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Crise gouvernementale sur fond d'instabilité politique italienne

Trois questions Ă  Marc Lazar

Crise gouvernementale sur fond d'instabilité politique italienne
 Marc Lazar
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

Mercredi dernier, Matteo Renzi, ancien président du Conseil italien, à la tête du parti de Italia Viva, a annoncé le retrait de ses ministres de la coalition au pouvoir en Italie. Mardi, le gouvernement de coalition dirigé par Giuseppe Conte, qui associe le Parti Démocrate (centre gauche) et le M5S (parti anti-système), remportait de justesse un vote de confiance au Sénat, mais s’y voit privé de majorité absolue, et en ressort donc affaibli. Quelles implications pour la vie politique italienne ? Marc Lazar, spécialiste de la politique italienne, répond à nos questions.

Giuseppe Conte, le président du Conseil italien, vient d'obtenir la confiance du Sénat pour son nouveau gouvernement. Quelques jours avant cette nouvelle, il avait perdu le soutien du parti de Matteo Renzi. Qu'a impliqué le duel entre ces deux hommes politiques ?

En aoĂ»t 2019, Matteo Renzi s’était imposĂ© comme le grand adversaire de Matteo Salvini, le chef de la Ligue, qui avait dĂ©clenchĂ© une crise de gouvernement en espĂ©rant obtenir la dissolution des Chambres par le PrĂ©sident de la RĂ©publique puis gagner les Ă©lections pour arriver Ă  la tĂŞte du gouvernement. Matteo Renzi avait ensuite dĂ©clenchĂ© une scission très minoritaire au sein du Parti dĂ©mocrate et créé son propre petit parti, Italia viva. Celui-ci avait deux ministres et un secrĂ©taire d’état dans le gouvernement Giuseppe Conte 2, un gouvernement de coalition formĂ©, en plus d’Italia viva, par l’alliance de trois autres formations, le Mouvement 5 Ă©toiles, le Parti dĂ©mocrate de centre gauche et LeU (Libres et Ă©gaux) qui rassemble diffĂ©rents petits groupes de gauche. Depuis des semaines, Matteo Renzi critiquait, non sans fondement, le plan de relance Ă©laborĂ© par le gouvernement qu’il ne trouvait pas Ă  la hauteur des enjeux, et critiquait, en des termes extrĂŞmement durs, l’autoritarisme du PrĂ©sident du Conseil. En fait, Renzi souhaitait faire tomber celui-ci car il le considère dĂ©sormais comme une menace : Giuseppe Conte est bien plus populaire que lui et cherche, comme lui, Ă  s’imposer au centre de l’échiquier politique. C’est pourquoi ses ministres sont sortis du gouvernement. Giuseppe Conte a dĂ©cidĂ© de relever le dĂ©fi et plutĂ´t que dĂ©missionner, il a prĂ©fĂ©rĂ© se prĂ©senter devant les Chambres. Ă€ la Chambre des dĂ©putĂ©s, sa majoritĂ© est large, mais ce n’est pas le cas au SĂ©nat, oĂą il a obtenu une majoritĂ© relative de 156 votes favorables, contre 140 et 16 abstentions venues des rangs des "renziens". Le bras de fer entre Conte et Renzi n’est donc pas fini. 

En fait, Renzi souhaitait faire tomber [Conte] car il le considère dĂ©sormais comme une menace : Giuseppe Conte est bien plus populaire que lui et cherche, comme lui, Ă  s’imposer au centre de l’échiquier politique.

Certains parlent de "chaos politique" en Italie. Partagez-vous cet avis ? Quelle est votre lecture de la situation ?

L’incertitude politique est complète. Giuseppe Conte est certes sorti victorieux de cette nouvelle crise mais il est fragilisĂ© au Parlement comme aux yeux des Italiens ainsi que le dĂ©montrent les premiers sondages. Il lui faut très rapidement, et par tous les moyens selon une tradition historique dite de "transformisme" de la vie parlementaire italienne, trouver un soutien de 5 Ă  15 sĂ©nateurs (par exemple membres de Forza Italia ou de divers petits regroupements centristes).

