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Arabie saoudite : quand le pĂ©trole s’enflamme

Regards croisés d'Eric Chaney et Michel Duclos

Arabie saoudite : quand le pétrole s’enflamme
 Eric Chaney
Expert Associé - Économie
 Michel Duclos
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le 14 septembre, deux installations pétrolières du géant saoudien Aramco ont été la cible d’attaques de drone et/ou de missiles de croisière. Ces dernières ont été revendiquées par des rebelles yéménites, les Houthis, ennemis jurés de l’Arabie saoudite, mais Washington a immédiatement accusé Téhéran d’être derrière ces frappes. Quelles conséquences dans la région ? Quel impact pour le marché des hydrocarbures ? Existe-t-il un risque d’escalade entre les puissances régionales ? Analyse croisée d’Eric Chaney, conseiller économique de l’Institut Montaigne, et de Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique de l’Institut Montaigne.


Comment expliquer cette attaque contre l’Arabie saoudite ?

MICHEL DUCLOS

Il y a très peu de doutes sur le fait que les Iraniens soient d’une manière ou d’une autre derrière les frappes sur les installations pétrolières saoudiennes du week-end dernier.

Le secrĂ©taire d’Etat Pompeo a bien entendu Ă©tĂ© trop rapide en accusant l’Iran d’avoir lancĂ© des missiles ou des drones depuis son propre territoire. Il est possible que les Houthis, comme ils le revendiquent avec insistance, soient techniquement les auteurs des frappes, et que celles-ci aient Ă©tĂ© tirĂ©es depuis le YĂ©men. Il n’empĂŞche qu’une opĂ©ration de ce type n’aurait pu a priori se produire sans une participation technique massive et un aval politique de TĂ©hĂ©ran. Quelle Ă©tait l’intention des dĂ©cideurs qui ont pris le risque d’un coup aussi spectaculaire ? L’interprĂ©tation retenue par beaucoup d’observateurs est qu’il s’est agi d’une action de l’aile dure du rĂ©gime de TĂ©hĂ©ran pour couler toute vellĂ©itĂ© de dialogue qui aurait pu se nouer en marge de l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies la semaine prochaine Ă  New York. Dans cette hypothèse, les "durs" auraient Ă©tĂ© inquiets de constater que le PrĂ©sident Trump, s’étant sĂ©parĂ© de John Bolton, parlait de plus en plus de rencontre sans conditions avec le prĂ©sident Rouhani.

Cette hypothèse n’est toutefois pas totalement convaincante pour au moins deux raisons.

  • Tout d’abord, une opĂ©ration aussi complexe et aussi prĂ©cise a dĂ» demander un temps de prĂ©paration assez long.
     
  • En second lieu, les frappes de ce week-end s’inscrivent dans une sĂ©quence: après une phase, sinon vraiment de dĂ©sescalade, du moins de non-surenchère un peu avant le sommet de Biarritz, l’Iran avait repris ces derniers jours une attitude offensive : annonce de nouvelles mesures de non-respect de ses obligations au titre de l’accord nuclĂ©aire (JCPOA), dĂ©but d'opacitĂ© opposĂ© aux inspections de l’AIEA, arrivĂ©e en Syrie du pĂ©trolier Grace 1 alors que les Iraniens avaient donnĂ© la garantie que cela ne serait pas le cas, enfin conditions (dĂ©mesurĂ©es) posĂ©es Ă  une Ă©ventuelle rencontre Rouhani-Trump ( "oui Ă  une rencontre si toutes les sanctions sont levĂ©es").

On serait tenté de dire qu’il n’était donc pas nécessaire pour les "faucons iraniens" de tuer l’option d’une rencontre à haut niveau irano-américaine car celle-ci était déjà morte.

Si l’on Ă©carte l’hypothèse d’une manĹ“uvre de l’aile conservatrice du rĂ©gime, il faut donc considĂ©rer que c’est le rĂ©gime dans son ensemble qui est engagĂ© dans une logique d’escalade. L’Iran a parfaitement compris que le PrĂ©sident Trump, plus encore que Barack Obama, veut avant tout Ă©viter un rĂ©engagement militaire de son pays dans cette rĂ©gion.

L’Iran a parfaitement compris que le Président Trump, plus encore que Barack Obama, veut avant tout éviter un réengagement militaire de son pays dans cette région.

