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[Ă€ contrevoix] - Le scrutin proportionnel est-il un remède Ă  la crise dĂ©mocratique ?

[À contrevoix] - Le scrutin proportionnel est-il un remède à la crise démocratique ?
 Anne Levade
Auteur
Constitutionnaliste, professeure de droit public à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
 Benjamin Morel
Auteur
Maître de conférences en droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas

Entre représentativité du corps électoral et stabilité gouvernementale, faut-il choisir ? C’est habituellement sous ce dilemme que l’on présente le débat entre scrutin proportionnel et scrutin majoritaire. Le contexte politique lui donne une actualité renouvelée depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, alors que Michel Barnier, dans son discours de politique générale, s’est dit ouvert à une "réflexion sur le sujet". Le scrutin proportionnel, qui a fait l’objet de plusieurs engagements de campagne (Nicolas Sarkozy en 2007, François Hollande en 2012, Emmanuel Macron en 2017, puis 2022) peut-il répondre à la crise démocratique que traverse notre pays ? Pourquoi la France reste-t-elle l’"irréductible" pays à privilégier le scrutin majoritaire, seule dans l’Union européenne depuis le départ des Britanniques (le Royaume-Uni dispose d’un scrutin majoritaire à un tour) ? Entre enjeu démocratique de fond et tactique politique habile, la réforme du mode de scrutin doit-elle être mise à l’agenda ? Derrière cette bannière de "proportionnelle", quelles modalités différentes de scrutin peuvent être retenues et envisageables ? Entretien avec Anne Levade, professeure de droit public à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Benjamin Morel, constitutionnaliste et maître de conférences en droit public à l’université Paris-II.

 

Dans l’Histoire de France, quelle a Ă©tĂ© la place du scrutin proportionnel et pourquoi, en 1958, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle a-t-il fait le choix du scrutin majoritaire sans toutefois l'inscrire dans la Constitution ?

Benjamin Morel : La IVe RĂ©publique instaure un mode de scrutin proportionnel, corrigĂ© par la loi des apparentements en 1951 pour dĂ©favoriser gaullistes et communistes. Cette loi permettait aux partis de passer des accords grâce auxquels les listes "apparentĂ©es" remportaient l’intĂ©gralitĂ© des sièges de la circonscription si elles obtenaient ensemble plus de 50 % des voix. En cas contraire, la rĂ©partition des sièges se faisait selon la mĂ©thode de la plus forte moyenne. La proportionnelle visait Ă  instaurer une forte discipline des partis et un parlementarisme nettement organisĂ©. Toutefois, la circonscription dĂ©partementale a favorisĂ© non pas la multiplication de listes partisanes, mais de listes de barons et notables locaux affirmant leur pouvoir contre le parti ou en dehors. On a ainsi assistĂ© Ă  la multiplication de petits groupes centristes rĂ©tifs Ă  l’autoritĂ©. C’est la principale diffĂ©rence entre la France et d’autres pays europĂ©ens : l’échec de la structuration autour de partis.

Un seul principe guidait les fondateurs de la Ve RĂ©publique : le dĂ©sir de favoriser la constitution de majoritĂ©s absolues. C’est pourquoi Michel DebrĂ© souhaitait s’inspirer du modèle britannique (scrutin uninominal Ă  un tour), qu’il considĂ©rait comme un gage de stabilitĂ© politique. Ce mode de scrutin Ă©tait toutefois très controversĂ©, car il n’avait jamais Ă©tĂ© pratiquĂ© en France et avait rĂ©cemment conduit, en Grande-Bretagne, Ă  la victoire des Tories en sièges alors qu’ils avaient perdu en nombre de voix.

Le gĂ©nĂ©ral de Gaulle fit donc le choix d’en revenir au vieux mode de scrutin en place depuis le Second Empire et qui avait dominĂ© sous la IIIe RĂ©publique : le scrutin majoritaire Ă  deux tours, qui offrit une majoritĂ© absolue Ă  partir de 1962. 

