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24/05/2019
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Bon anniversaire au RGPD ?

Regards croisés d'Adrien Basdevant et Florence Chafiol

Bon anniversaire au RGPD ?
 Adrien Basdevant
Avocat spécialisé en droit des nouvelles technologies
 Florence Chafiol
Avocate associée chez August Debouzy

Le 25 mai 2018, le règlement europĂ©en sur la protection des donnĂ©es (RGPD) est entrĂ© en application avec pour objectif l’harmonisation de la protection de la vie privĂ©e des citoyens europĂ©ens. Un an après, Adrien Basdevant, avocat fondateur d’une boutique spĂ©cialisĂ©e en droit des nouvelles technologies, et Florence Chafiol, avocate associĂ©e au sein du dĂ©partement Technologies PropriĂ©tĂ© Intellectuelle et Media d’August Debouzy, nous livrent leur premier bilan ainsi que leur regard sur les Ă©volutions prochaines.

Quel premier bilan tirez-vous de l’application du RGPD en France ?

ADRIEN BASDEVANT

Le premier constat est la prise de conscience par les utilisateurs et le grand public des droits dont ils disposent (droit d’accès, de rectification, de suppression, d’introduire une rĂ©clamation, etc.). Le nombre croissant de plaintes dĂ©posĂ©es en tĂ©moigne (la CNIL a enregistrĂ© 11 077 plaintes en 2018, soit une hausse de 32,5 % par rapport Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente). En rĂ©alitĂ©, la plupart de ces droits existaient dĂ©jĂ  depuis plus de quarante ans en France, mais du fait de sa très grande mĂ©diatisation, le RGPD a permis une meilleure connaissance des enjeux soulevĂ©s par le traitement des donnĂ©es personnelles.  
 
L’objectif du RGPD est de créer un écosystème de confiance pour concilier libre circulation des données et protection des individus. Pour cela, il fallait que cette conduite du changement soit perçue comme une opportunité plutôt que comme un risque. Cela semble être le cas, bien que l’augmentation du quantum des sanctions (pouvant aller pour rappel jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires) a certainement incité les acteurs à se mettre plus rapidement en conformité. Cette transformation constitue toutefois un processus continu et toutes les structures sont loin d’être prêtes.
 
Après cette première annĂ©e de transition, les autoritĂ©s de rĂ©gulation considèrent que les parties prenantes ont dĂ©sormais eu le temps de s’adapter. La CNIL a annoncĂ© vouloir dorĂ©navant traiter les dossiers avec fermetĂ©. Dès lors, après cette phase prĂ©paratoire (composĂ©e d’audits, de programmes de conformitĂ© et de nĂ©gociations contractuelles), les enquĂŞtes et les contrĂ´les vont s’intensifier fortement dans les prochains mois et annĂ©es. En France, des sanctions ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prononcĂ©es (par exemple en janvier 2019 contre Google pour 50 millions d’euros). Le contentieux autour des questions de donnĂ©es ne fait que commencer.

Quels ont été les enjeux majeurs de la mise en conformité des entreprises (grands groupes, TPE/PME, start-up, etc.) ?

FLORENCE CHAFIOL

Les grands principes du RGPD sont applicables tant aux grosses structures qu’aux plus petites (à l’exception de l’obligation de tenir un registre des traitements qui, en principe, ne devrait pas s’appliquer aux structures de moins de 250 salariés mais pour laquelle la CNIL a une approche très restrictive).
 
J’ai néanmoins pu observer que les petites structures ont longtemps cru que leur taille pouvait les dispenser de se conformer au RGPD. Un an après l’applicabilité du RGPD, ces dernières sont désormais mieux informées, la CNIL ayant d’ailleurs publié un guide pratique afin de les éclairer quant aux obligations qui s’appliquent à elles en termes de conformité.
 
En pratique, la mise en place des obligations qui découlent du RGPD varie en fonction (i) des technologies employées et développées, (ii) du nombre de données collectées et des catégories de données collectées (données sensibles ou non), (iii) du nombre de destinataires, et (iv) du nombre de personnes concernées par les traitements. Par conséquent, les enjeux ne diffèrent pas en fonction de la taille de l’organisme mais en fonction des variantes listées. En effet, une start up peut collecter davantage de données personnelles qu’une PME et proposer des technologies bien plus complexes d’un point de vue numérique que des grands groupes.
 
L’un des enjeux majeurs de la mise en conformité des entreprises a été la mise en place d’une gouvernance en matière de protection des données personnelles, souvent négligée par la plupart des entreprises. L’intérêt de la mise en place d’une telle gouvernance est d’intégrer dans chaque projet les problématiques liées à la protection des données dès la conception du projet, puis tout au long de la vie de la donnée personnelle.
 
De ce principal enjeu découlent d’autres sujets comme la nécessité de disposer d’une connaissance précise et exhaustive des différents traitements mis en place par les entreprises, afin de pouvoir cartographier les différentes données collectées et lister ces traitements.

