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France-Allemagne : une rĂ©conciliation impossible ? 

Trois questions à Alexandre Robinet-Borgomano

France-Allemagne : une réconciliation impossible ? 
 Alexandre Robinet-Borgomano
Expert Associé - Allemagne

Le 22 janvier 1963, moins de 20 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le chancelier Konrad Adenauer et le prĂ©sident Charles de Gaulle signent un traitĂ© de coopĂ©ration destinĂ© Ă  sceller la rĂ©conciliation entre la France et l'Allemagne. Ce traitĂ©, qui reconnaĂ®t que la coopĂ©ration entre les deux pays constitue une Ă©tape indispensable sur la voie d'une Europe en paix, ouvre une nouvelle ère de la relation franco-allemande. 
 
Les commémorations organisées à Paris ce weekend à l’occasion des 60 ans du Traité interviennent cependant dans un contexte troublé : alors que les tensions géopolitiques imposent à l'Europe d'afficher un front uni, l'accumulation des sujets de tension entre Paris et Berlin fragilise la crédibilité de "couple" franco-allemand en Europe. Le changement d'époque (
Zeitenwende) thĂ©orisĂ© par le chancelier Olaf Scholz au lendemain de l'agression russe en Ukraine contribue-t-il Ă  relĂ©guer au passĂ© le caractère spĂ©cifique de la relation franco-allemande ? ÉlĂ©ments d’analyse par Alexandre Robinet Borgomano, conseiller pour l’Allemagne de l’Institut Montaigne. 

Depuis le dĂ©clenchement de la guerre en Ukraine, l'Allemagne vit un changement d'Ă©poque (Zeitenwende), qui conduit la première Ă©conomie d'Europe Ă  remettre en question les fondements de son modèle. En quoi ce changement d’époque a-t-il un effet dĂ©stabilisateur sur la relation franco-allemande ? 

Au lendemain de l'agression russe en Ukraine, le chancelier Olaf Scholz a prononcĂ© au Bundestag un important discours sur le changement d'Ă©poque (Zeitenwende), annonçant une remise en cause par l'Allemagne de ses fondamentaux. Ce changement d’époque est particulièrement significatif dans le domaine Ă©nergĂ©tique et dans celui de la politique Ă©trangère de sĂ©curitĂ©. 

Reconnaissant l'erreur qu’avait constituĂ©e la mise en place d'une dĂ©pendance excessive au gaz russe, le Chancelier confirme la volontĂ© de l'Allemagne d'accĂ©lĂ©rer le passage aux Ă©nergies renouvelables et de substituer le gaz russe par du gaz naturel liquĂ©fiĂ© (GNL). Constatant que plusieurs dĂ©cennies de sous-investissements avaient laissĂ© l’armĂ©e allemande dans un Ă©tat de dĂ©nuement total, le Chancelier annonce aussi sa volontĂ© d'Ă©lever Ă  2 % du PIB les dĂ©penses allemandes de dĂ©fense, tout en promettant la crĂ©ation d'un fonds spĂ©cial de 100 milliards d'euros pour faire de la Bundeswehr (les forces armĂ©es allemandes) la première armĂ©e d'Europe. 
 
En France, cette annonce fut accueillie avec intĂ©rĂŞt et prudence. Cela semblait signifier la remise en cause de la Energiewende  - la sortie de l'Allemagne du nuclĂ©aire, dĂ©cidĂ©e au lendemain de la catastrophe de Fukushima - mais Ă©galement la possible conversion de l'Allemagne au concept d'Europe de la dĂ©fense poussĂ©e par la France depuis des annĂ©es. 

Les Verts (Die GrĂĽnen) [...] sont parvenus Ă  imposer la sortie dĂ©finitive de l'atome par l'Allemagne. 

La déception fut à la hauteur des attentes : la nouvelle coalition au pouvoir a certes choisi de prolonger jusqu'au printemps le fonctionnement des dernières centrales nucléaires, mais les Verts (Die Grünen), qui au sein de la coalition dirigent le ministère de l'Économie et de l'Énergie, sont parvenus à imposer la sortie définitive de l'atome par l'Allemagne.

