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Explosion des prix de l’énergie, que faire ?

Explosion des prix de l’énergie, que faire ?
 Eric Chaney
Auteur
Expert Associé - Économie

Les prix du gaz, du charbon, du pétrole et de l’électricité flambent. La hausse la plus spectaculaire concerne le gaz fossile : sur le marché à terme de Londres, son prix a été multiplié par 7,8 entre la fin de 2019 et la fin septembre 2021. En réalité, toutes les formes d’énergie sont touchées : la pénurie de gaz entraîne un recours accru au charbon, dont les centrales allemandes et chinoises sont friandes, avec à la clef une hausse des prix. Celui de l’électricité, partiellement dépendant de ceux des sources primaires que sont le gaz et le charbon, suit également. En France, où, pourtant, la production électrique est très largement indépendante des sources fossiles, son prix de gros a plus que doublé en un mois. Et l’hiver dans l’hémisphère Nord, saison de forte demande, n’a même pas commencé.

Plusieurs questions sont posées par ce rapide renchérissement du coût de l’énergie : quelles en sont les causes immédiates ? Le pic est-il transitoire ? Quelle est la tendance de long terme ? Comment les gouvernements peuvent-ils réagir ?

Pourquoi cette hausse ? Reprise post-Covid, bien sûr

La cause première de l’envolĂ©e des prix est assez claire : la demande d’énergie causĂ©e par la reprise post-politiques de confinement a poussĂ© le système mondial de production d’énergie Ă  ses limites. Les stocks de gaz fossile et de charbon sont au plus bas, et l’électricitĂ© ne se stocke pas, ou marginalement. Ă€ l’approche de l’hiver, les marchĂ©s anticipent que le dĂ©sĂ©quilibre ne se rĂ©soudra pas aisĂ©ment, car les producteurs d’énergies fossiles en position dominante, Russie pour le gaz et Arabie Saoudite pour le pĂ©trole, ne vont pas se prĂ©cipiter pour ouvrir les vannes. 

Mais aussi pouvoir de marché de la Russie et de l’Arabie Saoudite…

Le pouvoir oligopolistique de la Russie et de l’Arabie Saoudite leur permet d’extraire une belle rente des consommateurs lorsque la demande est forte. 

Si la production de gaz russe a augmenté au cours des derniers mois, les exportations vers l’Europe sont restées plates. De leur côté, les pays de l’OPEP ont décidé de ne pas relever leurs quotas de production. Ces comportements ont une explication économique simple : le pouvoir oligopolistique de la Russie et de l’Arabie Saoudite leur permet d’extraire une belle rente des consommateurs lorsque la demande est forte.

Que les dirigeants de ces pays en profitent pour faire une démonstration de leur pouvoir de marché mérite certainement l’attention des politiques, mais ce n’est pas la raison première de cette pénurie artificiellement entretenue.

… et réduction de l’offre d’électricité pilotable en Europe

La seconde cause du dĂ©sĂ©quilibre Ă©nergĂ©tique est la rĂ©duction de l’offre disponible en continu : depuis 2010, l’Allemagne a fermĂ© 11 de ses 17 centrales nuclĂ©aires, rĂ©duisant ainsi l’offre d’énergie nette de 12,4 GWe. En fermant la centrale de Fessenheim, la France a retirĂ© encore 1,8 GWe. Huit centrales nuclĂ©aires de la rĂ©gion des Grands Lacs aux États-Unis ont Ă©tĂ© dĂ©commissionnĂ©es. MĂŞme si l’éolien et le photovoltaĂŻque ont pris leur essor depuis 2010, ce sont des sources d’énergie tributaires de la mĂ©tĂ©o, et qui ne peuvent compenser structurellement la fermeture de sources permanentes et pilotables. La preuve Ă©tant le recours au gaz et au charbon au point d’épuiser les stocks ou la dĂ©cision par l’administration Biden d’injecter du gaz dans les rĂ©seaux Ă  partir des rĂ©serves stratĂ©giques.

Le risque de pénurie et de blackouts dévastateurs pour l’économie et l’anticipation de coûts d’approvisionnement plus élevés dans le futur ont déjà conduit les gouvernements de certains pays, États-Unis, Royaume-Uni et France notamment, à annoncer la construction de nouvelles centrales nucléaires, traditionnelles ou modulaires, mais cela ne modifiera pas l’offre à court et moyen terme. L’équilibre du marché devra donc venir de la demande, qui faiblira de façon saisonnière à la fin de l’hiver. Malheureusement, il est probable qu’à l’arrivée de l’hiver 2022, les mêmes causes produiront les mêmes effets.

À long terme, les prix de l’énergie ne peuvent qu’augmenter

Ă€ la rigiditĂ© de l’offre s’ajoute l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de la transition Ă©nergĂ©tique pour passer des sources d’énergie fossiles aux sources dĂ©carbonĂ©es. Pour y parvenir, l’Union europĂ©enne a dĂ©cidĂ© d’étendre le nombre de secteurs soumis Ă  des quotas d’émissions de CO2, et de rĂ©duire ces quotas, de façon Ă  parvenir Ă  la neutralitĂ© carbone en 2050 - c’est l’objet du plan "ParĂ© pour 55" (Fit for 55) prĂ©parĂ© par la Commission. 

Même si le plan de Bruxelles doit encore passer sous de nombreuses fourches caudines, le message est clair : le prix du carbone, donc des sources fossiles qui fournissent encore 40 % de l’énergie primaire consommée dans l’Union européenne, continuera à augmenter, et avec lui le prix final moyen de l’énergie. Même si l’augmentation conjoncturelle des prix est liée aux soubresauts de la pandémie, la tendance structurelle est bel et bien à la hausse.

Même si l’augmentation conjoncturelle des prix est liée aux soubresauts de la pandémie, la tendance structurelle est bel et bien à la hausse.

Et l’on ne saurait s’en plaindre : le renchĂ©rissement du prix des ressources fossiles est l’incitation la plus puissante Ă  s’en Ă©carter ; l’augmentation du prix relatif de l’énergie elle-mĂŞme est un aiguillon poussant Ă  rĂ©duire l’intensitĂ© Ă©nergĂ©tique de nos Ă©conomies, comme on le constate depuis plus de vingt ans. Sans en ĂŞtre une condition suffisante, l’augmentation des prix de l’énergie est nĂ©cessaire Ă  la dĂ©carbonation de nos Ă©conomies - l’autre volet Ă©tant les investissements en infrastructures et le financement de la recherche et de l’innovation.

Le "chèque Ă©nergie", c’est bien mieux qu’une taxe flottante… 

Le traumatisme du mouvement des gilets jaunes a rendu les dĂ©cideurs allergiques aux augmentations des prix de l’énergie. Comme, cette fois, il ne s’agit pas seulement des carburants liquides mais aussi du gaz de chauffage et de l’électricitĂ©, chacun a rĂ©pondu dans l’urgence. Pour sa part, le gouvernement Castex a optĂ© pour un encadrement du prix de l’électricitĂ© et une augmentation de 100 € du chèque Ă©nergie payable en dĂ©cembre aux mĂ©nages dont le revenu annuel n’excède pas un certain seuil. Pour une famille de trois personnes (1,8 unitĂ©s de consommation) ayant un revenu annuel infĂ©rieur Ă  10 080 €, le chèque devrait s’élever Ă  377 €, soit une augmentation de 3,7 % du revenu.

À son crédit, le gouvernement a résisté au chœur des sirènes appelant à compenser l’augmentation du prix du gaz ou de l’essence par une baisse des taxes, modulation parfois appelée "taxe flottante"

Cette idée est en réalité contre-productive, car elle revient à transférer des recettes du budget de la nation vers les comptes des fournisseurs, Gazprom ou Saudi Aramco. Imaginons en effet que tous les pays importateurs réagissent à une hausse des prix en baissant leurs taxes sur les combustibles. Ce faisant, ils augmenteraient la demande et les producteurs pourraient revenir au même équilibre de marché en augmentant leurs prix, empochant ainsi une rente supplémentaire. Comme quoi une idée apparemment de bon sens peut totalement se retourner contre son intention première.

"L’homme veut avoir bien chaud, tous les jours", chantaient les révolutionnaires allemands

L’augmentation du prix de l’énergie peut faire Ă©clater le budget des mĂ©nages aux revenus les plus bas et, comme, les rĂ©volutionnaires allemands le chantaient en 1934 :

L’homme veut avoir des bottes, oui

Il veut avoir bien chaud tous les jours

dans le "Front des travailleurs", dont les paroles étaient de Bertold Brecht. Lors d’un pic extrême de prix de l’énergie, le chèque énergie leur répond de façon adéquate. Mais, comme son nom l’indique, il ne peut être utilisé que pour payer les factures d’énergie ou de rénovation énergétique. Il vise donc à effacer la hausse du prix de l’énergie, réduisant de ce fait l’incitation à réduire sa consommation d’énergie.

Comment devraient ĂŞtre allouĂ©es les recettes tirĂ©es du prix du carbone, qu’il s’agisse de taxes nationales ou de revenus de l’ETS redistribuĂ©s aux États ?

Mais qu’en irait-il en cas d’augmentation structurelle du prix de l’énergie, causée par un prix du carbone croissant dans le temps ? Une redistribution allouée d’avance à la réduction des factures d’énergie ne peut que réduire l’effet incitatif et transformateur du prix du carbone. Déjà, l’utilisation du chèque énergie devrait être laissée à la libre appréciation des bénéficiaires, de façon à ce que le signal prix du carbone puisse jouer, y compris pour les bas revenus.

Plus gĂ©nĂ©ralement, comment devraient ĂŞtre allouĂ©es les recettes tirĂ©es du prix du carbone, qu’il s’agisse de taxes nationales ou de revenus de l’ETS redistribuĂ©s aux États ?

Vers un "dividende carbone", ciblé vers les bas revenus

L’économiste Thomas Douenne, co-lauréat du prix de thèse de l’Association Française de Science Économique a montré à l’aide de micro-simulations que la taxation du carbone entraînait des effets redistributifs importants, même si la solution prônée par les économistes, une redistribution uniforme des revenus du carbone, était mise en œuvre. Douenne montre dans le cas français que cette stratégie de "dividende carbone" rendrait certes la taxe carbone progressive, mais aussi qu’une proportion non-négligeable des ménages à bas revenu seraient quand même pénalisés, en raison de l’hétérogénéité des consommations énergétiques. Il y voit une raison objective du mouvement des gilets jaunes.

Allouer le dividende carbone, parfois intitulĂ© "revenu climatique" en France, de prĂ©fĂ©rence aux mĂ©nages Ă  bas revenu (1er dĂ©cile par exemple) rĂ©soudrait la difficultĂ©, sans amoindrir l’incitation Ă  rĂ©duire ses propres Ă©missions. 

 

Copyright : SEBASTIEN BOZON / AFP

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