Dès lors que, selon la formule consacrée, "Trump ne veut pas la guerre", il est tentant, en multipliant les incidents, et en élevant à chaque fois les enchères, de le placer devant un dilemme de plus en plus difficile : réagir et prendre le risque d'entraîner les Etats-Unis dans un nouveau conflit, au grand déplaisir de la base électorale de M. Trump ; ou laisser passer, comme cela avait été le cas une première fois lorsque le Président américain avait renoncé à riposter à une attaque réussie de l’Iran contre un drone américain et, dans ce cas, suivre les traces de Barack Obama au détriment de la crédibilité stratégique des Etats-Unis.

Si l’on est bien dans ce schéma, les Iraniens rétablissent un rapport de force avec l’Amérique et ses alliés dont ils peuvent espérer qu’il rendra plus favorable pour eux une réouverture le jour venu de la négociation sur le nucléaire. Au passage, ils diminuent de beaucoup le zèle des Saoudiens et des autres Etats du Golfe, premières victimes de cette "stratégie de la grenade", à soutenir la stratégie de "pression maximum" de l’Amérique.

ERIC CHANEY

En 1990, lors de la première guerre du Golfe, Saddam Hussein avait tentĂ© sans grand succès de mettre le feu aux puits koweitiens. L’analyse de risque stratĂ©gique s’était donc focalisĂ©e autour de deux autres dĂ©clencheurs potentiels : une guerre embrasant tout le Moyen Orient, ou un blocage du dĂ©troit d’Ormuz, oĂą passe l’essentiel de la production du Golfe. SophistiquĂ©e et parfaitement ciblĂ©e, l’attaque des drones et missiles de croisière houthis a montrĂ© que le gĂ©ant Saudi Aramco Ă©tait plus vulnĂ©rable qu’on le pensait. Ironie de l’histoire, les champs pĂ©trolifères de la rĂ©gion sont concentrĂ©s sur les rivages du Golfe Arabo-Persique, oĂą les populations chiites sont nombreuses, majoritaires Ă  l’est, en Iran, minoritaires mais importantes Ă  l’ouest, en Arabie Saoudite. Lorsque le porte-parole militaire des rebelles houthis a revendiquĂ© l’attaque dans une vidĂ©o largement diffusĂ©e, il a sous-entendu que les rebelles avaient bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un soutien local. Il s’agissait peut-ĂŞtre d’un bluff, mais il rappelle une rĂ©alitĂ© importante : la minoritĂ© chiite d’Arabie saoudite, objet de discrimination politique et religieuse, est majoritaire dans la rĂ©gion pĂ©trolifère, y compris parmi les employĂ©s d’Aramco. Un Ă©clairage intĂ©ressant lorsqu’on observe la nervositĂ© des dirigeants saoudiens, leur comportement impitoyable au YĂ©men, et leur crainte d’une subversion iranienne.
 
La position iranienne, acteur mineur du marché pétrolier, mais acteur potentiel majeur du marché gazier n’est guère plus sûre. La menace d’actions de représailles saoudiennes doit être d’autant plus prise au sérieux à Téhéran que les principaux sites d’extraction de gaz se trouvent entre le Qatar et le rivage iranien du Golfe, tandis que les champs pétrolifères sont soit dans les eaux iraniennes du Golfe, ou assez proches de la rive et, dans tous les cas à portée des drones et missiles de croisière saoudiens.


La place de l’Arabie saoudite dans le marchĂ© des hydrocarbures peut-elle ĂŞtre remise en cause par cette attaque ?

ERIC CHANEY
 
L’attaque du 14 septembre contre les installations pĂ©trolières d’Abdaiq et de Khurais en Arabie saoudite a rĂ©duit la production saoudienne de pĂ©trole et de gaz naturel de moitiĂ©. Si dans un premier temps, les marchĂ©s ont rĂ©agi par une hausse d’environ 15 % du prix du pĂ©trole brut pour livraison immĂ©diate, les informations donnĂ©es par Aramco les jours suivants – un calendrier de retour Ă  la normale de quelques semaines, quelques mois au maximum — a ramenĂ© le calme.Le prix des contrats Ă  Ă©chĂ©ance mars 2020 sur le marchĂ© Globex est, Ă  56 $/bl, Ă  peine plus Ă©levĂ© qu’avant l’attaque (55 $/bl) pour le WTI. Ă€ moins de nouveaux dĂ©veloppements militaires, et c’est une rĂ©serve importante, il ne devrait pas y avoir de choc pĂ©trolier significatif, et la pression Ă  la baisse sur le prix du pĂ©trole devrait reprendre, Ă  la faveur du ralentissement Ă©conomique mondial et de la montĂ©e en puissance de la production nord-amĂ©ricaine. Faut-il en conclure que l’attaque est un non-Ă©vĂ©nement sur le plan Ă©conomique ? Ce serait une grave erreur.

