime avertissement ? – avant un scénario de montée plus forte de la tension.

Parmi l’arc d’options dont dispose l’Iran [...] des entraves Ă  la circulation de pĂ©troliers dans le dĂ©troit d’Ormuz prĂ©sentent un double avantage.

La plupart des experts estiment que les "réformateurs" qui tiennent le gouvernement – le président Rouhani et le ministre Zarif notamment – n’ont pu approuver une telle manœuvre. Il ne faut pas oublier cependant quele discours du 8 mai de M. Rouhani, en réponse aux décisions américaines, comportait des menaces précises sur la possibilité pour l’Iran de déstabiliser la région. De façon presque concomitante aux incidents touchant les pétroliers, de nouvelles attaques de missiles sur l’Arabie saoudite venant des Houthis ont en quelque sorte appuyé la démonstration.

Une autre lecture de la tension dans le dĂ©troit d’Ormuz est cependant possible. Il est frappant de constater que l’un des pĂ©troliers visĂ© Ă©tait japonais au moment mĂŞme oĂą le Premier ministre du Japon, M. Abe, se trouvait en visite Ă  TĂ©hĂ©ran. Il s’agissait de la première visite d’un Premier ministre du Japon depuis quarante ans. Elle intervenait alors que le prĂ©sident Trump, au cours d’une visite rĂ©cente dans l’archipel, avait ouvertement cautionnĂ© le souhait de M. Abe de jouer un rĂ´le de mĂ©diateur entre TĂ©hĂ©ran et Washington. Une surprenante divergence Ă©tait apparue Ă  cette occasion – confirmĂ©e par la suite – entre le prĂ©sident des Etats-Unis et ses conseillers : M. Trump avait rappelĂ© Ă  plusieurs reprises, Ă  la grande inquiĂ©tude de MM. Bolton et Pompeo, qu’il souhaitait renouer le dialogue avec l’Iran. Il avait prĂ©cisĂ© que son objectif n'Ă©tait pas un changement de rĂ©gime mais un meilleur accord nuclĂ©aire.

Il y a lieu de penser que toute voie de sortie de la crise avec l’Iran implique une négociation directe au niveau du Président Trump. L’idée de M. Abe était sans doute de jouer entre MM. Trump et Rouhani un rôle comparable à celui du président sud-coréen entre le même Donald Trump et le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un. Or, le jour même où le Premier ministre japonais rencontrait les dirigeants iraniens, un navire japonais était touché dans le détroit d’Ormuz et le lendemain de son entretien avec le Guide suprême, ce dernier faisait savoir que "M. Trump n’est pas quelqu’un avec qui l’on peut discuter". La déconvenue est donc brutale pour M. Abe et la rebuffade sévère pour M. Trump. Celui-ci s'empressait d'ailleurs de tweeter jeudi dernier qu’en définitive, les conditions d’une reprise du dialogue n'étaient pas réunies.

Il est donc pour le moins tentant d'interpréter l’incident dans la mer d’Oman comme une attaque préventive – réussie – de l’aile la plus dure du régime iranien contre toute tentative de reprise d’une négociation entre Washington et Téhéran. Les deux lectures – coup de semonce ou attaque préventive – ne sont nullement contradictoires. Elles signent l’une et l’autre l’affaiblissement des modérés dans les cercles dirigeants iraniens.

Il est difficile de ne pas craindre un bras de fer de plus en plus dangereux entre les "durs" des deux cĂ´tĂ©s : Washington et TĂ©hĂ©ran.

Que peut-il se passer maintenant ? Il est difficile de ne pas craindre un bras de fer de plus en plus dangereux entre les "durs" des deux cĂ´tĂ©s. Beaucoup de paramètres vont cependant entrer en jeu. Trois d’entre eux en particulier mĂ©ritent d’être surveillĂ©s :

  • Ă  quel renforcement des moyens militaires amĂ©ricains va-t-on assister ? Contrairement Ă  ce dont l'administration Trump s’était vantĂ©e, ce qui vient de se passer montre que la "dissuasion" dans le Golfe n’est pas rĂ©tablie, face Ă  un adversaire iranien qui de surcroĂ®t a manifestement dĂ©veloppĂ© des stratĂ©gies asymĂ©triques. Les alliĂ©s de l’AmĂ©rique vont presser les Etats-Unis d’assurer la libertĂ© de circulation dans une artère vitale pour les approvisionnements Ă©nergĂ©tiques de nombreux pays ;
     
  • quelles mesures prendra TĂ©hĂ©ran le 8 juillet lorsqu’arrivera Ă  son terme l’ultimatum de 60 jours fixĂ© dans son discours du 8 mai par le prĂ©sident Rouhani ? Une nouvelle Ă©tape vers une sortie progressive, sans doute d’abord ambiguĂ«, de l’accord nuclĂ©aire (JCPOA) paraĂ®t inĂ©vitable. La question de l’attitude Ă  avoir pour les autres signataires – Russie, Chine, Europe – va de nouveau se poser avec acuitĂ© ; les AmĂ©ricains attendent avec gourmandise une Ă©chĂ©ance qui devrait leur permettre de renforcer l’isolement de l’Iran ;
     
  • quelles chances y a-t-il d’un retour de la diplomatie dans le contexte en train de se dessiner ? En dĂ©pit de tout, c’est une rĂ©ponse nuancĂ©e qu’appelle cette question. 

L’un des effets des incidents en mer d’Oman pourrait ĂŞtre de mettre en relief un dilemme au cĹ“ur de l’approche amĂ©ricaine : si Washington est conduit Ă  faire monter les enchères sur le plan militaire, l’administration Trump va rapidement se trouver en contradiction avec son objectif de se dĂ©sengager de la rĂ©gion (qui correspond aux attentes de l’opinion amĂ©ricaine). On ne voudrait pas pousser trop loin le paradoxe mais la montĂ©e des tensions dans le dĂ©troit d’Ormuz peut aussi s’assimiler – c’est une troisième lecture – Ă  la mise en place de premiers jalons pour une nouvelle nĂ©gociation. Certains dans l’administration Trump jouent avec l’idĂ©e de procĂ©der, Ă  un stade ultĂ©rieur de l’escalade, Ă  des frappes sĂ©lectives sur des installations iraniennes de mĂŞme nature que les frappes opĂ©rĂ©es en Syrie Ă  deux reprises par les AmĂ©ricains Ă  la suite du recours par le rĂ©gime d’Assad Ă  l’arme chimique. Le moins que l’on puisse dire est que la dĂ©monstration en Syrie n’a guère Ă©tĂ© concluante, et qu’en toute hypothèse l’Iran dispose de capacitĂ©s stratĂ©giques sans commune mesure avec celles du rĂ©gime de Damas en Ă©tat de survie artificielle. 

Pour toutes ces raisons, les AmĂ©ricains pourraient au total ĂŞtre amenĂ©s Ă  clarifier leur stratĂ©gie vis-Ă -vis de l’Iran, en prĂ©cisant leur conception d’un JCPOA amĂ©liorĂ©. Il serait dans ces conditions très important, en vue d’une Ă©ventuelle sortie de crise, que les Etats qui restent en contact avec TĂ©hĂ©ran puissent faire valoir auprès des dĂ©cideurs iraniens le dilemme auquel, de leur cĂ´tĂ©, ceux-ci ont Ă  faire face : d’éventuels succès dans une confrontation militaire tacite avec les Etats-Unis (Ă  coup d’opĂ©rations "niables" conformĂ©ment Ă  la doctrine stratĂ©gique iranienne) ne rĂ©soudraient pas pour autant leur problème de fond, qui n’est pas de nature sĂ©curitaire mais plus prosaĂŻquement Ă©conomique et sociale. Dans les semaines qui vont venir, l’étranglement de l’économie iranienne par les Etats-Unis ne peut que s’intensifier  â€“ y compris par la mise en Ă©chec programmĂ©e depuis Washington de l’instrument INSTEX mis au point par les EuropĂ©ens pour sauvegarder certains Ă©changes avec l’Iran.
 

Copyright : ISNA / AFP

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