Mais la tâche s’avère ardue car ces personnes visĂ©es font monter les enchères ou hĂ©sitent Ă  parier sur la survie politique de Giuseppe Conte tandis que les responsables du Mouvement 5 Ă©toiles ne veulent pas entendre parler d’un soutien exprimĂ© par certains Ă©lus chevronnĂ©s, anciennement dĂ©mocrates-chrĂ©tiens, qu’ils ont toujours fustigĂ©. L’objectif est d’éviter la paralysie. Dès mercredi, une rĂ©forme de la justice doit ĂŞtre prĂ©sentĂ©e au SĂ©nat et les sĂ©nateurs pro-Renzi ont annoncĂ© qu’ils voteraient contre. Le travail, fondamental, dans les commissions pourrait ĂŞtre bloquĂ©. De son cĂ´tĂ©, Matteo Renzi a Ă©chouĂ©, du moins pour le moment, Ă  Ă©liminer Giuseppe Conte mais il dĂ©tient avec ses sĂ©nateurs une sorte d’épĂ©e de Damoclès qui dĂ©terminera le sort du gouvernement actuel et, si celui-ci tombait dans les jours ou les semaines Ă  venir, la formation d’un autre exĂ©cutif. En revanche, son image s’est encore plus dĂ©gradĂ©e dans l’opinion publique qui ne retient dans son attitude que les jeux politiques auxquels il se livre et point ses propositions de fond concernant l’avenir du pays. Lui qui fut si populaire en 2014 bat dĂ©sormais des records d’impopularitĂ©. En outre, son propre groupe est divisĂ© sur la stratĂ©gie Ă  suivre. L’opposition de droite composĂ©e de la Ligue de Salvini, Frères d’Italie de Giorgia Meloni et Forza italia rĂ©clame des Ă©lections anticipĂ©es car les sondages les donnent gagnants. Mais ces partis sont divisĂ©s sur des questions fondamentales, comme, par exemple, sur le plan de relance et l’Union europĂ©enne. En outre, arriver au pouvoir dans le contexte actuel serait pour eux fort compliquĂ© sans compter que les tensions avec nombre de partenaires europĂ©ens et la Commission europĂ©enne reprendrait quasi immĂ©diatement. 

De toute façon, les Ă©lus des autres partis, y compris ceux d’Italia viva qui n’est crĂ©ditĂ© que de 2 Ă  3 % d’intentions de vote, n’ont nulle intention de risquer de perdre leurs positions. Ils seront donc tentĂ©s de tout faire pour soutenir le gouvernement Conte 3, ou trouver un autre chef de gouvernement, et espĂ©rer aller jusqu’à l’élection du nouveau PrĂ©sident de la RĂ©publique l’an prochain, voire jusqu’à la fin de la lĂ©gislature en 2023. 

Cette crise politique s’est jouée et continue de se jouer en décalage complet par rapport aux attentes des Italiens.

Ă€ plus long terme, quelles sont selon vous les perspectives italiennes, y compris au-delĂ  du politique et notamment dans le cadre de la lutte contre la crise sanitaire et Ă©conomique ?

Ces perspectives sont assez sombres. Cette crise politique s’est jouĂ©e et continue de se jouer en dĂ©calage complet par rapport aux attentes des Italiens. Toutes les enquĂŞtes d’opinion dĂ©montrent qu’ils n’ont pas compris celle-ci, mais que surtout leurs principales prĂ©occupations concernent leur santĂ©, la situation sociale et celle de l’économie. Ils manifestent une forte demande de protection et de sĂ©curitĂ© qui explique au demeurant et en partie la confiance qu’ils manifestent Ă  Giuseppe Conte, non pas tant pour sa personne que pour son rĂ´le institutionnel. 

La question essentielle est bien celle du plan de relance de 223 milliards d’euros en provenance de l’Union europĂ©enne, l’Italie Ă©tant le pays qui reçoit le plus d’aides, de fonds et de prĂŞts de Bruxelles. Les critiques de Matteo Renzi, mais aussi celles du Parti dĂ©mocrate, avant le dĂ©clenchement de la crise, ont contraint le gouvernement Ă  revoir sa copie. 70 % des ressources europĂ©ennes seront destinĂ©es aux investissements pour relancer la croissance. Les prioritĂ©s indiquĂ©es sont l’écologie, le numĂ©rique, la cohĂ©sion sociale et territoriale, et la santĂ© (21 milliards au total pour celle-ci). La culture, l’enseignement et la recherche devraient aussi bĂ©nĂ©ficier de cet argent. Or ce plan devra ĂŞtre discutĂ© avec les partenaires sociaux et adoptĂ© par le Parlement : les jeux restent donc ouverts. L’Union europĂ©enne s’inquiète non seulement de l’instabilitĂ© politique qui règne Ă  Rome mais encore se demande, comme beaucoup d’acteurs - le patronat, les organisations syndicales - et d’observateurs, si ces sommes colossales seront utilisĂ©es pour enfin relever les dĂ©fis structurels que l’Italie doit relever depuis des dĂ©cennies, comme, par exemple, la compĂ©titivitĂ© des entreprises, les investissements dans la recherche, l’éducation et l’innovation, le dĂ©veloppement du Mezzogiorno ou encore la rĂ©forme de l’administration publique. La prĂ©occupation porte enfin sur la dette publique estimĂ©e dĂ©sormais Ă  158 % du PIB et du dĂ©ficit public qui devrait atteindre 5,7 % Ă  la fin de cette annĂ©e. Or la faiblesse du gouvernement de Giuseppe Conte et de sa majoritĂ© sont de sĂ©rieux motifs de prĂ©occupation. Au lieu de saisir l’opportunitĂ© que reprĂ©sentent les aides de l’Union europĂ©enne pour dĂ©ployer une politique ambitieuse de rĂ©formes sur le long terme, l’Italie risque de pratiquer une navigation Ă  vue peu cohĂ©rente. Pourtant, cette annĂ©e, elle assure la prĂ©sidence du G20. Cela lui fournit l’occasion d’asseoir sa crĂ©dibilitĂ© internationale. C’est dire que de tout point de vue, 2021 sera une annĂ©e cruciale pour l’Italie. 

 

Copyright : Yara NARDI / POOL / AFP

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