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Guerre en Ukraine, deux ans après

Guerre en Ukraine, deux ans après
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie
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Ukraine, Russie : le destin d'un conflit

La guerre en Ukraine entre dans sa troisième annĂ©e. Ă€ la ConfĂ©rence internationale sur la sĂ©curitĂ© qui s’est tenue Ă  Munich du 16 au 18 fĂ©vrier dernier, les EuropĂ©ens ont plus que jamais ressenti l’urgence de rĂ©agir, alors que les 60 milliards d’aide amĂ©ricaine sont bloquĂ©s au Congrès et que la mort d’AlexeĂŻ Navalny, survenue le 16 fĂ©vrier, a tĂ©moignĂ© une nouvelle fois de la brutalitĂ©  du rĂ©gime. Quels sont les ressorts de la rhĂ©torique poutinienne actuelle ? Comment Ă©voluent les positions militaires et l’état des opinions publiques ? De la prise de conscience Ă  la prise de risque progressivement consentie, comment l’Europe doit-elle adapter sa stratĂ©gie ?

Le 24 février 2022, les armées russes se jetaient sur l’Ukraine, comme on faisait ce genre de choses autrefois en Europe, en déversant des troupes en masse et en faisant fi de tout souci du droit international ou des droits de l’homme. Peu de temps après l’attaque, les atrocités de Butcha signaient le retour de la barbarie sur le vieux continent en même temps que celui du "crime d’agression". Vladimir Poutine a célébré cet anniversaire à sa façon, en donnant le 9 février une interview fleuve à l’un de ses admirateurs de la sphère trumpiste, l’animateur de télévision américain Tucker Carlson. Parmi les moments d’anthologie de cet exercice, il y a cette question sur les motifs de l’invasion russe. Carlson demande à Poutine si c’est bien pour devancer une attaque de l’OTAN contre la Russie qu’il a déclenché l’invasion. Le chef du Kremlin dément cette lecture et consacre une demi-heure à un exposé historique - biaisé naturellement - tendant à expliquer que l’Ukraine n’existe pas en dehors de son rattachement à la Russie.

On dit que la Russie poutinienne conteste "l’ordre libéral international" issu de la Seconde Guerre mondiale ; c’est exact sans doute mais son rejet de la souveraineté nationale des anciens sujets de l’Empire soviétique (voire de l’empire russe) revient en fait à contester l’un des principes reconnus en droit international depuis le traité de Versailles, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans sa vision du monde, c’est un directoire des grandes puissances qui peut établir la paix, une sorte de Congrès de Vienne 2.0 dans lequel l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Russie de 1814-15 seraient remplacées par la Chine, les États-Unis, la Russie et éventuellement l’Inde ; dans ce nouveau concert des Grands à l’échelle mondiale, les Européens tiendraient le rôle des principautés allemandes ou des États italiens lors du congrès de Vienne, celui de comparses ou de monnaie d’échange.

Dans son entretien avec Carlson, Vladimir Poutine reprend son argumentaire sur la Russie brimée dans son droit à disposer d’une « sphère d’influence » par différentes mesures mises en œuvre par les Occidentaux au cours des vingt dernières années, et notamment l’expansion continue de l’OTAN. Au passage, il feint de croire que l’accession de l’Ukraine à l’Organisation atlantique a été actée au sommet de Bucarest en 2008, comme si à cette date l’Allemagne et la France n’avaient pas bloqué ce projet ;

Comment les EuropĂ©ens – du moins certains d’entre eux – n’ont-ils pas [...] vu venir cette vision nĂ©o-impĂ©rialiste du chef de l’État russe ?

Il est vrai que dans son esprit ces deux pays n’ont pas plus de poids que les royaumes de Bavière ou de Saxe dans les arrangements entre Grands du Congrès de Vienne. Comment les Européens – du moins certains d’entre eux – n’ont-ils pas, à partir de 2008 (agression contre la Géorgie) et plus encore de 2014 (annexion de la Crimée), vu venir cette vision néo-impérialiste du chef de l’État russe ? Les historiens à venir auront du mal à comprendre.