Les entreprises ont également dû documenter leurs différentes pratiques en matière de protection des données et intégrer des clauses relatives aux données personnelles dans des documents existants (par exemple, dans des contrats de travail).

Les entreprises ont Ă©galement dĂ» documenter leurs diffĂ©rentes pratiques en matière de protection des donnĂ©es et intĂ©grer des clauses relatives aux donnĂ©es personnelles dans des documents existants (par exemple, dans des contrats de travail). De nombreuses entreprises avaient d’ores et dĂ©jĂ  adoptĂ© de telles clauses, cependant, elles n’étaient pas toujours conformes Ă  la rĂ©alitĂ© des traitements de donnĂ©es personnelles mis en oeuvre. Elles ont donc dĂ» ĂŞtre retravaillĂ©es pour tenir compte des obligations complĂ©mentaires Ă  la loi Informatique et LibertĂ©s de 1978 que le RGPD a imposĂ©. Les entreprises ont donc adaptĂ© ces politiques en fonction des traitements, des finalitĂ©s recherchĂ©es, des catĂ©gories de donnĂ©es collectĂ©es et ont dĂ» dĂ©terminer la base lĂ©gale la plus adĂ©quate pour leur permettre de mettre en place des traitements de donnĂ©es.

Le RGPD impose aux entreprises de faire preuve d’une transparence accrue en ce qui concerne les traitements de données qu’elles effectuent. Si les consommateurs étaient habitués à voir figurer des mentions d’information en bas des formulaires de collecte de données personnelles, les candidats ou fournisseurs n’étaient, eux, pas habitués à ce que les entreprises fassent preuve, vis-à-vis d’eux également, d’une véritable transparence. Inversement, les entreprises n’étaient pas habituées à faire preuve d’autant de transparence.

Les entreprises ont dû recenser l’ensemble de leurs fournisseurs et prestataires afin de contractualiser avec eux la répartition de leurs responsabilités en matière de protection des données, et ont entrepris de qualifier le rôle qui était dévolu à chacun de leur fournisseur (sous-traitant, responsable de traitement conjoint, responsable de traitement distinct), tâche beaucoup plus complexe et chronophage qu’il n’y paraît.

Les entreprises ont Ă©galement dĂ» dĂ©terminer prĂ©cisĂ©ment des durĂ©es de conservation adaptĂ©es Ă  chaque donnĂ©e personnelle collectĂ©e. C’est l’un des points qui s’avère souvent des plus complexes : cela nĂ©cessite un partenariat Ă©troit entre les Ă©quipes juridiques et les Ă©quipes IT afin de dĂ©terminer des durĂ©es de conservation adaptĂ©es aux obligations de l’entreprise et aux dĂ©lais de prescription. Une fois ces durĂ©es dĂ©terminĂ©es, il s’agit de les mettre en place de manière effective dans les processus internes. Cela n’est pas Ă©vident car les outils dont disposent les entreprises ne sont pas nĂ©cessairement adaptĂ©s Ă  la mise en place de purges ou d’archivages efficaces.

Enfin, les entreprises ont dû informer et sensibiliser l’ensemble de leurs équipes aux enjeux liés à la protection des données personnelles, soit par le biais de formations e-learning, par l’intervention sur place de personnes spécialisées sur le sujet ou encore par le biais de documents écrits.
 
En tout Ă©tat de cause, le tournant n’a pas Ă©tĂ© Ă©vident pour toutes les entreprises et la marche a Ă©tĂ© plus haute pour certaines que pour d’autres : celles qui n’avaient jamais rien fait depuis 1978, date Ă  laquelle la loi Informatique et LibertĂ©s a commencĂ© Ă  s’appliquer, ont forcĂ©ment Ă©tĂ© plus occupĂ©es que les autres.

Avance-t-on dans le sens d’une rĂ©glementation mondiale ?

ADRIEN BASDEVANT

Il n’existe effectivement pas de réglementation uniformisée à l’échelle internationale. Une tendance très intéressante semble toutefois se dessiner. Le RGPD devient un outil de soft power européen. N’ayant pas de géants du numérique, contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, l’Union européenne utilise le RGPD comme instrument pour influer sur les législations étrangères.
 
FLORENCE CHAFIOL

De plus, les nombreux scandales de violation des données qui ont eu un impact médiatique majeur, tels que Cambridge Analytica, Equifax ou Uber, ont fait de la protection des données personnelles un sujet central et une préoccupation au niveau mondial.

