Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne

Le RGPD Ă  l’amĂ©ricaine : vers une innovation responsable ?

Regards croisés d'Annie Blandin et de Benoit Tabaka

Le RGPD à l’américaine : vers une innovation responsable ?
 Annie Blandin
Professeur à l’IMT Atlantique et membre du Conseil national du numérique 
 Benoit Tabaka
Directeur des relations institutionnelles, Google France

Le RGPD - Règlement Général pour la Protection des Données - n’en finit pas de faire des vagues. Alors qu’il a été longtemps critiqué comme étant un frein à l’innovation, plusieurs entreprises numériques outre-Atlantique se mobilisent afin de pousser à la création d’une régulation fédérale américaine qui en copierait les grands principes, allant ainsi dans le sens d’une protection accrue des données personnelles. Afin de nous éclairer sur ces enjeux, Annie Blandin, Professeur à l’IMT Atlantique et membre du Conseil national du numérique et Benoit Tabaka, Head of Public Policy and Government Relations chez Google répondent à nos questions.

Certaines grandes entreprises technologiques souhaitent que les Etats-Unis suivent l'Europe sur la voie de la rĂ©gulation des donnĂ©es personnelles. En quoi cette rĂ©gulation se diffĂ©rencierait-elle du RGPD ? 

Benoit Tabaka

Il y aurait sans doute davantage de points communs que de différences avec le RGPD ! Les grands principes qui sous-tendent le RGPD sont aussi ceux que l’on retrouve dans des instruments internationaux comme les principes de l’OCDE, adoptés en 1981, et les législations de plusieurs pays en dehors de l’Europe. Il est donc probable qu’une réglementation américaine partage beaucoup de ces éléments fondamentaux qui font l’objet d’un large consensus : principes de transparence, de sécurité, de qualité des données, de responsabilité... Les Etats-Unis ont cependant un avantage sur l’Union européenne : dans l’éventualité où une loi fédérale serait adoptée, le cadre réglementaire deviendrait davantage harmonisé et unifié que celui que l’on observe en Europe. Au sein de l’Union européenne, malgré les efforts pour tendre vers un marché unique numérique, et malgré le RGPD, il existe encore des divergences notables. Par exemple, les Etats membres n’avaient pas pu se mettre d’accord sur un âge de consentement standardisé. Par ailleurs, les vingt-sept régulateurs de l’Union européenne ont encore des approches assez différentes, en dépit d’un socle réglementaire désormais commun.

Annie Blandin

L'appel de certaines entreprises Ă  s'inspirer du modèle europĂ©en s’inscrit dans une Ă©volution qui voit converger les ambitions de l’Union europĂ©enne en matière d'extraterritorialitĂ© de ses règles, et les positions amĂ©ricaines qui demeurent ambivalentes. Dans le prolongement de la directive de 1995 sur la protection des donnĂ©es personnelles, le RGPD prĂ©voit un champ d'application territorial très large de ses règles, combinĂ© avec les dispositions organisant le transfert international des donnĂ©es personnelles. Sur la base de plusieurs instruments juridiques, ces dispositions visent Ă  garantir que le transfert ne s'effectue que vers des pays ou des partenaires qui assurent un niveau de protection adĂ©quat, donc Ă©quivalent. Ce système ne vise pas tant Ă  exporter le modèle europĂ©en qu’à privilĂ©gier la recherche d’une convergence rĂ©glementaire qui fait une large place Ă  la reconnaissance des diffĂ©rences entre les lĂ©gislations. 

La perspective d’une loi américaine peut être vue comme une volonté de mieux protéger les citoyens et leurs données, à l’instar de l’Union européenne, tout en ménageant une marge de manœuvre afin de promouvoir une approche tenant compte de certaines spécificités.

