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M. Netanyahou en Europe - qu'est venu faire le Premier ministre israĂ©lien ?

M. Netanyahou en Europe - qu'est venu faire le Premier ministre israélien ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le Premier ministre israélien a visité successivement Berlin, Paris et Londres du 4 au 6 juin dernier. S’agissait-il d’un voyage de routine ?

En un sens oui, bien entendu. M. Netanyahou vient frĂ©quemment en Europe – il en est Ă  sa troisième visite Ă  Paris depuis l’élection de M. Macron Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique. Le Premier ministre israĂ©lien s’apprĂŞte Ă  affronter prochainement des Ă©lections. Il sait que le soutien Ă  IsraĂ«l s’est refroidi dans les opinions europĂ©ennes, mais que le cordon ombilical entre la vieille Europe et l’Etat juif est loin d’être rompu. Il doit comprendre que la prolongation des incidents dans la bande de Gaza et l’augmentation continuelle du nombre de victimes du cĂ´tĂ© palestinien – plus de 120 actuellement – depuis le dĂ©clenchement de la "marche du retour" suscite le trouble jusque dans les milieux les plus fidèles Ă  IsraĂ«l. Il y avait donc dans le dĂ©placement du Premier ministre une dimension de relation publique au moins autant que la recherche d’objectifs diplomatiques proprement dits.

"M. Netanyahou s’est heurté dans les trois capitales à une ligne commune de soutien au JCPOA."

Au demeurant, la visite a été assez peu couverte par les médias. A Paris, des images de la conférence de presse commune au président de la République et au Premier ministre ont montré deux hommes se déclarant – poliment – à peu près en désaccord sur tout (l’accord nucléaire iranien, le processus de paix au Proche-Orient, Gaza, etc.) mais échangeant des claques dans le dos, avant d’aller de concert inaugurer l’exposition célébrant le soixante dixième anniversaire de la création d’Israël. A Londres, cet anniversaire a pris pour des raisons évidentes une résonnance particulière. Plus qu’ailleurs, mais de façon en fait limitée, des protestations se sont élevées dans la capitale britannique sur l’attitude du gouvernement israélien actuel à l’égard des Palestiniens. Une réunion s’est même tenue à la Chambre des Lords à ce sujet.

S’il n’est pas sans intĂ©rĂŞt cependant de revenir sur cette visite, c’est principalement en raison de son contexte gĂ©opolitique. Avant de quitter JĂ©rusalem, M. Netanyahou avait indiquĂ© que son intention Ă©tait de traiter de deux sujets avec ses homologues europĂ©ens : l’Iran et l’Iran. Beaucoup de commentateurs ont compris que le Premier ministre israĂ©lien avait l’intention de chercher Ă  convaincre Mme Merkel, M. Macron et Mme May de se rallier Ă  la position du prĂ©sident Trump et de quitter Ă  leur tour l’accord sur le nuclĂ©aire iranien. En fait, il s’est heurtĂ© dans les trois capitales Ă  une ligne commune de soutien au JCPOA. Le visiteur – que cela ait Ă©tĂ© au dĂ©part son intention ou qu’il se soit adaptĂ© Ă  la rĂ©action de ses interlocuteurs – n’a en fait pas demandĂ© Ă  Berlin, Paris et Londres de dĂ©noncer Ă  leur tour l’accord nuclĂ©aire avec l’Iran : il s’est contentĂ©, a-t-il expliquĂ© Ă  la fin de sa tournĂ©e, d’expliquer que cet accord Ă©tait de toute façon "mort" ou "sur le point de mourir". Et cela pour des raisons Ă©conomiques : les entreprises europĂ©ennes abandonnent l’Iran, peu soucieuses de s’exposer Ă  des rĂ©torsions amĂ©ricaines ou de perdre des marchĂ©s aux Etats-Unis.

"Contrairement à l’approche retenue jusqu’ici, c’est en faisant la paix avec le reste du monde arabe que les Israéliens pourraient aboutir à une paix avec les Palestiniens."

C’est sur un autre terrain que M. Netanyahou a fait porter son effort de conviction : il est venu parler aux EuropĂ©ens de la posture agressive de l’Iran Ă  l’égard de l’ensemble du Proche-Orient et d’IsraĂ«l lui-mĂŞme bien sĂ»r, en singularisant la prĂ©sence militaire et paramilitaire iranienne en Syrie. La menace iranienne dans la rĂ©gion, a fait valoir le chef du gouvernement israĂ©lien, est en train de redessiner la carte gĂ©opolitique du Proche-Orient.L’intervention qu’il a faite Ă  ce sujet Ă  l’issue de sa tournĂ©e devant le think tank britannique Policy Exchange mĂ©rite Ă  cet Ă©gard de retenir l’attention.

Le Premier ministre y expose qu’IsraĂ«l ne tolĂ©rera pas que l’Iran maintienne des forces militaires, sous une forme ou sous une autre, en Syrie. Une fois Daesh dĂ©faite, ou sur le point de l’être, TĂ©hĂ©ran n’a plus aucune justification pour maintenir son implantation en Syrie. M. Netanyahou indique qu’il a sur ce point l’accord du prĂ©sident Poutine. Lorsque le journaliste qui l’interviewe constate qu’en effet, Ă  chaque attaque israĂ©lienne contre les Iraniens en Syrie, "the Russians turn a blind eye", l’orateur le reprend ironiquement "blind? Really?" ! Toutefois, la menace iranienne n’affecte pas seulement la sĂ©curitĂ© d’IsraĂ«l, ce sont tous les Etats arabes qui sont concernĂ©s. Le prĂ©sident Trump, selon le dirigeant israĂ©lien, a eu parfaitement raison de dĂ©noncer le JCPOA parce que cet accord mettait l’Iran Ă  portĂ©e de l’arme nuclĂ©aire mais aussi parce que les bĂ©nĂ©fices Ă©conomiques qu’en a tirĂ© le rĂ©gime ont Ă©tĂ© entièrement rĂ©investis dans une entreprise de conquĂŞte systĂ©matique de la rĂ©gion. Sur ce point, il y a une convergence de vues et d’intĂ©rĂŞts entre les Etats arabes et IsraĂ«l, ce qui explique le rapprochement graduel auquel on assiste depuis quelques annĂ©es et qui s’est accĂ©lĂ©rĂ© ces derniers mois.

