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Entre IsraĂ«l et le groupe de Visegrád : La valse des dĂ©mocraties illibĂ©rales

Trois questions Ă  Dominique MoĂŻsi

Entre Israël et le groupe de Visegrád : La valse des démocraties illibérales
 Dominique MoĂŻsi
Conseiller Spécial - Géopolitique

Au carrefour de contextes politiques très denses et d’une Histoire lourde, le sommet rĂ©unissant les membres du Groupe de Visegrád Ă  JĂ©rusalem aurait eu une haute dimension symbolique. Il n’a finalement pas eu lieu dans le format prĂ©vu, du fait d’un nouvel incident diplomatique entre IsraĂ«l et la Pologne : une dĂ©claration du Premier ministre IsraĂ©lien Benyamin Netanyahou a mis le feu aux poudres. Comment interprĂ©ter ce nouveau conflit entre la Pologne et IsraĂ«l ? Quels enjeux politiques et stratĂ©giques en ressortent ? Dominique MoĂŻsi, conseiller spĂ©cial gĂ©opolitique pour l’Institut Montaigne, rĂ©pond Ă  nos questions.

Pourquoi le sommet de JĂ©rusalem n'a-t-il pas eu lieu, et quelles sont les consĂ©quences de cette annulation ?

L’incident diplomatique significatif et symbolique qui a eu lieu s’inscrit dans une histoire très longue et dans des prĂ©occupations de politique intĂ©rieure immĂ©diates. Histoire très longue d’abord, quand l’on considère le rĂ´le polonais dans la Shoah : si Auschwitz et beaucoup d’autres camps se trouvaient bien en Pologne, ils Ă©taient gĂ©rĂ©s par des Allemands et non par des Polonais. Pour les Polonais, la Pologne comme les Juifs ont Ă©tĂ© victimes d’Hitler. Au niveau quantitatif, plus de trois millions de Juifs polonais et trois millions de Polonais ont Ă©tĂ© tuĂ©s.

IsraĂ«l voit dans les pays du V4 (Pologne, Hongrie, RĂ©publique Tchèque et Slovaquie) un levier pour contrecarrer les pressions europĂ©ennes anti-israĂ©liennes sur le conflit israĂ©lo-palestinien.

Ensuite, il y a la question de la distinction chez les Polonais sur la question de ceux qui ont joué un rôle dans la Shoah. Si des Polonais se sont livrés à des actes antisémites durant cette période, ce sont "des" Polonais et non "les" Polonais. Or, la base de l’incident est là, une confusion sur la phrase prononcée par Benyamin Netanyahou et rapportée par les médias israéliens, selon qui le Premier ministre aurait dit "les" Polonais et non "des" Polonais, ce qu’il a nié par la suite.

Au-delĂ  de cela, la grande question est qu'IsraĂ«l voit dans les pays du pacte de Visegrád des pays qui lui sont plus favorables que la majoritĂ© des pays de l’Union europĂ©enne sur la question des Palestiniens. Les quatre pays du groupe de Visegrád ont des positions très proches d'IsraĂ«l car très proches de celles des Etats-Unis, et ce sont les pays les plus proches des Etats-Unis car ce sont ceux qui ont le plus peur de la Russie. Cela est très clair pour la Pologne, un peu moins pour la Slovaquie et la RĂ©publique Tchèque, un peu moins encore pour la Hongrie. Mais IsraĂ«l voit dans ces pays un levier pour contrecarrer les pressions europĂ©ennes anti-israĂ©liennes sur le conflit israĂ©lo-palestinien. C’est une manière aussi pour le V4 (Pologne, Hongrie, RĂ©publique Tchèque et Slovaquie) de dire : "nous sommes de bons EuropĂ©ens". C’est, enfin, un paradoxe car IsraĂ«l se rapproche de ces pays alors qu’ils ont le plus haut niveau d’antisĂ©mitisme. Tous ces pays flirtent donc avec la dĂ©mocratie illibĂ©rale, comme pour dire : "dĂ©mocraties illibĂ©rales, tendez-vous la main".

Peut-on s'attendre Ă  un apaisement rapide de ces tensions par l'entremise de puissances Ă©trangères ?

