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Un an de guerre en Ukraine : quel bilan pour les sanctions Ă©conomiques occidentales ? 

Entretien avec Agathe Demarais

Un an de guerre en Ukraine : quel bilan pour les sanctions économiques occidentales ? 
 Agathe Demarais
Économiste, spécialiste de l’économie mondiale et des sanctions américaines
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Ukraine, Russie : le destin d'un conflit

Alors que la guerre en Ukraine est entrée dans sa deuxième année, quel bilan peut-on dresser des sanctions occidentales mises en place contre la Russie depuis le mois de février 2022 ? Quels étaient leurs objectifs et ont-ils été atteints ? Selon quels critères peut-on parler "d'efficacité" des sanctions, une efficacité que beaucoup remettent en cause ? Enfin, quelles perspectives d’évolution peuvent être envisagées ? Les réponses d'Agathe Demarais, autrice de Backfire, un livre sur les sanctions économiques, et directrice des prévisions mondiales de l'Economist Intelligence Unit (EIU), le centre de recherche indépendant du magazine The Economist.

Avant de parler d'efficacité des sanctions, il est important de revenir sur leurs objectifs initiaux et leurs fondements. Quels sont ces objectifs et ont-ils été énoncés suffisamment clairement ?

Trois objectifs principaux sont poursuivis par les Occidentaux au travers des sanctions engagĂ©es depuis un an. 

En premier lieu, il s’agit d’adresser un message diplomatique fort de soutien Ă  l'Ukraine et d’unitĂ© transatlantique et europĂ©enne vis-Ă -vis de la Russie. De ce point de vue lĂ , on peut dire que la mission est accomplie. L'unitĂ© occidentale a Ă©tĂ© remarquable et sans faille et Vladimir Poutine ne s'attendait pas Ă  ce qu’une partie des avoirs de la Banque centrale de Russie soient gelĂ©s dès les premières semaines du conflit, et encore moins Ă  ce qu’un embargo europĂ©en soit dĂ©clarĂ© sur les importations de pĂ©trole russe fin 2022. 

Deuxièmement, les sanctions visent Ă  dĂ©grader les capacitĂ©s de la Russie Ă  faire la guerre. L'Ă©conomie russe est en rĂ©cession depuis l’annĂ©e dernière, ce qui diminue les ressources du Kremlin, qui doit prĂ©server la paix sociale dans son pays. Les sanctions ne suffiront pas Ă  provoquer un effondrement Ă©conomique de la Russie mais elles contribuent Ă  rĂ©duire les ressources Ă©conomiques dont la Russie dispose et qui lui permettent de poursuivre l’effort de guerre en Ukraine. Alors que les stocks d’armes de la Russie s’épuisent, les sanctions sur les semi-conducteurs pèsent sur la production de missiles russes, qui repose en partie sur des semi-conducteurs amĂ©ricains. 

Enfin, le troisième objectif porte sur les effets de long terme pour l’économie russe. Ă€ ce jour, les sanctions qui ont le plus d'impact sont les mesures amĂ©ricaines de 2014 qui privent le secteur Ă©nergĂ©tique russe de technologie et de financement occidentaux. Or l'exploitation de nouveaux champs en Arctique pour pallier Ă  l'Ă©puisement des gisements russes est impossible sans technologie occidentale. La Russie risque donc de perdre son statut de grande puissance Ă©nergĂ©tique sur le long terme : si 30 % du pĂ©trole et du gaz exportĂ©s sont aujourd’hui russes, cette proportion pourrait chuter Ă  15 % d’ici 2030 selon l’Agence Internationale de l'Énergie. 

Selon vous, les sanctions prises par les Occidentaux contre la Russie sont-elles efficaces ? 

La question de l’efficacité des sanctions occidentales est très politique et controversée. Je suis l'une des voix en France qui considère que les sanctions sont efficaces d’un point de vue purement économique, sans considérer les questions politiques ou militaires.

Ces sanctions n’avaient pas pour objectif de provoquer un changement de régime à Moscou, ni un effondrement économique [...] de la Russie.

Les objectifs des sanctions ont souvent Ă©tĂ© mĂ©compris, ou abordĂ©s de façon trop vague. Il est nĂ©cessaire de rappeler que ces sanctions n’avaient pas pour objectif de provoquer un changement de rĂ©gime Ă  Moscou, ni un effondrement Ă©conomique total et immĂ©diat de la Russie, qui reste la neuvième puissance Ă©conomique mondiale. MĂŞme si les mĂ©dia russes verrouillent l’information sur l’état rĂ©el de l’économie russe, plusieurs phĂ©nomènes peuvent ĂŞtre constatĂ©s. 

De nombreuses entreprises occidentales ont quittĂ© le pays, la demande en hydrocarbures russes a baissĂ© et un dĂ©couplage semble Ă©merger entre Moscou et la province sur le soutien Ă  la guerre. Alors que la dĂ©mographie russe est stagnante, voire dĂ©clinante, la mise en place des sanctions occidentales a accentuĂ© l’exode d’une partie de la population russe plus aisĂ©e et formĂ©e, au dĂ©triment de l’innovation et donc de la productivitĂ© russes. La faible croissance de la productivitĂ© russe devrait de surcroĂ®t pâtir du dĂ©part des forces vives russes au front ou Ă  l’étranger. Le secteur de l'automobile est dĂ©jĂ  fortement affectĂ© : la production de voitures a chutĂ© de 66 % en 2022, sous le double effet du manque en composants occidentaux et de la chute de la demande des mĂ©nages. 

Quelles leçons tirer de cette expĂ©rience des sanctions europĂ©ennes contre la Russie en contexte de guerre ? 

La mise en place de ces mesures contre la Russie dĂ©montre bien que les sanctions ne sont pas un instrument magique, et ne sont d'ailleurs pas conçues comme telles. Il faut avoir des attentes rĂ©alistes sur ce qu’elles peuvent nous apporter. Ce que cette annĂ©e de sanction dĂ©montre Ă©galement, c'est qu’il est absolument nĂ©cessaire de dĂ©finir des objectifs clairs pour les sanctions, ainsi que les conditions nĂ©cessaires pour qu’elles soient levĂ©es. Depuis le dĂ©but de la guerre, il y a Ă©normĂ©ment de confusion autour des objectifs visĂ©s. Pourtant, l'analyse empirique nous montre bien que les sanctions les plus efficaces sont celles qui ont les objectifs les plus clairs, avec des conditions de levĂ©e des sanctions prĂ©cisĂ©ment dĂ©finies. On peut ici penser aux sanctions amĂ©ricaines prises contre la Turquie en 2018, dans le but d’obtenir la libĂ©ration du pasteur amĂ©ricain Andrew Brunson : la Turquie savait exactement comment elle devait se comporter pour que les sanctions soient levĂ©es. Ă€ l'inverse, les dĂ©clarations amĂ©ricaines contradictoires de 2018 sur le retrait du JCPOA ont alimentĂ© la confusion la plus totale pour les responsables iraniens et europĂ©ens. 

Autre leçon importante : l’unitĂ© transatlantique a Ă©tĂ© quasiment parfaite depuis le dĂ©but des sanctions. Une unitĂ© d’autant plus remarquable que les États-Unis et les EuropĂ©ens ont derrière eux une longue histoire de dĂ©saccords sur des sujets en lien avec la Russie, comme l’ont montrĂ© les controverses autour du projet de gazoduc Nord Stream 2, qui a fait l’objet de lourdes sanctions amĂ©ricaines afin d'empĂŞcher sa construction. 

Sur les Ă©quilibres mondiaux et les jeux d’alliance, je retiens que la Russie tend Ă  devenir le vassal de la Chine. Si la Russie cherche Ă  opĂ©rer un pivot vers la Chine, ce tournant n’est pas rĂ©ciproque. En effet, contrairement Ă  certaines idĂ©es reçues, les entreprises chinoises ne se prĂ©cipitent pas vers le marchĂ© russe. En termes de valeurs des importations et des exportations, les exportations chinoises vers la Russie demeurent faibles (Ă©quivalentes Ă  celles de la ThaĂŻlande) et leur croissance en 2022 est comparable Ă  l'augmentation des exportations chinoises de façon gĂ©nĂ©rale. La Chine importe des hydrocarbures russes pour diversifier son mix Ă©nergĂ©tique, mais ne souhaite pas ĂŞtre dĂ©pendante des importations Ă©nergĂ©tiques depuis la Russie. 

Si la Russie cherche à opérer un pivot vers la Chine, ce tournant n’est pas réciproque. En effet,contrairement à certaines idées reçues, les entreprises chinoises ne se précipitent pas vers le marché russe.