Dans le domaine militaire, les annonces du Chancelier se sont soldĂ©es par plusieurs dĂ©cisions perçues depuis Paris comme favorisant les États-Unis plutĂ´t que l'Union europĂ©enne : l'achat de F-35 amĂ©ricains, inscrit dans le cadre du Nuclear Sharing, et la dĂ©cision de dĂ©velopper un système de bouclier aĂ©rien (European Skyshield) en recourant Ă  des technologies amĂ©ricaines et israĂ©liennes, ont pu donner l'impression que l'Allemagne continuait de miser sur les États-Unis pour assurer la dĂ©fense de l'Europe.
 
Ă€ l'inverse, les dĂ©cideurs allemands reprochent Ă  la France de rester figĂ©e sur ses positions, en continuant de miser sur le nuclĂ©aire alors que la mise Ă  l’arrĂŞt forcĂ©e d'une partie du parc rend la France dĂ©pendante de l'Allemagne pour son approvisionnement en Ă©lectricitĂ©. Ils regrettent que les Français continuent de vivre au-dessus de leurs moyens, alors que la dette française atteint dĂ©sormais 113 % du PIB, contre 70 % en Allemagne. Berlin considère Ă©galement comme excessives les critiques adressĂ©es par Paris Ă  l’égard de l'achat de de F-35 AmĂ©ricains, dans la mesure oĂą une alternative europĂ©enne immĂ©diatement disponible restait, Ă  ce stade, inexistante. 

Depuis son Ă©lection Ă  la tĂŞte de l'Allemagne, Olaf Scholz a eu, Ă  plusieurs reprises, l'occasion de formuler sa vision de l'avenir de l'Europe, comme l'avait fait Emmanuel Macron au lendemain de son Ă©lection. AppliquĂ©es Ă  l'Europe, les visions françaises et allemandes du concept de souverainetĂ© sont-elles fondamentalement divergentes ?    

Des divergences persistent mais les visions françaises et allemandes sur l'avenir de l'Europe n'ont jamais Ă©tĂ© aussi alignĂ©es. Dans son discours sur l'Europe prononcĂ© Ă  Prague Ă  la fin du mois d'aoĂ»t, le chancelier Olaf Scholz a largement insistĂ© sur le nĂ©cessitĂ© de confĂ©rer Ă  l'Europe les moyens d’une nouvelle souverainetĂ©, dans les domaines Ă©nergĂ©tique et militaire, mais Ă©galement dans le domaine Ă©conomique, en esquissant les contours d'une vĂ©ritable politique industrielle europĂ©enne. Il s'agit lĂ  d'un vĂ©ritable tournant pour l'Allemagne. Après des annĂ©es de confrontations autour du concept "d'autonomie stratĂ©gique" la France et l'Allemagne s'alignent dĂ©sormais sur la volontĂ© de promouvoir une Europe plus souveraine et rĂ©siliente. 
 
Au-delĂ  du concept, ces visions s'entrechoquent nĂ©anmoins sur certains points qui sont loin d'ĂŞtre des points de dĂ©tail. 

MĂŞme s'il se dit favorable Ă  une modification des traitĂ©s, pour permettre dans certains domaines, comme la coopĂ©ration en matière de politique Ă©trangère, le passage Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e, le Chancelier continue de faire de l'Ă©largissement une prioritĂ© de sa politique Ă©trangère. La France, longtemps opposĂ©e Ă  l'ouverture de nĂ©gociations d’adhĂ©sion avec les pays des Balkans, est rĂ©cemment revenue sur sa dĂ©cision, sous rĂ©serve de rĂ©formes internes Ă  l'Union europĂ©enne, dont une rĂ©forme de sa gouvernance. 

La France et l'Allemagne s'alignent dĂ©sormais sur la volontĂ© de promouvoir une Europe plus souveraine et rĂ©siliente. 

La France et l'Allemagne ne partagent pas non plus la mĂŞme conception d'une Europe de la DĂ©fense. Pour l'Allemagne, il ne s'agit pas d'opposer le renforcement des capacitĂ©s de dĂ©fense de l'Europe et l’engagement au sein de l'OTAN, bien au contraire. C'est pour rester un partenaire crĂ©dible des États Unis au sein de l'alliance atlantique que l'Allemagne (et l'Europe) doivent investir massivement dans leur dĂ©fense. Berlin reste par ailleurs sceptique vis-Ă -vis des projets français d'Europe de la DĂ©fense, dans la mesure oĂą ceux-ci apparaissent encore trop souvent comme un moyen pour Paris de privilĂ©gier ses propres industries alors que les États-Unis restent le principal garant de la sĂ©curitĂ© de l'Europe. 