Le général de Gaulle fit donc le choix d’en revenir au vieux mode de scrutin en place depuis le Second Empire et qui avait dominé sous la IIIe République : le scrutin majoritaire à deux tours, qui offrit une majorité absolue à partir de 1962. Celui-ci n’avait toutefois jamais encore donné de majorité absolue, et la Ve République fut donc pensée pour gérer des majorités relatives. Comme le mode de scrutin avait été la variable d’ajustement sous la IIIe République, les législateurs conservèrent cette souplesse en ne l’inscrivant pas dans la Constitution. La première législature de la Ve République, élue en novembre 1958, comprenait l’ensemble des grands courants politiques, avec une majorité claire pour les gaullistes menés par Debré.

Anne Levade :  J'ajouterais que le gĂ©nĂ©ral de Gaulle fut d’abord, sous la IVe, favorable Ă  la proportionnelle en laquelle il voyait le moyen de contrecarrer la montĂ©e en puissance du Parti Communiste et de limiter l’influence des partis. La proportionnelle, du reste, n’a Ă©tĂ© que peu appliquĂ©e, puisque l’introduction d’une prime majoritaire, avec la Loi des apparentements de 1951, l’a remise en cause. 

Il ne faudrait pas conclure hâtivement que le rĂ©gime des partis, sous la IVe, a rendu impossible la formation de coalitions, pourtant essentielles pour gouverner avec la proportionnelle : en rĂ©alitĂ©, c’est la proportionnelle qui a dĂ©multipliĂ© les forces en prĂ©sence. Le fait que le nombre des reprĂ©sentants soit proportionnel au nombre de voix a incitĂ© Ă  la crĂ©ation de nouvelles formations politiques.

Benjamin Morel :  Si l’on remonte encore plus loin dans notre histoire politique, la IIIe RĂ©publique concevait le Parlement comme le lieu de dĂ©libĂ©ration entre les "meilleurs" de chaque circonscription, selon une vision presque habermassienne avant l’heure de la dĂ©libĂ©ration. La dĂ©termination de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral est le fruit d’un Ă©change rationnel encadrĂ© par des procĂ©dures. Ă€ partir du moment oĂą les partis ont gagnĂ© en poids, on change de monde. Le programme politique reprĂ©sente une vision systĂ©mique de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral, prĂ©alablement choisie avant mĂŞme le dĂ©bat parlementaire. Les dĂ©putĂ©s doivent donc ĂŞtre disciplinĂ©s pour l’appliquer, ce que doit permettre la proportionnelle. Les partis entrent ensuite dans un jeu de coalition qui repose, lĂ  aussi, sur la discipline. Cette vision Ă©tait partagĂ©e par le MRP, la SFIO ou encore le PCF, formations dominantes du paysage politique d’alors.

C’est dans le contexte d’exacerbation des tensions de la Guerre froide, qui a exclu le PCF du champ des alliances, et des répugnances gaullistes à l’idée de s’inscrire dans une logique de coalition, que la crise devient importante. Les deux formations les plus disciplinées, pesant un bon tiers des sièges, ne pouvant appuyer un gouvernement, on doit gouverner entre droite et gauche en s’appuyant sur des micro-partis centristes. D’où la méthode des apparentements, qui devait faciliter la construction de coalitions stables à partir d’un paysage restreint, expurgé de deux tendances pourtant importantes. Cette configuration toute française de partis fragiles et féodalisés a conduit à l’échec de la IVe République.

Anne Levade : La proportionnelle est le mode de scrutin "le plus rĂ©cent". Il s’est dĂ©veloppĂ© concomitamment Ă  la naissance des partis, Ă  la fin du XIXe siècle (la première proposition de loi visant Ă  instaurer un scrutin proportionnel en France date de 1875, mais n’a pas prospĂ©rĂ©). Avant cela, les programmes reposaient avant tout sur une personne. C’est avec la confortation de l’Internationale communiste, portĂ©e par la SFIO et le PC, que les clivages se sont segmentĂ©s autour de partis et que le dĂ©bat autour de la proportionnelle est nĂ©, Ă  mesure que les partis Ă  gauche y ont vu leur intĂ©rĂŞt : valoriser leurs programmes, exister au-delĂ  des personnes. Voyant les partis commencer Ă  se structurer Ă  gauche, la droite a aussi cherchĂ© Ă  s’inscrire dans la mĂŞme dĂ©marche. Ainsi, le mode de scrutin et la structuration des partis influent l’un sur l’autre. Et il s’agit toujours d’un processus au long cours. Changer le mode de scrutin ne modifie pas immĂ©diatement le paysage politique, mais la prise en considĂ©ration du paysage politique a pu justifier un changement de mode de scrutin

Dans quelle mesure un changement du mode de scrutin peut-il rĂ©pondre Ă  la crise politique que nous traversons ?