Le sort des armes encore indécis

Quoi qu’il en soit, ces deux annĂ©es de guerre auront apportĂ© un cinglant dĂ©menti Ă  la thèse de Vladimir Poutine : l’Ukraine existe ; l’agression dont elle a Ă©tĂ© victime a marquĂ© l’acte de baptĂŞme d’une nation rĂ©clamant son droit Ă  la souverainetĂ© au mĂŞme titre que les autres ; d’après les sondages, le soutien aux forces politiques pro-russes est passĂ© de près de 40 % en 2013 Ă  18-20 % avant le dĂ©but de la guerre puis Ă   3-5 % en aoĂ»t 2023. Les rĂ©gions historiquement plus favorables Ă  la Russie, Ă  l’Est et au Sud, n’ont plus de doute sur leur appartenance Ă  l’Ukraine.

Ajoutons que nul ne peut plus contester l’aspiration de la nation ukrainienne Ă  faire partie de l’Europe et de la communautĂ© transatlantique. L’UE a rĂ©pondu prĂ©sente Ă  cette demande par l’ouverture historique de nĂ©gociations d’adhĂ©sion lors du Conseil europĂ©en des 14-15 dĂ©cembre 2023 ; le dĂ©blocage de 50 milliards d’aide financière  Ă  l’Ukraine par l’UE au Conseil EuropĂ©en le 1er fĂ©vrier  2024 montre que la Hongrie d’Orban peut monnayer son soutien mais ne peut faire blocage. La crĂ©ation du Conseil OTAN-Russie lors du sommet OTAN de Vilnius les 11-22 juillet 2023 marque une première Ă©tape du rapprochement avec l’Alliance.

Mais compte-tenu de la prolongation de la guerre, Vladimir Poutine n’est-il pas en bonne voie de parvenir Ă  ses fins ? Un vent de pessimisme souffle sur le camp des partisans de l’Ukraine depuis l’échec relatif de la contre-offensive ukrainienne, les atermoiements du soutien amĂ©ricain (en tĂ©moigne le le paquet d’aide bloquĂ© par le Congrès), et les difficultĂ©s des EuropĂ©ens Ă  accroĂ®tre leur aide militaire ou simplement Ă  tenir leurs promesses en ce domaine. M. Zelenski lui-mĂŞme vient de faire Ă©tat de la difficultĂ© de ses troupes Ă  tenir certains secteurs du front.

Dans un premier temps, dans les jours qui ont suivi l’agression russe, on ne donnait pas cher de la capacité de l’Ukraine à repousser un assaillant très supérieur en nombre et en matériel ; l’armée ukrainienne a tenu le choc ; les Américains et leurs alliés européens et asiatiques ont adopté des sanctions économiques et financières sans précédent contre la Russie.

Nul ne peut plus contester l’aspiration de la nation ukrainienne à faire partie de l’Europe et de la communauté transatlantique.

Devant la rĂ©sistance acharnĂ©e des Ukrainiens, les Occidentaux se sont mis Ă  fournir des armes Ă  Kiev, avec plus de prudence qu’il n’y parait cependant, par peur de tout risque d’escalade ; et toujours avec un temps de retard sur l’action, mais Ă  la fin en renforçant les chances de Kiev de mettre en Ă©chec l’agresseur. Entre avril et septembre 2022, l’Ukraine a reconquis plus de la moitiĂ© des territoires occupĂ©s par la Russie au moment de son avancĂ©e maximale. Elle contrĂ´le aujourd’hui 82 % de son territoire contre 18 % par la Russie (dont 7 % depuis 2014). C’est un fait toutefois que le manque de succès de la contre-offensive ukrainienne l’annĂ©e dernière, succĂ©dant Ă  l’échec initial de l’offensive russe sur Kiev (et Ă  l’incapacitĂ© des Russes Ă  maintenir leurs conquĂŞtes Ă  Kharkiv et Ă  Kherson), a modifiĂ© l’équation stratĂ©gique dans un sens dĂ©favorable aux Ukrainiens.