M. Netanyahou ne prĂ©tend pas que la discorde historique entre les Arabes et IsraĂ«l est d’ores et dĂ©jĂ  surmontĂ©e. Il Ă©voque seulement un rapprochement en cours, qui pourrait ĂŞtre aussi facilitĂ© par la contribution qu’IsraĂ«l, grâce notamment Ă  sa maĂ®trise des nouvelles technologies, pourrait apporter au dĂ©veloppement de la rĂ©gion. L’une des consĂ©quences qu’en tire M. Netanyahou est l’opportunitĂ©, selon lui, de reconsidĂ©rer la question palestinienne : contrairement Ă  l’approche retenue jusqu’ici, c’est en faisant la paix avec le reste du monde arabe que les IsraĂ©liens pourraient aboutir Ă  une paix avec les Palestiniens. Dans ce contexte, pour la première fois depuis des annĂ©es, le Premier ministre israĂ©lien mentionne la possibilitĂ© d’une "solution Ă  deux Etats" - mais en marquant sans ambiguĂŻtĂ© qu’IsraĂ«l gardera en toute hypothèse la haute main sur les questions de sĂ©curitĂ© sur "les deux Etats" : "les Palestiniens pourront se gouverner mais non pas nous menacer". Il lui est indiffĂ©rent qu’un tel "État palestinien" soit dĂ©crit comme rĂ©duit Ă  une "souverainetĂ© moins" ou Ă  une "autonomie plus".

"Pourquoi M. Netanyahou prend-il la peine de promouvoir sa vision d’un nouvel ordre proche-oriental auprès des Européens, alors même que, si on prend ce qu'il dit au pied de la lettre, les jeux sont faits ?"

Pour les observateurs qui suivent la scène proche-orientale, il n’y a rien de vraiment nouveau dans la prĂ©sentation faite par M. Netanyahou devant Policy Exchange. Sa thèse n’est Ă©videmment pas sans faiblesse. Par exemple, il est un peu rapide de soutenir qu’il existe un "camp arabe" qui serait uni contre l’Iran. En fait, ce que M. Netanyahou dĂ©crit comme l’approche des Arabes est surtout celle de l’Arabie saoudite et des Emirats Arabes Unis, Ă  laquelle ne s’identifient pas par exemple l’Egypte ou l’Irak, pour ne pas parler du Qatar. Quant Ă  l’Administration Trump, elle est animĂ©e en effet d’un solide sentiment anti-iranien, mais sa volontĂ© d’affronter l’Iran sur le terrain reste pour l’instant Ă  dĂ©montrer. L’intervention du Premier ministre israĂ©lien devant Policy Exchange offre cependant une synthèse particulièrement claire et articulĂ©e de ses vues. On peut imaginer qu’il a exposĂ© celles-ci avec la mĂŞme vigueur dans ses conversations avec la Chancelière allemande, le PrĂ©sident français et ses interlocuteurs Ă  Londres. On en revient alors Ă  la question de dĂ©part : pourquoi M. Netanyahou prend-il la peine de promouvoir sa vision d’un nouvel ordre proche-oriental auprès des EuropĂ©ens ? Alors mĂŞme que, si on prend ce qu’il dit au pied de la lettre, les jeux sont faits : le paysage de la rĂ©gion est en tout Ă©tat de cause en voie de recomposition par un alignement des intĂ©rĂŞts de l’AmĂ©rique, de la Russie, d’IsraĂ«l et des Etats arabes.

Un Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est que M. Netanyahou cherche vraisemblablement Ă  s’assurer, sinon que les EuropĂ©ens rejoignent la coalition anti-iranienne, du moins qu’ils ne viennent pas en limiter les effets en Ă©vitant un trop grand isolement de l’Iran. Les dĂ©cideurs europĂ©ens devraient en tirer deux leçons : d’abord, bien sĂ»r qu’il leur sera de plus en plus difficile de conserver une position d’équilibre entre les coalitions en voie de cristallisation en ce moment au Proche-Orient, en fonction du critère "pour ou contre l’Iran". La seconde leçon est plus importante : en raison de la stratĂ©gie suivie par TĂ©hĂ©ran, mais aussi des choix arrĂŞtĂ©s par les EuropĂ©ens eux-mĂŞmes, tout le dĂ©bat porte depuis le retrait amĂ©ricain du JCPOA sur la capacitĂ© de l’Europe d’assurer la poursuite des liens Ă©conomiques avec l’Iran en rĂ©sistant aux sanctions secondaires amĂ©ricaines ; or, la tournĂ©e europĂ©enne de M. Netanyahou n’incite-t-elle pas Ă  penser que la vraie carte de l’Europe est en fait politique ? L’un des rĂ´les majeurs de l’Europe ne rĂ©side-t-il pas dans la caution qu’elle peut apporter ou non Ă  telle ou telle Ă©volution ? Si cette sorte de "pouvoir de lĂ©gitimation" de l’Europe avait complètement disparu, au moins s’agissant du Proche-Orient, M. Netanyahou serait moins assidu Ă  cultiver les dirigeants europĂ©ens.
 

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