Deux pays peuvent jouer. Les Etats-Unis, d’abord, ne veulent pas voir deux de leurs alliés se disputer, et Varsovie et Jérusalem sont toutes deux proches des Américains. D’ailleurs, les Polonais ont demandé une base militaire américaine en Pologne sans même qu’il n’y ait de concertation avec les Européens. Les Russes ensuite, car il n’est pas certain qu’ils aient un quelconque intérêt à l’aggravation des tensions. Les Russes, au fond, ont et veulent des liens forts avec Israël, et Netanyahou visite d’ailleurs plus souvent Moscou que Jérusalem.

De l’autre côté, chez les Européens, certains - dont le V4 - sont des alliés inconditionnels d’Israël, tandis que d’autres sont très proches d’Israël mais demeurent très critiques vis-à-vis de son gouvernement. C’est le cas de la France et de l’Allemagne, avec néanmoins une plus grande difficulté pour ces derniers compte tenu de leur Histoire.

Je ne pense pas qu’il y ait, au fond, une réelle évolution de la position de la France. La diplomatie française met toujours l’accent sur le conflit israélo-palestinien, et le Quai d’Orsay considère que même si elle ne figure pas en tête de l’agenda diplomatique des nations, cette question est essentielle car rien ne peut être réglé dans la région sans elle. La sécurité d’Israël dépend donc de sa légitimité, qui elle-même dépend de l’entente avec les Palestiniens. C’est la position de la France, et, dans un autre registre, celle que défendait le romancier Amos Oz pour qui la clé de la paix était l’existence d’un État palestinien aux côtés d’Israël.

Quels signaux cet incident renvoie-t-il concernant la situation politique intĂ©rieure en IsraĂ«l ?

Il faut garder Ă  l’esprit le fait que les deux pays approchent de pĂ©riodes Ă©lectorales : le 9 avril pour IsraĂ«l, et Ă  l’Automne pour la Pologne. Les deux gouvernements sont donc en campagne sur cette question et ont intĂ©rĂŞt Ă  rallier leur Ă©lectorat. Il y a donc des calculs de politique intĂ©rieure. L’apaisement ou le non-apaisement sera en partie fonction des Ă©lections israĂ©liennes.

Si Netanyahou l’emporte avec une coalition encore plus à droite que celle qui est la sienne aujourd’hui, ce sera avec la participation, qui choque tout le monde y compris les américains, de ce que les Anglo-saxons appellent le Jewish Power, descendants indirects du groupuscule d'extrême droite du rabbin Kahane assassiné en 1990. Il ne s’agit pas seulement d’un parti religieux, c’est un parti raciste, anti-arabes et anti-musulman, une honte pour la démocratie israélienne.

L’apaisement ou le non-apaisement sera en partie fonction des élections israéliennes.

Pourquoi fait-il cela ? Car il se sent menacĂ©, un peu comme Donald Trump se sent menacĂ© aux Etats-Unis : par les juges qui risquent de l’accuser de corruption. Or, en IsraĂ«l, on ne plaisante pas avec cette question. Ce que l’on reproche Ă  Benyamin Netanyahou est passible de prison, comme le rappelle l’épisode d’Ehud Olmert. En face de lui se trouve la coalition "Blanc Bleu", et le rĂ©sultat final est très difficile Ă  prĂ©voir. Pour le moment, Netanyahou est second derrière ce vote modĂ©rĂ©, plutĂ´t centre-gauche, qui a des rĂ©ponses Ă  toutes les questions censĂ©es, avec un homme charismatique, Benny Gantz, ancien chef d’état-major, qui a une aura et une envergure importantes. Netanyahou pourrait rester au pouvoir avec une coalition d’extrĂŞme droite plus importante que les centristes, auxquels se rallieraient les Arabes. La question est de savoir si la victoire de Netanyahou rendra plus facile ou pas les pressions sur le pays. Toutefois, si Gantz l’emporte, il apaisera les tensions. Il est d’ailleurs dĂ©jĂ  critique vis-Ă -vis de la diplomatie israĂ©lienne, et qualifie de bourde le fait qu’ils aient gâchĂ© le succès hautement symbolique d’un sommet de Visegrád Ă  JĂ©rusalem.

 

Copyright : Ariel Schalit / POOL / AFP

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