La position allemande est par ailleurs ambiguë en ce qui concerne sa relation avec la Chine. La crise ukrainienne lui a ouvert les yeux sur le risque de dépendance d'un régime autoritaire. Le gouvernement fédéral encourage ainsi les entreprises allemandes à ne plus dépendre trop exclusivement du marché chinois. Mais la récente visite à Pékin du Chancelier allemand en compagnie d'une délégation commerciale et sans associer le Président français, a suscité de l'inquiétude et de nombreuses critiques en France. Pour Paris, la dépendance de l'économie allemande à l'égard de la Chine reste, malgré des débats constructifs au sein de l'Union Européenne, une entrave à l'affirmation d'une véritable souveraineté européenne.

Finalement Paris et Berlin se reprochent réciproquement de faire "cavalier seul". On l'a vu lorsque Emmanuel Macron a annoncé unilatéralement, début janvier, la livraison de chars de combat légers à l'Ukraine, amenant Berlin et Washington à annoncer la même décision à peine quelques heures après.

Quelles seraient les mesures concrètes qui pourraient permettre de relancer le dialogue entre Paris et Berlin ? 

Paris et Berlin devraient pour commencer prendre conscience que leur Ă©loignement fragilise la crĂ©dibilitĂ© du couple franco-allemand en Europe. Vis-Ă -vis des pays d'Europe centrale et orientale, les deux puissances sont restĂ©es trop longtemps aveugles Ă  la menace que reprĂ©sentait la Russie de Vladimir Poutine. Leur incapacitĂ© Ă  dĂ©finir aujourd'hui une position commune vis-Ă -vis de cette agression - incapacitĂ© manifestĂ©e avec Ă©clat lors de l’annonce par Emmanuel Macron de l'envoi de chars de combat en Ukraine Ă  peine 24 heures avant l'annonce de cette mĂŞme dĂ©cision par Olaf Scholz et le prĂ©sident amĂ©ricain Joe Biden - donne le sentiment que les deux puissances europĂ©ennes ne sont pas Ă  la hauteur du drame qui se joue aux frontières de l'Europe. 

On voit néanmoins ces derniers temps se dessiner des initiatives concrètes qui témoignent de la volonté des deux pays d'avancer ensemble sur des sujets "limités mais décisifs".

On voit néanmoins ces derniers temps se dessiner des initiatives concrètes qui témoignent de la volonté des deux pays d'avancer ensemble sur des sujets "limités mais décisifs", selon la célèbre formule de Jean Monnet. En janvier, les ministres française et allemande des Affaires étrangères se sont rendues en Éthiopie pour renforcer le processus de paix, dessinant ainsi la possibilité d’une nouvelle politique franco-allemande en Afrique. Les ministres français et allemand de l'Économie ont publié en novembre une stratégie commune pour permettre à l’industrie européenne de faire face aux conséquences de l'Inflation Reduction Act, mis en place par les États-Unis.

Et la Première ministre Elisabeth Borne a signé avec le chancelier Olaf Scholz un accord de solidarité et d'approvisionnement énergétique inédit, qui rappelle l'importance de la coopération franco-allemande en cas de crise.

L'enjeu des commĂ©morations liĂ©es au 60ème anniversaire du traitĂ© de l'ÉlysĂ©e n'est pas d'effacer les divergences de vue et d'intĂ©rĂŞt entre les deux pays. Il s'agit d'identifier les projets sur lesquels la France et l'Allemagne veulent avancer ensemble dans l’intĂ©rĂŞt de l’Europe : Ă  cet Ă©gard la France et l'Allemagne pourraient se concentrer sur trois grands projets, identifiĂ©s par les dĂ©cideurs français et allemands rĂ©unis par l'Institut Montaigne et la Hertie Stiftung en novembre dernier : dĂ©finir en commun les scĂ©narios possibles pour l'issue du conflit ukrainien ; soutenir au niveau europĂ©en l’introduction d'un prix commun du CO2 ; et pousser pour un meilleur contrĂ´le par la Commission europĂ©enne des investissements chinois en Europe.

Il n’est pas souhaitable que la France et l'Allemagne soient alignĂ©s sur tout, mais il est nĂ©cessaire que les deux puissances manifestent leur volontĂ© de porter une nouvelle ambition pour l'Europe. 

 

 

Copyright image : John MACDOUGALL / AFP

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