C'est précisément cette convergence que l'on observe actuellement. D’une part, l'attractivité du modèle européen se confirme, dans le contexte d'une protection faible et différenciée des données personnelles dans le monde. L'exemple des relations entre l’Union européenne et le Japon est à cet égard très intéressant, avec l’adoption début 2019 d’une décision d’adéquation en vue de créer le plus vaste espace de circulation de données au monde en toute sécurité, décision adoptée à la suite de l’accord de partenariat économique. D’autre part, la perspective d’une loi américaine peut être vue comme une volonté de mieux protéger les citoyens et leurs données, à l’instar de l’Union européenne, tout en ménageant une marge de manœuvre afin de promouvoir une approche tenant compte de certaines spécificités. Parmi elles, la conception même des données personnelles, exploitables pour beaucoup d’entre elles aux Etats-Unis, sous réserve que les entreprises ne se livrent pas à des pratiques déloyales.

L’enjeu peut être compris comme étant géostratégique, et les conditions d’adoption du Cloud Act confortent cette analyse, au sens où celui-ci manifeste une volonté de développer une emprise sur les données, fussent-elles localisées hors des Etats-Unis. Mais c’est sans compter aussi sur le fait que les données personnelles sont au cœur d’enjeux commerciaux, et qu’elles ont vocation à circuler de manière globale.

Le RGPD est souvent critiquĂ© comme Ă©tant un frein au dĂ©veloppement technologique. Quels motifs poussent des gĂ©ants numĂ©riques Ă  aller dans le sens d'une plus haute protection des donnĂ©es ? 

Annie Blandin

C’est justement ce qui motive certaines entreprises Ă  s’investir dans ce sujet de la protection des donnĂ©es personnelles, laissant de cĂ´tĂ© le dĂ©bat sur la difficultĂ© de concilier protection des donnĂ©es et innovation pour s’intĂ©resser Ă  celui de l’innovation responsable. 

Historiquement, il y a des Ă©lĂ©ments de convergence entre les rĂ©gimes europĂ©en et amĂ©ricain, notamment en matière de co-rĂ©gulation sur ces sujets, ce qui a bien Ă©videmment facilitĂ© la mise en Ĺ“uvre successive du Safe Harbor, puis du Privacy Shield. On sait combien ces dispositifs sont insuffisamment protecteurs. C’est une Ă©vidence, s’agissant du Safe Harbor, qui a Ă©tĂ© invalidĂ© par la Cour de justice de l'Union europĂ©enne en raison de la permĂ©abilitĂ© entre le traitement des donnĂ©es Ă  des fins commerciales et Ă  des fins sĂ©curitaires. Concernant le Privacy Shield, examiner les engagements volontaires des entreprises pro-RGPD dans le cadre qu’il propose reste Ă©clairant pour tester leur sincĂ©ritĂ©. Un second Ă©lĂ©ment de convergence vient aussi du fait que certains Etats amĂ©ricains se sont dotĂ©s de lois ad hoc, comme c’est le cas en Californie. 

Dans le contexte de la rĂ©vĂ©lation de failles de sĂ©curitĂ© rĂ©currentes, certaines entreprises veulent crĂ©er plus de confiance auprès des clients et utilisateurs. Elles se placent dans une perspective de long terme, prĂ©fĂ©rant construire la confiance plutĂ´t que de surexploiter les donnĂ©es. La sĂ©curitĂ© des donnĂ©es devient Ă  ce titre une prioritĂ©, alors qu’elle ne l’est pas dans les cadres juridiques initiaux. Toutefois, une lecture plus critique amène Ă  penser que le fait de souhaiter une loi n’est pas sans arrière-pensĂ©es. A cet Ă©gard, le consentement au traitement des donnĂ©es ne valide-t-il pas les modèles des grandes plateformes, en particulier les rĂ©seaux sociaux qui incitent Ă  la surexposition de soi, moyennant un consentement sans substance ?

Benoit Tabaka

De plus en plus, l’utilisateur est au centre de toutes les réflexions et décisions prises par les grandes plateformes numériques pour développer des services innovants (une approche “user-centric” en bon français). De ce point de vue, la protection des données est un enjeu clé pour les utilisateurs et pour ces entreprises, car un traitement des données responsable et en toute sécurité est le fondement d’une relation de confiance et donc d’une innovation durable et bénéfique pour tous.