Anne Levade :  Face Ă  la crise politique que nous traversons, on voit ressurgir l’idĂ©e qu’instaurer le scrutin proportionnel permettrait de faire face Ă  un phĂ©nomène de dislocation des partis qui rend impossible l’émergence d’une majoritĂ© de gouvernement. Or, une question fondamentale n’est pas rĂ©solue : celle de savoir si les accords de coalition rendus nĂ©cessaires par la proportionnelle faciliteraient la constitution de programmes politiques, ou si l’absence de programme politique solide au sein des partis rendrait impossible la mise en place de coalitions… C’est Ă©videmment le paradoxe de la poule et de l'Ĺ“uf, mais le fait est que l’état des partis politiques semble sĂ©rieusement hypothĂ©quer la mise en Ĺ“uvre de la proportionnelle. 

Il faut rappeler que le changement de mode de scrutin n’est pas, loin s’en faut, une idĂ©e neuve et que le passage Ă  la proportionnelle - sans jamais d’ailleurs qu’on n’en explicite les modalitĂ©s - a tout du mantra. On prĂ©tend vouloir donner satisfaction Ă  une aspiration de l'opinion, sans anticiper les consĂ©quences ni mĂŞme prendre sĂ©rieusement en considĂ©ration les Ă©lĂ©ments du contexte politique actuel et l’état de dĂ©composition du paysage politique. Penser qu’instaurer la proportionnelle conduira Ă  rationaliser les partis et les obligera Ă  clarifier leurs programmes Ă  travers des accords de coalition risque de n’être qu’un vĹ“u pieux.

Une question fondamentale n’est pas rĂ©solue : celle de savoir si les accords de coalition rendus nĂ©cessaires par la proportionnelle faciliteraient la constitution de programmes politiques, ou si l’absence de programme politique solide au sein des partis rendrait impossible la mise en place de coalitions.

Benjamin Morel : Il n’est pas certain que la proportionnelle dĂ©structure le système de partis. Si l’on compare avec d’autres dĂ©mocraties libĂ©rales, oĂą la proportionnelle est appliquĂ©e, on constate que la dĂ©composition du paysage politique est tout autant sensible. Par exemple, au Bundestag, oĂą le mode de scrutin est proportionnel, six formations politiques sont reprĂ©sentĂ©es. Ă€ l’AssemblĂ©e nationale française, oĂą le scrutin majoritaire prĂ©vaut, elles sont au nombre de onze. Le dĂ©bat est donc souvent caricatural, d’autant plus que les effets du scrutin proportionnel dĂ©pendent largement de ses modalitĂ©s d’application. Ensuite, une proportionnelle bien conçue (ce qui exclut la proportionnelle par dĂ©partement) favorise davantage les coalitions. Le scrutin majoritaire vous oblige Ă  partir uni dès le premier tour pour espĂ©rer le passer, et Ă  rester ensuite uni après le second, par crainte d’une nouvelle Ă©lection. Les alliances sont ainsi figĂ©es avant l’élection pour des raisons stratĂ©giques. Ă€ l’inverse, une proportionnelle permet Ă  chaque formation de se prĂ©senter sous ses propres couleurs et de nĂ©gocier des ententes après l’élection.

La proportionnelle n’implique toutefois pas une dĂ©personnalisation du jeu politique au bĂ©nĂ©fice de la rigueur programmatique et du compromis : aujourd’hui, les partis français sont structurĂ©s comme des Ă©curies prĂ©sidentielles. Cela est peut-ĂŞtre moins caricatural Ă  l’étranger, mais en Allemagne, les Ă©lecteurs ont votĂ© autant pour Merkel que pour la CDU-CSU. Les structures mouvementistes centrĂ©es uniquement autour de l’image d’un chef se sont dĂ©veloppĂ©es en France comme dans des pays pratiquant la proportionnelle (le Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo en Italie, Podemos de Pablo Iglesias en Espagne…).

En revanche, là où la proportionnelle peut être une réponse à la crise politique, au-delà de l’incitation à la construction d’accords de coalition, c’est parce qu’elle peut répondre à l’essor inquiétant de l’abstention. Les électeurs qui ont un rapport utilitariste au vote peuvent penser qu’aller voter ne sert à rien si leur candidat n’a aucune chance. Des études internationales, comme celles d’Arend Lijphart ou de l’Union interparlementaire, montrent ainsi que la proportionnelle, tout facteur égal par ailleurs, entraîne une hausse de la participation de 7 points dans la population générale et de 12 points chez les jeunes. On constate également un plus fort taux d’adhésion aux politiques publiques. Bien sûr, tant que les mesures politiques ne résoudront pas des problèmes comme la crise des hôpitaux ou la mauvaise gestion des services publics, la défiance ne disparaîtra pas. Cependant, le sentiment d’être mieux représenté peut générer davantage d’assentiment.

Anne Levade : Certes, mais le mode de scrutin ne suffit pas Ă  structurer la vie politique, et c’est lĂ  que l’observation comparĂ©e des systèmes politiques et constitutionnels montre ses limites. 

Les traditions et la culture politiques sont des variables majeures qui empêchent, en toute rigueur, de transposer des exemples étrangers en estimant que l’importation d’un mode de scrutin suffit à produire un résultat déterminé.

Les traditions et la culture politiques sont des variables majeures qui empêchent, en toute rigueur, de transposer des exemples étrangers en estimant que l’importation d’un mode de scrutin suffit à produire un résultat déterminé. On peut d’ailleurs dire la même chose lorsque, sur la base des résultats d’un scrutin majoritaire, on présente, par une simple opération de conversion, ce qu'auraient été les résultats avec un scrutin proportionnel. Là est bien ce qui rend les modes de scrutin si délicats puisque leur changement entraîne un changement dans les candidatures, dans la manière de faire campagne et, par voie de conséquence, dans les comportements des électeurs.

Derrière ce mot de "proportionnelle"se dĂ©clinent des options aux implications très diffĂ©rentes. Quelles sont-elles et quelles incidences politiques pourraient-elles comporter ?

Anne Levade : Il n’existe en effet pas une mais des formes de scrutin proportionnel. Ses variantes sont mĂŞme si nombreuses qu’il est impossible de prĂ©tendre Ă  l’exhaustivitĂ©.
On peut choisir une proportionnelle intégrale - qui s’applique à l’intégralité des élus - ou partielle - la dose de proportionnelle que régulièrement il a été envisagé d’instaurer. Mais ce seul choix n’est pas suffisant puisqu’il faut encore déterminer la circonscription - nationale ou, par exemple, départementale - dans laquelle le scrutin sera organisé et aussi fixer le seuil à partir duquel les formations politiques pourront avoir des représentants.

D’ailleurs on a tort de dire que la France ne pratique que le scrutin majoritaire. S’il est effectivement, à l’exception notable des élections de 1986, la règle pour les législatives, nombreux sont les autres scrutins organisés à la proportionnelle.

Ainsi, la proportionnelle intĂ©grale s’applique lors des Ă©lections europĂ©ennes, sur la base de listes nationales depuis 2018 alors qu’elles Ă©taient rĂ©gionales entre 2003 et 2018. Les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages se voient attribuer un nombre de dĂ©putĂ©s proportionnel Ă  leur score Ă©lectoral, dans la limite des 81 dĂ©putĂ©s dont dispose la France au Parlement europĂ©en. 

Les Ă©lections sĂ©natoriales sont organisĂ©es selon un scrutin mixte distinguant selon le nombre d’élus par circonscription, c’est-Ă -dire par dĂ©partement. Le scrutin est proportionnel dans les dĂ©partements dĂ©signant au moins trois sĂ©nateurs et il est organisĂ© selon la règle de la plus forte moyenne : on divise le nombre de suffrages obtenus par le nombre de sièges Ă  pourvoir pour obtenir le quotient Ă©lectoral, et chaque liste obtient autant de sièges que son nombre de voix contient ce quotient. Pour octroyer les sièges restants, on divise le nombre des voix obtenues par chaque liste par le nombre des sièges qui lui ont Ă©tĂ© attribuĂ©s au quotient, auquel on ajoute une unitĂ©. Un siège supplĂ©mentaire est ensuite donnĂ© Ă  la liste qui a obtenu la plus forte moyenne. On reproduit l’opĂ©ration pour chacun des sièges non attribuĂ©s jusqu'au dernier. Dans les circonscriptions ne dĂ©signant qu’un ou deux sĂ©nateurs, ceux-ci sont Ă©lus au scrutin majoritaire Ă  deux tours

Enfin, les Ă©lections municipales sont organisĂ©es Ă  la proportionnelle avec prime majoritaire dans les communes de plus de mille habitants : la liste en tĂŞte remporte 50 % des sièges, l’autre moitiĂ© est rĂ©partie Ă  proportion du score Ă©lectoral.

On le voit, dire que l’on veut mettre en œuvre la proportionnelle ne renseigne pas sur ses modalités et, en toute hypothèse, la question de l’attribution des sièges restants est délicate. Selon que l’on utilise la méthode du plus fort reste (les listes ayant le plus de restes l’emportent) ou la méthode de la plus forte moyenne, les rapports de force sont bousculés. La proportionnelle implique le choix d’un mode de calcul, sur lequel les partis ne tomberont pas d’accord : derrière le mot magique de "proportionnelle", mille formules existent dont aucune ne suscite unanimement l’adhésion. La difficulté du passage à la proportionnelle est donc inévitablement l’accusation de "tripatouillage" électoral.

Derrière le mot magique de "proportionnelle", mille formules existent dont aucune ne suscite unanimement l’adhésion. La difficulté du passage à la proportionnelle est donc inévitablement l’accusation de "tripatouillage" électoral.

Les partis qui y sont favorables se fondent sur des calculs plus ou moins fiables qui ne peuvent prendre en compte la pluralitĂ© des facteurs qui entrent en ligne de compte (modification des incitations Ă©lectorales, du comportement des Ă©lecteurs, de leur mobilisation, de la composition des listes). Et surtout chacun escompte pouvoir obtenir ainsi davantage de sièges ce qui, mathĂ©matiquement, est impossible. Les dĂ©ceptions nĂ©es de l’écart inĂ©luctable entre les projections et le rĂ©el, du cĂ´tĂ© des partis comme des citoyens, pourraient aggraver la contestation du modèle dĂ©mocratique. Le risque est donc grand, comme pour toute rĂ©forme institutionnelle, que le changement de mode de scrutin n’atteigne pas l’objectif pour lequel il aura Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©. 

Benjamin Morel : Je souscris Ă  deux points de votre dĂ©monstration : le comportement Ă©lectoral, de l’un Ă  l’autre des modes de scrutin, varierait considĂ©rablement. En vertu d’incitations diffĂ©rentes au vote, ce ne seraient pas les mĂŞmes Ă©lecteurs qui se dĂ©placeraient, ni les mĂŞmes comportements Ă©lectoraux auxquels on assisterait. D’oĂą l’inutilitĂ© de procĂ©der Ă  des simulations ou des recompositions d’anciennes Ă©lections, qui ne reposent sur rien de sĂ©rieux.

Le mode de scrutin n’est pas la "solution magique" pour guĂ©rir notre système dĂ©mocratique. Des États-Unis Ă  la Pologne ; de la Suède au Portugal, aucune dĂ©mocratie libĂ©rale ne peut se targuer d’être en bonne santĂ©. Les dernières Ă©lections en Autriche ont vu un parti d’extrĂŞme droite, fondĂ© par d’anciens nazis, obtenir près de 30 % des suffrages (29 % pour le FPĂ– d’Herbert Kickl). L’espace public est en crise, fracturĂ© par une polarisation grandissante, et aucune rĂ©forme du mode de scrutin ne pourra, Ă  elle seule, rĂ©gler cette situation. Nous sommes face Ă  une AssemblĂ©e nationale oĂą 25 % des sièges reviennent au RN, 12 % Ă  LFI, des partis qui s’accommodent difficilement des systèmes de coalition. Comme sous la IVe RĂ©publique, nous serions donc condamnĂ©s Ă  gouverner au centre dans une galaxie de partis et de mouvements n’ayant que peu en commun, tandis que les centristes "purs" sont eux-mĂŞmes dĂ©structurĂ©s. Le mode de scrutin majoritaire ne nous prĂ©serve en rien de cela… Il ne l’a en tout cas pas fait sous la IIIe ni en 1959. Il ne produit de majoritĂ© absolue et structurĂ©e qu’en cas de forte bipolarisation, ce qui n’est plus une Ă©vidence aujourd'hui.

Cela Ă©tant dit, je m’inscris en faux sur le point qui concerne la "culture politique" : cela ne renvoie Ă  aucune rĂ©alitĂ© tangible. Il suffit de se rappeler que les hommes politiques de la IVe RĂ©publique arguaient constamment que la "prĂ©sidentialisation" n’était pas dans la "culture" française pour refuser certaines rĂ©formes institutionnelles. Il y a des règles du jeu, et les acteurs politiques s’y adaptent. Les partis se dĂ©sintĂ©ressaient de la prĂ©sidentielle en 1965 et ont ensuite compris qu’il s’agissait d’une Ă©lection majeure. Si un prĂ©sident peut dire qu’il gouvernera, c’est parce qu’il escompte obtenir une majoritĂ© pour ce faire. Avec une proportionnelle, s’il ne peut en obtenir, il ne pourra pas annoncer dans son programme des rĂ©formes telles que celles des retraites ou de l’immigration, car cela dĂ©pendra d’une coalition postĂ©rieure qu’il ne contrĂ´le pas. Dans des pays aux histoires aussi diffĂ©rentes que le Portugal, l’Autriche ou la Finlande, on Ă©lit le prĂ©sident au suffrage universel, mais la chambre est Ă©lue Ă  la proportionnelle. Alors que le prĂ©sident n’a guère en droit moins de pouvoir dans ces pays qu’en France, il reste un organe effacĂ©.

Nous sommes confrontĂ©s Ă  une bataille d’intĂ©rĂŞts sur la vision du rĂ©gime : s’agit-il d’obtenir une majoritĂ© absolue soumise Ă  un chef ou de mettre en place un rĂ©gime plus parlementaire ?

Le présidentialisme à la française serait plus difficile à maintenir avec un scrutin proportionnel et évoluerait. Nous sommes confrontés à une bataille d’intérêts sur la vision du régime : s’agit-il d’obtenir une majorité absolue soumise à un chef ou de mettre en place un régime plus parlementaire ? Ce sont deux modèles politiques fondamentalement opposés qu’induisent les deux types de scrutin, et ils dépendent d’un choix politique plus que d’une inscription dans un essentialisme politique.

Anne Levade : Vous prenez l’exemple du Portugal pour montrer le peu de substance du concept de culture politique, puisque, selon vous, des institutions censĂ©es ĂŞtre semi-prĂ©sidentielles s’inscrivent bien dans une pratique parlementariste. Or, justement, le Portugal apporterait plutĂ´t un contre-exemple : une culture politique marquĂ©e par quarante-cinq annĂ©es de dictature et le souvenir cuisant du salazarisme peut expliquer que le prĂ©sidentialisme modĂ©rĂ© que la Constitution de 1976 portait en germe n’ait pas pris racine. La culture politique française est Ă  l’évidence diffĂ©rente et sans doute davantage prĂ©sidentialiste ! Si l’on en venait Ă  modifier le type de scrutin pour une prochaine Ă©lection lĂ©gislative, rien de garantit que cela apporterait l’évolution escomptĂ©e. 

Une culture politique se forge dans le temps long et suppose une rĂ©adaptation progressive et permanente aux Ă©vĂ©nements. Les aspirations Ă  une "VIe RĂ©publique" ou, plus modestement, Ă  un changement de mode de scrutin prĂ©sentĂ© comme susceptible de ramener la Ve Ă  l’épure du rĂ©gime parlementaire sont en rĂ©alitĂ© les symptĂ´mes d’un rĂ©flexe bien français qui consiste Ă  considĂ©rer que le salut tient Ă  un changement de Constitution. Il est alors logique de vouloir faire table rase du passĂ© et d’expliquer que la situation actuelle est la pire qu’on ait connue. C’est ainsi que l’on voit se multiplier les prises de position faisant l’apologie de la IVe RĂ©publique et contestant le bilan injustement nĂ©gatif que l’on en a dressĂ©. Si la mĂ©canique de la persuasion aboutit et que l’on passe Ă  une VIe RĂ©publique avec scrutin proportionnel, il y a fort Ă  parier que cela n’apportera aucune solution Ă  la crise dĂ©mocratique profonde que nous traversons et aux dĂ©fis urgents auxquels il faudrait prioritairement faire face : dĂ©sagrĂ©gation des forces politiques, dĂ©ficit.

Quels sont les principaux avantages et inconvĂ©nients du scrutin proportionnel selon ces diffĂ©rentes catĂ©gories ?

Benjamin Morel : Je n’ai rien, en soi, contre une VIe RĂ©publique… mais c’est un slogan, et je suis tout Ă  fait d’accord avec vous sur ce point. Il nous faut d’abord Ă©tablir un objectif, puis rĂ©flĂ©chir aux moyens Ă  mettre en Ĺ“uvre. Cherche-t-on Ă  instaurer un rĂ©gime plus parlementaire ? Une meilleure reprĂ©sentativitĂ© ? Davantage de stabilitĂ© politique ? Les effets de la proportionnelle sont bien connus : structuration des partis, assouplissement des alliances avant le premier tour. C’est justement parce que je partage l’idĂ©e qu’une rupture institutionnelle n’est pas souhaitable que je prĂ©conise des amĂ©liorations Ă  l’intĂ©rieur du système actuel, en passant simplement par une loi ordinaire. Je ne dis pas que les conventions citoyennes sont mauvaises en soi : elles sont utiles dans la mesure oĂą elles permettent de baliser une rĂ©flexion prĂ©alable sur les avantages et les inconvĂ©nients d’une rĂ©forme institutionnelle et de poser les bases du dĂ©bat public. Cependant, elles ne peuvent servir Ă  rĂ©diger un nouveau texte constitutionnel. Les constituants qui partent d’une feuille blanche ne savent rarement ce qu’ils Ă©crivent, et dix ans plus tard, ils ne reconnaissent pas ce qu’ils avaient imaginĂ©. Il faut donc faire preuve de pragmatisme : dĂ©finir des objectifs prĂ©cis et modifier Ă  la marge le texte existant. En ce qui concerne les rapports entre les pouvoirs, ou la dĂ©mocratie directe, on peut dĂ©jĂ  envisager de grands changements textuels sans bouleverser totalement notre cadre institutionnel.

Anne Levade : Certes, de la mĂŞme manière que personne n’aurait la drĂ´le d’idĂ©e d’établir un diagnostic mĂ©dical par "convention citoyenne", il faudrait Ă©viter de changer la Constitution de manière participative. La technicitĂ© du droit demande des manĹ“uvres de prĂ©cision

La crise actuelle n’est pas tant politique que démocratique. Dans ce contexte, se précipiter de remettre en cause les institutions me paraît particulièrement dangereux.

On court aussi le risque d’un effet de dĂ©ception phĂ©nomĂ©nal. Quelle que soit la formule choisie, cela ne changera pas notre paysage politique. La crise actuelle n’est pas tant politique que dĂ©mocratique. Dans ce contexte, se prĂ©cipiter de remettre en cause les institutions me paraĂ®t particulièrement dangereux. La dĂ©sinstitutionnalisation est l’une des dernières choses dont nous ayons besoin. Les institutions ont acquis une lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique assise sur un système de vote.