Enfin, dernière leçon importante de cette annĂ©e de guerre et de sanctions : la Russie s'est engagĂ©e dans une vĂ©ritable guerre de l'information. Il faut donc faire preuve d’une grande vigilance s'agissant de la qualitĂ© et de la fiabilitĂ© des statistiques diffusĂ©es par la Russie. Moscou cherche en effet Ă  alimenter le narratif selon lequel les sanctions ne fonctionnent pas, en discrĂ©ditant les personnes qui soutiennent que les sanctions sont efficaces. Les chiffres publiĂ©s sont rĂ©visĂ©s Ă  la baisse rĂ©gulièrement. Pour analyser la situation Ă©conomique russe, il faut donc regarder la taille du PIB (qui ne reviendra pas Ă  son niveau d’avant-guerre avant 2027) plutĂ´t que le taux de croissance du pays.

Quelles perspectives d'Ă©volutions peuvent ĂŞtre envisagĂ©es pour ces sanctions ? Comment les renforcer ? Quels nouveaux obstacles se dessinent ? 

Pour renforcer la mise en Ĺ“uvre des sanctions, les AmĂ©ricains pourraient mettre en place des sanctions secondaires pour l’économie russe dans son entier - ce type de sanctions s’appliquant dĂ©jĂ  au domaine militaire - et pour les entreprises des pays devenus des plaques tournantes de contournement des sanctions europĂ©ennes, Ă  l’instar de la Turquie ou du Kazakhstan. Une harmonisation des sanctions europĂ©ennes renforcerait Ă©galement leur efficacitĂ© (les États-Membres peuvent avoir des divergences d'interprĂ©tation des sanctions). 

La nĂ©cessitĂ© d’opĂ©rer une transition Ă©nergĂ©tique, en dĂ©veloppant les ressources renouvelables, devrait aussi ĂŞtre bĂ©nĂ©fique Ă  long terme pour l'Union europĂ©enne. 

Cette volonté d'éviter d’utiliser le dollar comme monnaie d'échange a été réaffirmée par la puissante Organisation de Coopération de Shanghai.

Plusieurs tendances risquent toutefois d’entraver l’efficacitĂ© des sanctions occidentales sur le long terme. En premier lieu, la propagande russe anti-occidentale connaĂ®t beaucoup de succès dans les pays en voie de dĂ©veloppement, notamment sur le continent africain, en proie depuis plusieurs annĂ©es aux tensions avec d’anciennes puissances coloniales comme la France. Particulièrement agressive, cette propagande sur les rĂ©seaux tisse des liens factices entre les sanctions et l’insĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique et alimentaire dans le monde. 

L'Ă©mergence d’alternatives chinoises aux mĂ©canismes du système financier international risque de provoquer un affaiblissement du système financier occidental sur le long terme. Depuis 2020, la Russie et la Chine ont ainsi amorcĂ© une dĂ©dollarisation de leurs Ă©changes, en libellant leur commerce bilatĂ©ral majoritairement en roubles et en yuan. Cette volontĂ© d'Ă©viter d’utiliser le dollar comme monnaie d'Ă©change a Ă©tĂ© rĂ©affirmĂ©e par la puissante Organisation de CoopĂ©ration de Shanghai (qui rĂ©unit, entre autres, la Chine, l'Inde, la Russie et le Pakistan). Pour contourner le rĂ©seau bancaire Swift, la Chine a créé un système de paiement fondĂ© sur sa monnaie, Cips, et favorise le recours aux monnaies digitales de sa banque centrale (e-yuan), hors d’atteinte des sanctions occidentales. 

Selon les dernières estimations, la Chine devrait s'imposer comme la première puissance Ă©conomique mondiale d'ici 2040. La perte d'influence des États-Unis va entraĂ®ner un changement de paradigme majeur dans le domaine gĂ©opolitique. Dans cette perspective, trois blocs pourraient se dĂ©gager, un bloc occidental, un bloc menĂ© par la Chine avec son vassal russe, et un bloc des pays non alignĂ©s. Se pose alors la question de la place de l’Union europĂ©enne vis-Ă -vis des AmĂ©ricains, et du positionnement des non alignĂ©s s’ils doivent choisir un des deux autres blocs. 

 

Copyright image : Ludovic MARIN / AFP

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