  • Aux Etats-Unis, les initiatives pour adopter une lĂ©gislation protectrice des donnĂ©es personnelles se multiplient avec l’adoption par de nombreux Etats de lois et rĂ©cemment l’adoption de la California Consumer Privacy Act (adoptĂ©e le 28 juin 2018, et entrĂ©e en vigueur le 1er janvier 2020).
  • Le BrĂ©sil a adoptĂ© sa propre rĂ©glementation sur la protection des donnĂ©es le 14 aoĂ»t 2018 (entrĂ©e en vigueur le 1er fĂ©vrier 2020) visant ainsi Ă  empĂŞcher l'utilisation abusive des donnĂ©es personnelles et Ă  offrir un meilleur niveau de confidentialitĂ© et de sĂ©curitĂ© aux personnes concernĂ©es.
  • La Chine a adoptĂ© une loi sur la cybersĂ©curitĂ© le 7 novembre 2016 (entrĂ©e en vigueur le 1er juin 2017) dont 11 articles sont consacrĂ©s Ă  la protection des donnĂ©es. Elle a Ă©galement Ă©tabli des principes gĂ©nĂ©raux en dĂ©cembre 2017 (entrĂ©e en vigueur le 1er mai 2018) qui semblent prĂ©senter des similitudes avec l’approche europĂ©enne.

De plus, plusieurs pays ont mis à jour leur législation nationale dans le but de faciliter les discussions avec la Commission européenne pour l’adoption d’une décision d’adéquation. En effet, cette décision est prise lorsque la Commission constate qu’un pays tiers ou une organisation internationale assure un niveau de protection adéquat et conforme aux principes européens (Article 45 du RGPD). C’est par exemple le cas du Japon qui a fait l’objet le 25 janvier dernier d’une décision d’adéquation qui aura pour conséquence de fluidifier les transferts de données entre les pays de l’Union européenne et le Japon.
 
ADRIEN BASDEVANT

Cela n’aboutira sans doute pas à l’élaboration d’une réglementation mondiale harmonisée, mais peut contribuer à une convergence vers des standards communs. Cette confluence aura d’autant plus de chances d’advenir si le RGPD est perçu comme un avantage compétitif décisif. En effet, des multinationales vont vouloir se saisir de ces réglementations pour se différencier de leurs concurrents. C’est le cas de Microsoft, qui applique le RGPD non seulement au sein de l’UE mais dans tous les autres pays du monde, afin de se démarquer des pratiques d’autres GAFA.
 
FLORENCE CHAFIOL

Le modèle européen pourrait certes être un standard mondial de protection des données personnelles. Cependant, à ce stade, la multiplication de lois différentes sur la protection des données personnelles au niveau mondial est quelque peu inquiétante car cela vient complexifier la tâche des entreprises qui doivent se conformer à des réglementations différentes, qui ne sont pas forcément toujours compatibles.

Quelles devraient ĂŞtre les prochaines Ă©tapes pour assurer le respect de la vie privĂ©e des citoyens europĂ©ens ?

ADRIEN BASDEVANT

La prochaine étape sera d’appliquer les règles déjà existantes. Plusieurs dispositions très protectrices, comme celles relatives aux décisions automatisées ou au profilage, n’ont jamais fait l’objet de décisions judiciaires. Par ailleurs, il va falloir affiner l’interprétation des principes du RGPD, par exemple afin de mettre à jour les codes de conduite sectoriels (assurance, santé, etc.) ainsi que pour l’imbrication avec des technologies de pointe (blockchain, chiffrement homomorphe, anonymisation, etc.). Toute la difficulté et le paradoxe avec l’auto-régulation prônée par le RGPD est qu’elle induit une forme d’insécurité juridique pour les groupes les plus proactifs et innovants. En effet, dans certaines hypothèses, ces derniers ne peuvent être certains que leur approche sera validée tant qu’ils ne sont pas contrôlés.

Enfin, il est utile d’avoir dès aujourd’hui des discussions éthiques sur les enjeux soulevés par les usages innovants. En effet, l’éthique permet de se préparer en amont aux évolutions futures (par exemple, sur la question des discriminations algorithmiques, ou de la reddition de comptes des boîtes noires, etc.) et aux nouvelles règles de droit à adopter.

Il est utile d’avoir dès aujourd’hui des discussions éthiques sur les enjeux soulevés par les usages innovants.

Ainsi, le "Privacy by design" Ă©tait un concept Ă©thique proposĂ© dès les annĂ©es 90 par Ann Cavoukian (responsable de l’Office de protection de donnĂ©es Ă  Ontario) avant de devenir une obligation lĂ©gale, trente ans plus tard, au sein du RGPD. Il est en revanche fondamental de rĂ©sister Ă  la tentation contemporaine de vouloir substituer le droit par l’éthique, car on a besoin de règles contraignantes. On ne peut se contenter uniquement de droit mou pour aborder des sujets de sociĂ©tĂ©.

FLORENCE CHAFIOL

Par ailleurs, il est vraisemblable que l’on voie apparaĂ®tre une multiplication d’actions menĂ©es par des groupes de personnes souhaitant faire entendre leurs voix par le biais d’associations ou d’organismes pouvant les reprĂ©senter. En effet, les individus peuvent de manière collective former des rĂ©clamations s’ils considèrent que les droits que leur confère le RGPD en matière de protection des donnĂ©es ont Ă©tĂ© violĂ©s. Peu d’actions ont pour le moment Ă©tĂ© lancĂ©es mais je ne serai pas Ă©tonnĂ©e que cette pratique se dĂ©veloppe. 

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