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Formation professionnelle : le rendez-vous manquĂ© de la rĂ©forme

Trois questions Ă  Bertrand Martinot

Formation professionnelle : le rendez-vous manqué de la réforme
 Institut Montaigne
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Après des semaines de négociations, un accord sur la formation professionnelle semble avoir été enfin trouvé vendredi 16 février. Mais la réforme qui se dessine est-elle à la hauteur des enjeux ? Décryptage en trois questions par Bertrand Martinot, Senior Fellow à l’Institut Montaigne, économiste spécialiste de l’emploi et auteur de la note Réforme de la formation professionnelle : allons jusqu’au bout.

Le projet d’accord soumis par les partenaires sociaux sur la formation professionnelle vendredi dernier répond-t-il aux attentes du gouvernement ?

Pas vraiment ! La ministre du Travail a envoyĂ© aux partenaires sociaux un document d’orientation très prĂ©cis en novembre, leur indiquant lĂ  oĂą le gouvernement voulait en venir. Dans certains cas, notamment sur l’avenir du compte personnel de formation (CPF), pierre angulaire de la rĂ©forme et au cĹ“ur du programme du candidat Macron, les choses Ă©taient assez claires. 

Or les partenaires sociaux, sous les apparences de grandes transformations, cherchent surtout Ă  conserver le système en l’état et Ă  limiter au maximum la partie des fonds de la formation qui profiteraient directement aux individus. Certes, ils proposent de supprimer les aberrantes listes administratives qui dĂ©terminaient rĂ©gionalement et par branche les formations Ă©ligibles au CPF. De mĂŞme, ils font des avancĂ©es notables en matière de construction des rĂ©fĂ©rentiels de formation. 

Mais, dans ce document, le CPF est toujours sous-financĂ©. Il est toujours valorisĂ© en heures et non en euros comme le souhaite le gouvernement. Ce point n’est pas un dĂ©tail : la valorisation en heures signifie tout simplement que les appareils syndicaux et patronaux de branche continueront de fixer administrativement la valeur monĂ©taire de ces heures de formation, de manière toujours aussi opaque et incomprĂ©hensible pour les entreprises comme pour les salariĂ©s et les chĂ´meurs. 

Quant au Conseil en Ă©volution professionnelle, complĂ©ment indispensable du CPF (il faut que les salariĂ©s disposent d’un conseil de ce type pour utiliser valablement et de manière Ă©clairĂ©e leur CPF), il y a certes un embryon de financement prĂ©vu. Mais les partenaires sociaux s’arrangent aussitĂ´t pour verrouiller le système puisque ce sont eux qui dĂ©termineront la liste des opĂ©rateurs Ă©ligibles au niveau rĂ©gional. 

S’agissant de l’apprentissage, qu’apporte ce document ?

Sur ce point, il dĂ©cline les orientations du gouvernement annoncĂ©es par le Premier ministre il y a une semaine : transfert de la taxe d’apprentissage aux branches professionnelles, financement et gestion paritaire des contrats d’apprentissage, crĂ©ation d’un fonds de pĂ©rĂ©quation, fixation administrative par les branches de niveaux de prise en charge de ces contrats sur une base nationale. 

Bien entendu, les partenaires sociaux proposent que ce soit les OPCA qui collectent la contribution qui va succĂ©der Ă  la taxe d’apprentissage, alors qu’on aurait pu, par souci de simplicitĂ©, imaginer que ce soit les URSSAF. Mais qui se soucie de simplicitĂ© pour les entreprises dans ce document incroyablement technocratique de 52 pages rĂ©digĂ© par le Medef ? 

Il est prĂ©vu des actions de promotion, la crĂ©ation de plateformes, la prise en main de l’orientation, le transfert aux OPCA de l’enregistrement des contrats, de l’accompagnement des entreprises…  Bref, comme on pouvait s’y attendre, et sur le modèle de la formation continue depuis des dĂ©cennies, il va y avoir beaucoup de frais de gestion prĂ©levĂ©s!  

Les rĂ©gions qui Ă©taient compĂ©tentes sur cette matière depuis 1983, sont soigneusement tenues Ă  l’écart. On mentionne juste qu’elles Ă©laboreront, avec les partenaires sociaux rĂ©gionaux, des "schĂ©mas directeurs de l’apprentissage" qui ne seront Ă©videmment pas contraignants. Et qu’elles seront mises Ă  contribution pour aider financièrement les CFA Ă  investir. On ne comprend d’ailleurs pas pourquoi elles le feraient : il suffirait en effet que, dans le nouveau système, les taux de prise en charge fixĂ©s par les branches et payĂ©s par les OPCA intègrent les coĂ»ts d’amortissement des investissements des CFA. Derrière ces dĂ©bats en apparence très techniques se cachent des enjeux financiers considĂ©rables. 

Un dĂ©tail, qui n’en est pas un : les partenaires sociaux se sont aperçus que la fixation de taux uniformes nationaux de prise en charge des contrats d’apprentissage allaient gĂ©nĂ©rer des catastrophes (faillite de CFA qui auraient des coĂ»ts rĂ©els supĂ©rieurs Ă  ces taux administratifs nationaux). C’est pourquoi ils proposent que, pendant une pĂ©riode transitoire (d’une durĂ©e non prĂ©cisĂ©e), les taux de prise en charge soient calquĂ©s sur les coĂ»ts rĂ©els actuels de ces formations au niveau d’aujourd’hui. La rĂ©forme mettra donc un certain nombre d’annĂ©es Ă  ĂŞtre mise vraiment en place, mais c’était inĂ©vitable.  

Que faudrait-il faire ?

La balle est entre les mains du gouvernement. Ou bien il renonce Ă  ces rĂ©formes fondamentales pour l’avenir du pays, et il accepte de renforcer sur la formation professionnelle, comme il l’a fait malheureusement pour l’apprentissage, le poids des 400 branches et de leurs appareils syndicaux et patronaux dans le pilotage et le financement du système. Ou bien il considère qu’il a une fenĂŞtre de tir pour "renverser la table" et mettre fin Ă  ces arrangements d’un autre temps. Dans ce cas, il faudra remettre en chantier une nouvelle rĂ©forme dans quatre ans (c’est la durĂ©e moyenne entre deux rĂ©formes dans ce domaine), car on constatera très vite l’échec de celle de cette annĂ©e. 

Si, en revanche, le gouvernement choisit cette seconde option, il pourrait reconstruire durablement le système sur des bases solides et plus efficaces, comme nous le suggĂ©rons dans la note RĂ©forme de la formation professionnelle : allons jusqu’au bout (janvier 2018) : un pilier "droits individuels", correctement dotĂ©, ne passant pas par les OPCA et accompagnĂ© d’un Conseil en Ă©volution professionnelle passant par un marchĂ© rĂ©gulĂ© par la puissance publique ; un pilier "professionnalisation", dĂ©diĂ© aux formes d’alternance (contrats de professionnalisation) prĂ©parant aux certifications spĂ©cifiques aux branches ; enfin, un pilier "plan de formation", spĂ©cialement conçu pour les TPE et PME, intermĂ©diĂ© par les OPCA, mais sur la base d’une adhĂ©sion volontaire des entreprises. 

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