Le Moyen Orient reste l’acteur central du marché des hydrocarbures

Si l’AmĂ©rique du Nord est devenue le second producteur marginal de pĂ©trole brut - au sens oĂą les modulations de son rythme de production façonnent le prix mondial- le Moyen-Orient reste bien le premier. Quelques chiffres, tirĂ©s de la base de donnĂ©es de BP, pour s’en convaincre : le Moyen-Orient a une capacitĂ© d’extraction de brut combinĂ©e d’environ 34 % de la capacitĂ© mondiale, supĂ©rieure Ă  celle de l’AmĂ©rique du Nord (22 % avec le Mexique) et Ă  la CommunautĂ© des Etats IndĂ©pendants (CEI, 15 %), cette galaxie gravitant autour de la Russie, qui, de toute façon n’est ni capable, ni dĂ©sireuse de jouer le rĂ´le de producteur marginal.

Le poids du Moyen-Orient est encore plus important pour le commerce international de pétrole, avec 45 % des exportations mondiales, contre 13 % pour la CEI comme pour l’Amérique du Nord. Pour le gaz naturel, cette dernière se taille dorénavant la part du lion, avec 26 % de la production mondiale, contre 22 % pour la CEI et 18 % pour le Moyen Orient. Mais à long terme, la situation ne pourra que s’inverser, car le Moyen Orient détient 41 % des réserves "prouvées", contre 31 % pour la CEI et seulement 4 % pour l’Amérique du Nord –chiffres susceptibles d’évoluer il est vrai.

Le poids du Moyen-Orient est encore plus important pour le commerce international de pĂ©trole, avec 45 % des exportations mondiales, contre 13 % pour la CEI comme pour l’AmĂ©rique du Nord.

Arabie saoudite, poids lourd du pétrole, Iran, poids lourd du gaz

Ajoutons encore un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant pour la dynamique du marchĂ© dans les annĂ©es Ă  venir. Par sa production, ses exportations et ses rĂ©serves, l’Arabie saoudite reste le poids lourd toute catĂ©gorie du pĂ©trole. Mais pour le gaz naturel, dont la CEI domine le marchĂ© aujourd’hui, ce sont l’Iran et le Qatar qui auront le rĂ´le central dans les annĂ©es Ă  venir, car, Ă  eux deux, ils dĂ©tiennent 30 % des rĂ©serves mondiales. Or le gaz naturel est le combustible fossile le plus "propre", au sens oĂą il produit le moins de CO2 Ă  valeur Ă©nergĂ©tique Ă©quivalente, comparĂ© au pĂ©trole et au charbon. Avec le dĂ©veloppement des Ă©nergies renouvelables (solaire et Ă©olien), le gaz naturel est promis Ă  un bel avenir, Ă©tant le complĂ©ment indispensable de ces sources intermittentes par nature.


Quelles consĂ©quences peut-on d’ores et dĂ©jĂ  anticiper ?

MICHEL DUCLOS

C’est donc vers la réaction des États-Unis et de l’Arabie saoudite que les regards se tournent maintenant.

Les premiers commentaires du PrĂ©sident Trump ont Ă©tĂ©, comme c’est gĂ©nĂ©ralement le cas, crĂ»ment rĂ©vĂ©lateurs : ce sera aux Saoudiens de prendre la responsabilitĂ© de la riposte ; et s’ils demandent aux États-Unis d’intervenir, ils devront payer les frais que ceux-ci engageraient. C’est peut-ĂŞtre la première leçon de cet Ă©pisode : la "garantie de sĂ©curitĂ©" des États-Unis Ă  l’égard de leurs alliĂ©s n’a plus dans le monde d’aujourd’hui qu’un caractère relatif. Il est vrai que l’impopularitĂ© des Saoudiens au Congrès et dans la classe politique amĂ©ricaine ne favorise pas un engagement très net du gouvernement amĂ©ricain.

Puis, deux jours plus tard, le Président demandait à son administration d'accroître encore les sanctions contre l’Iran. Cela signifie que toute possibilité de rencontre Trump-Rouhani est encore moins plausible puisque l'intérêt d’une telle rencontre pour les Iraniens serait précisément un allégement des sanctions. Les Saoudiens eux-mêmes paraissent donner crédit à la revendication des Houthis, ce qui tend à "banaliser" l’incident, si grave soit-il. S’ils retenaient la thèse d’une responsabilité directe iranienne, il serait beaucoup plus difficile pour eux de ne pas laver l’affront.

Les autres acteurs internationaux se gardent de prendre des positions trop tranchées. M. Poutine maximise son atout d’interlocuteur de tous les pouvoirs de la région. On l’a vu à Ankara en compagnie de M. Rouhani, ironisant étrangement sur la faiblesse des systèmes anti-défense de l’Arabie saoudite ("ils peuvent acheter soit des S300 soit des S400"). Puis le lendemain, il appelait au téléphone le prince Mohamed ben Salman. Peut-être voit-il dans cette affaire, outre un développement positif pour les exportations russes d’hydrocarbures, une occasion de mettre en valeur la fiabilité de la capacité de "pourvoyeur de sécurité" russe face au manque de fiabilité de l’Amérique.

Les consultations et les manĹ“uvres entre Riyad et ses alliĂ©s sont maintenant engagĂ©es. Il reste Ă  voir si la rĂ©action de Washington et de ses alliĂ©s restera vraiment minimale. Si tel Ă©tait le cas, ce serait en fait un aveu de faiblesse Ă©tonnant : l’incitation serait forte pour les Iraniens de continuer Ă  jouer de leur capacitĂ© de prendre en otage le marchĂ© mondial du pĂ©trole. Moins d’une vingtaine de frappes très prĂ©cises ont suffi Ă  dĂ©truire en quelques minutes 5 % de la capacitĂ© de production mondiale du pĂ©trole. On peut en dĂ©duire qu’en rĂ©alitĂ©, la capacitĂ© de production du premier fournisseur mondial est Ă  la merci d’une attaque plus systĂ©matique. 
 
ERIC CHANEY
 
La principale conséquence à long terme, de mon point de vue, est qu’il est rationnel de se passer des hydrocarbures, même si leur prix baisse.
 
Obsession des importateurs de pĂ©trole après les embargos dĂ©cidĂ©s par l’OPEP en 1973 et en 1979, la sĂ©curitĂ© de l’approvisionnement en huile est Ă  nouveau dĂ©stabilisĂ©e. Le rĂ´le des marchĂ©s Ă  terme du pĂ©trole, qui, bien souvent, fournissent le fil directeur du marchĂ© spot est d’anticiper l’équilibre offre demande Ă  moyen long terme et d’assigner une prime de risque Ă  l’instabilitĂ© d’origine gĂ©opolitique de l’offre, celle de la demande Ă©tant plus d’origine Ă©conomique. La pente normale de la courbe des prix futurs devrait donc ĂŞtre fortement ascendante, l’incertitude future ne pouvant qu’augmenter. Or c’est l’inverse qui se produit : le prix du baril de WTI livrĂ© en mars 2020, 56 $, est plus Ă©levĂ© qu’à l’échĂ©ance fin 2025 (53 $).
 
Même si le marché inclut une prime de risque croissante dans le futur, les fondamentaux de l’offre – surabondante — et de la demande – structurellement en stagnation, voire en baisse, notamment en raison de la prise de conscience du changement climatique –, l’emportent largement. Cela ne facilite évidemment pas la tâche des politiques économiques visant à réduire les émissions de CO2, la tendance à la baisse du prix venant contrecarrer l’affaiblissement structurel de la demande.
 
Voilà une raison de plus d’avancer vers la fixation d’un prix du carbone croissant dans le temps et prenant en compte les dégâts futurs des émissions de CO2, indépendamment des prix de marché. Et puisque les hydrocarbures servent aujourd’hui essentiellement aux transports, les technologies de substitution aux moteurs thermiques traditionnels, qu’il s’agisse de la filière électrique ou de la filière hydrogène, doivent être encouragées, à condition, bien sûr que l’encouragement ne soit pas lui-même une source de gaspillage.

 

Copyright : FREDERIC J. BROWN / AFP

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