Si le rĂ©sultat de la proportionnelle suscite l’insatisfaction, comme c’est probable, la contestation sera encore aggravĂ©e. 

Ce n’est pas "le système" qui est défaillant et interdit la formation de coalitions, mais la structuration politique qui fait défaut : et cela, ce n’est pas le scrutin proportionnel qui le changera.

Benjamin Morel : Nous traversons effectivement une crise dĂ©mocratique et le risque d’effets dĂ©ceptifs est sĂ©rieux. NĂ©anmoins, cette crise dĂ©mocratique agit sur trois ressorts, et le scrutin proportionnel reste un levier d’action utile pour agir sur le dernier. 

- Une déstructuration de l’espace public, qui rend le débat sur le réel dysfonctionnel (instances de délibération, médias….)

- Une crise de la potens politique, de la capacitĂ© de la politique Ă  agir sur le rĂ©el. Les impĂ´ts augmentent (les prĂ©lèvements obligatoires reprĂ©sentent 43,2 % de notre PIB et les dĂ©penses publiques s'Ă©lèvent Ă  57 % du PIB), sans parvenir Ă  amĂ©liorer la qualitĂ© des services publics (santĂ©, Ă©ducation). Dès lors, et dans toutes les dĂ©mocraties occidentales, certains en appellent Ă  un chef providentiel. Le dĂ©sir d’autoritarisme part d’un constat d’impuissance. 

- Une crise de la reprĂ©sentativitĂ© politique. Or, cela, le scrutin proportionnel peut y rĂ©pondre en partie, comme la dĂ©mocratie directe, on en connaĂ®t et on en maĂ®trise les effets : faciliter les coalitions et surtout les faire perdurer après les Ă©lections sur des accords politiques stabilisĂ©s. Nous disposons de ces voies techniques pour opĂ©rer certains amĂ©nagements institutionnels

En quoi l’instauration de la proportionnelle pourrait affecter la stratĂ©gie du RN ?

Benjamin Morel : Pendant des annĂ©es, le Rassemblement national n’a pas proposĂ© de vision structurĂ©e ou de programme concret en matière institutionnelle, hormis son engagement constant en faveur de la proportionnelle, l’un de ses seuls chevaux de bataille dont il n’ait jamais dĂ©mordu.

Cependant, depuis quelques mois, le seul parti susceptible d’obtenir la majoritĂ© absolue dans le cadre du scrutin majoritaire Ă  deux tours actuel est prĂ©cisĂ©ment le RN, qui continue Ă  militer pour l’instauration de la proportionnelle. Cela a Ă©tĂ© illustrĂ© par la rĂ©action de Marine Le Pen au discours de politique gĂ©nĂ©rale de Michel Barnier, le 1er octobre, oĂą la dĂ©putĂ©e rĂ©clamait "une rĂ©forme institutionnelle permettant de rendre justice aux nouveaux Ă©quilibres politiques du pays", Ă  savoir "le scrutin proportionnel Ă  un tour, avec une prime majoritaire". C’est lĂ  une Ă©volution majeure : le RN est toujours favorable Ă  la proportionnelle, mais dĂ©sormais, il prĂ©conise une version avec une prime majoritaire, qui lui permettrait d'obtenir une majoritĂ© absolue. Avec une prime de 15-20 %, le RN pourrait espĂ©rer gouverner sous ses seules couleurs.

Anne Levade : Peut-ĂŞtre faudrait-il faire intervenir un Ă©lĂ©ment de psychologie, ou plus exactement de stratĂ©gie politique, et questionner la volontĂ© effective du RN d’arriver au pouvoir. La reprĂ©sentation proportionnelle lui garantit de ne pas obtenir une majoritĂ© absolue embarrassante pour un parti qui ne veut pas gouverner tout de suite, pour en ĂŞtre mieux capable Ă  terme. L’autre avantage du scrutin proportionnel avec prime majoritaire, pour le RN, c’est qu’il dĂ©sactive le front rĂ©publicain, ou ce qu’il en reste, et facilite donc l’ascension du Rassemblement National. 

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright image : Ludovic MARIN / AFP

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