DĂ©sormais, semble s’installer une guerre de positions qui est aussi une guerre d’attrition. Les Ukrainiens ont dĂ» cĂ©der la place forte d’Avdiivka, dans le Donbass, mais les Russes ne progressent que très lentement. Cependant, mĂŞme si elle perd beaucoup de soldats, la Russie dispose d’une supĂ©rioritĂ© Ă©vidente en termes d’hommes et d’artillerie – redevenue "la reine des batailles". Actuellement, les Ukrainiens tirent 2 000 obus par jour contre 5 000 pour les Russes (ou plus selon les moments). Nuançons le constat : grâce Ă  un meilleur renseignement et Ă  une prĂ©cision supĂ©rieure, l’artillerie ukrainienne est plus efficace. Les Ukrainiens ont par ailleurs marquĂ© des points dans d’autres domaines, avec le reflux de la marine russe en mer Noire ou les avions russes descendus, voire certaines frappes en profondeur, y compris sur les capacitĂ©s d’extraction du pĂ©trole russe. Les frappes russes sur les villes et les infrastructures ukrainiennes ne sont pas parvenues jusqu’ici Ă  dĂ©sarticuler la rĂ©sistance du pays. La bataille centrale reste cependant Ă  ce stade celle du théâtre terrestre. Or - il ne faut pas se le dissimuler - une guerre d’attrition peut se perdre ; c’est ce qui est arrivĂ© Ă  l’armĂ©e allemande en 1918 par exemple. De ce point de vue, l’image couramment rĂ©pandue d’une "impasse" ou d’un "statu quo" pourrait se rĂ©vĂ©ler trompeuse.

Dans le même temps, des failles apparaissent dans le moral ukrainien. La société civile est réticente à une mobilisation de grande ampleur. L’éviction par M. Zelenski du populaire chef d'État-Major, le général Zaloujny, pourrait laisser des traces, même s’il a eu lieu dans de meilleures conditions que prévu. Rien de tel évidemment du côté russe, où l’on s’apprête à réélire, triomphalement comme il se doit, en mars, Vladimir Poutine ; encore que, là aussi, les autorités ont manifestement des doutes sur la popularité de la guerre, ce qui les conduit à manier avec prudence la perspective d’une nouvelle mobilisation partielle ; elles privilégieront sans doute l’appel au volontariat ("contractuels") - un "volontariat" évidemment très dirigé. La "disparition" de Navalny, au terme d’un lent assassinat de facto, est peut-être un signal adressé aux courants de l’opinion russe tentés par le rejet du régime. Elle ne laisse en tout cas guère de doute sur le lien entre la nature de plus en plus répressive du régime et l’agressivité extérieure "systémique" de celui-ci.

Quelles perspectives pour l’Ukraine ?

L’annĂ©e 2024 sera donc difficile pour les Ukrainiens. Le rapport des forces peut-il se renverser de nouveau en leur faveur Ă  un moment donnĂ©, et en tout cas en 2025 ? Bien sĂ»r, beaucoup dĂ©pendra de Washington, d’abord de la capacitĂ© de l’administration Biden Ă  surmonter l’opposition des RĂ©publicains Ă  la Chambre, ensuite du rĂ©sultat des Ă©lections prĂ©sidentielles de novembre ; celles-ci pourraient ramener Donald Trump Ă  la Maison Blanche. MĂŞme en cas de réélection de Joe Biden, le blocage actuel des institutions amĂ©ricaines laissent craindre une AmĂ©rique devenue "dysfonctionnelle". L’Europe de son cĂ´tĂ© semble prendre conscience de la gravitĂ© de l’heure. Les EuropĂ©ens savent - ou sentent confusĂ©ment – qu’un effondrement de l’Ukraine couplĂ© Ă  un retour de Trump serait une catastrophe pour la sĂ©curitĂ© europĂ©enne. C’est le sens Ă  donner Ă  la signature en quelques semaines d’accords de sĂ©curitĂ© successivement entre le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et l’Ukraine. Le message qu’adressent ces documents est que les pays qui soutiennent l’Ukraine s’engagent Ă  le faire sur le long terme, et Ă  augmenter leur soutien (3 milliards d’euros pour la France en 2024). D’autres États devraient suivre, puisque ces accords bilatĂ©raux matĂ©rialisent les "garanties de sĂ©curitĂ©" que les pays du G7 et 25 autres se sont engagĂ©s Ă  fournir Ă  Kiev (le Japon vient d’annoncer une aide de 15 milliards d’euros par an).

L’allocution qu’a prononcĂ©e le prĂ©sident Macron en recevant Volodymyr Zelenski Ă  l’ElysĂ©e le 16 fĂ©vrier constitue Ă  cet Ă©gard une indication importante. On peut y voir une Ă©volution majeure dans l’approche du chef de l'État : il n’est plus question dans ses propos des erreurs du passĂ© commises par les Occidentaux ; est dĂ©noncĂ©e au contraire l’émergence d’un "rĂ©cit fantasmĂ© pour remettre en cause les frontières de l’Union soviĂ©tique, ce qui est une menace pour l’Europe, le Caucase, l’Asie centrale".

On peut y voir une Ă©volution majeure dans l’approche du chef de l'État : il n’est plus question dans ses propos des erreurs du passĂ© commises par les Occidentaux.

Le prĂ©sident dresse le constat d’une "nouvelle phase" dans laquelle la Russie s’est engagĂ©e, une phase dans laquelle elle est devenue une menace cruciale pour l’Europe et "un acteur mĂ©thodique de la dĂ©stabilisation du monde". C’est explicitement Ă  un sursaut de l’Europe qu’appelle le prĂ©sident, qui doit d’ailleurs s’étendre Ă  l’ensemble de  la communautĂ© internationale.

Dans la prise de conscience des EuropĂ©ens, les dĂ©clarations rĂ©centes de Donal Trump – "je dirai Ă  Poutine de faire ce qui lui plait aux EuropĂ©ens qui ne paient pas assez pour l’OTAN" - comptent sans doute pour beaucoup. Ces propos ont dominĂ© l’atmosphère inquiète de la confĂ©rence annuelle sur la sĂ©curitĂ© Ă  Munich, au cours de laquelle le chancelier allemand a lui aussi appelĂ© Ă  un "sursaut de l’Europe". Il reste Ă  voir si celui-ci se produira et comment il va se manifester. On pense Ă  plusieurs tests Ă  ce sujet :

  • la capacitĂ© des EuropĂ©ens, pour tenir leurs engagements vis-Ă -vis de l’Ukraine, Ă  relancer pour de bon leurs industries de dĂ©fense ;
  • le sort qui sera fait Ă  l’idĂ©e d’un emprunt europĂ©en de 100 milliards d’euros, avancĂ©e initialement par la première ministre estonienne et Ă  laquelle M. Macron s’est ralliĂ© ; ou Ă  d’autres propositions telles celle avancĂ©e par madame von der Leyen de crĂ©er un poste de Commissaire europĂ©en Ă  la dĂ©fense ;
  • peut-ĂŞtre de manière moins visible, la disposition Ă  prendre des risques : dans son allocution Ă  l’ÉlysĂ©e en recevant M. Zelenski, le prĂ©sident de la RĂ©publique rappelle que nous ne sommes pas en guerre avec la Russie mais renonce Ă  mentionner que nous voulons Ă©viter toute "escalade". Dans les armes que la France va transfĂ©rer Ă  l’Ukraine, figurent de nouveau des missiles Scalp (au nombre de 40), systèmes Ă  moyenne portĂ©e permettant aux Ukrainiens des frappes en profondeur, y compris sur la CrimĂ©e et sur le territoire russe.

Or les indications qui nous viennent de Kiev laissent penser que les Ukrainiens sont contraints de se replier sur une stratĂ©gie avant tout dĂ©fensive, mais comportant un volet offensif avec des frappes stratĂ©giques  sur les arrières russes. 

Le contexte global

Deux ans après l’agression russe, il faut aussi constater que la guerre en Ukraine, venant après la crise liée au Covid, a creusé un écart entre l’Ouest et les États émergents – le Sud global comme l’on dit désormais. Cet écart est considérablement accru par la guerre entre Israël et le Hamas. Le conflit persistant au Proche-Orient fait le jeu de la Russie. Il empêche les dirigeants occidentaux de se concentrer sur le sort de l’Ukraine. Plus encore, étant donné l’impopularité du soutien occidental à Israël dans le Sud global , il rend plus difficile une stratégie d’isolement de la Russie, et notamment une stratégie de lutte contre les contournements des sanctions. Or, plus la guerre se prolonge, moins les Occidentaux pourront se dispenser d’une telle stratégie, sauf à laisser M. Poutine continuer à financer sa guerre par la reconversion de son économie vers la Chine, l’Inde et plus généralement le Sud global.

Copyright : THIBAULT CAMUS / POOL / AFP

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