Il est important que le RGPD corresponde Ă  du concret pour les utilisateurs, en particulier des fonctionnalitĂ©s leur apportant de la transparence et du contrĂ´le sur leurs donnĂ©es. En l’espèce pour Google, transparence, via “Compte Google”, une interface dĂ©diĂ©e donnant une vision complète et centralisĂ©e Ă  l’utilisateur de tout son historique d’utilisation et de toutes les donnĂ©es qu’il ou elle a confiĂ©es Ă  l’acteur numĂ©rique concernĂ©. ContrĂ´le, en donnant l’opportunitĂ© Ă  l’utilisateur, via cette mĂŞme interface, de supprimer telle ou telle donnĂ©e associĂ©e Ă  son compte ou accĂ©der Ă  ses paramètres pour indiquer ses prĂ©fĂ©rences. 

Il est important que le RGPD corresponde à du concret pour les utilisateurs, en particulier des fonctionnalités leur apportant de la transparence et du contrôle sur leurs données.

La portabilité des données est un levier supplémentaire pour créer un environnement de confiance. Selon ce principe, l’utilisateur doit pouvoir, lorsqu’il change de service, emporter avec lui ses données et les mettre à disposition d’un autre service. Un dispositif “open source” tel que le Data Transfer Project va même permettre une portabilité directe entre fournisseurs de services. Il ne sera plus nécessaire de télécharger ses données, elles pourront être transférées directement d’un fournisseur à l’autre.

L’enjeu rĂ©el du RGPD est sa mise en oeuvre. C’est très bien que l’Europe se soit dotĂ©e de ce règlement applicable sur l’ensemble du continent. Cependant, du point de vue de l’utilisateur, la question qui se pose est celle de savoir comment ce règlement peut se matĂ©rialiser : quels sont les services et fonctionnalitĂ©s rĂ©ellement Ă  sa disposition, par exemple pour exercer leur droit Ă  la portabilitĂ©. En d’autres termes, l’Europe ne peut pas se contenter d’avoir le RGPD, un cadre rĂ©glementaire, elle doit aussi avoir des services et fonctionnalitĂ©s innovantes allant de pair et matĂ©rialisant le RGPD.   

La protection des donnĂ©es est-elle en train de devenir un facteur de compĂ©titivitĂ© pour les entreprises numĂ©riques ?

Benoit Tabaka

CompĂ©titivitĂ© peut-ĂŞtre, facteur concurrentiel certainement. Les utilisateurs attendent des services aussi innovants, faciles Ă  utiliser, que respectueux de la protection de leurs donnĂ©es. C’est pourquoi, pour les grandes plateformes, la protection des donnĂ©es n’est pas l’apanage de juristes mais un domaine Ă  part entière de recherche et dĂ©veloppement. Dans certains cas, des Ă©quipes de plus de 400 ingĂ©nieurs sont dĂ©diĂ©es aux recherches dans le domaine de la protection de la vie privĂ©e. La puissance de cette recherche est qu’elle peut ĂŞtre rĂ©gulièrement testĂ©e auprès d’utilisateurs afin d’aboutir aux dispositifs rĂ©pondant le mieux possible Ă  leurs attentes en matière de protection des donnĂ©es, aux interfaces les plus claires et ergonomiques possibles. 

Annie Blandin

La protection des données peut être en effet un facteur de compétitivité. C'est le sens du principe d’accountability (ou responsabilité), qui a fait son entrée dans le règlement européen et qui suppose que les entreprises aillent au-delà d'une simple mise en conformité afin de concevoir des politiques proactives faisant appel à l’éthique et prenant en compte les attentes du client. Ce sont désormais des modèles d’affaires à part entière qui se réclament de la protection des données dans ce qui est communément désigné comme le marché de la confiance. Faute d’en faire le cœur de leur modèle, les entreprises pressentent l’enjeu de compétitivité lorsqu’elles appréhendent le respect du RGPD dans une logique de management du risque. Le risque d’atteinte à la réputation est par exemple bien identifié.

Les règles de protection des données peuvent aussi être le support du déploiement de nouveaux services. Il en est ainsi du droit à la portabilité qui peut être interprété de manière restrictive ou alors fonder, dans une logique d'ouverture, de nouvelles activités. La palette est donc large, entre un respect strict des règles et la prise en compte de nouvelles opportunités.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne