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Accès aux mĂ©dicaments innovants : comment faire Ă©voluer le système de rĂ©gulation français ?

Accès aux médicaments innovants : comment faire évoluer le système de régulation français ?
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé

En France, du fait de la pratique du tiers payant en officine qui dispense les bĂ©nĂ©ficiaires de l'Assurance maladie de faire l'avance des frais mĂ©dicaux, les patients n’ont pas une idĂ©e claire des sommes engagĂ©es pour l’achat des produits de santĂ©. Selon la Drees, en 2016, 95 % des Français disposaient d’une couverture sociale (SĂ©curitĂ© sociale et mutuelle complĂ©mentaire) et ainsi n’ont pas Ă  rĂ©gler les montants correspondants aux traitements qui leur sont prescrits. Ce système particulier permet un Ă©gal accès des patients Ă  l’ensemble des traitements : au sein de l’OCDE, la France est d’ailleurs le pays oĂą le reste Ă  charge des mĂ©nages est le plus limitĂ©. Mais dans un contexte de dĂ©penses sociales de plus en plus contraintes et face Ă  l’arrivĂ©e de traitements innovants et coĂ»teux, comment adapter notre mĂ©thode d'Ă©valuation et de remboursement ? Le rapport de l’Institut Montaigne formule une dizaine de propositions pour adapter notre système.

L’autorisation de mise sur le marché d’un médicament

La France est un marchĂ© clĂ© pour les laboratoires pharmaceutiques. D’une part, pour la qualitĂ© de sa recherche et de ses chercheurs, qui en fait un pays stratĂ©gique pour la conduite d’essais cliniques au niveau mondial. D’autre part, par son poids Ă©conomique : deuxième marchĂ© europĂ©en derrière l’Allemagne et cinquième rang mondial derrière les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne, la France reprĂ©sente aujourd’hui 3,7 % d’un marchĂ© total de 1 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires (826 milliards d’euros). 

En France, pour être commercialisé, un médicament doit posséder une autorisation de mise sur le marché (AMM). Aujourd’hui, pour un médicament destiné à être commercialisé sur différents marchés européens, la voie privilégiée est la procédure communautaire. L’Agence Européenne du Médicament (EMA) émet un avis et la Commission européenne délivre une AMM valable dans l’ensemble des États membres. L’AMM est la garantie que le médicament possède un profil de qualité, de sécurité et d’efficacité satisfaisant et qu’il peut être mis à disposition dans des conditions d’utilisations précises. Aucune considération économique n’est prise en compte dans la procédure d’AMM qui s’appuie exclusivement sur l’analyse des données scientifiques issues des essais cliniques conduits par le laboratoire pharmaceutique.

Dans certaines circonstances, des médicaments innovants peuvent être mis à disposition avant leur commercialisation et pour une durée limitée, avec un suivi particulier des patients, à condition qu'ils soient destinés à traiter des maladies graves ou rares, en l’absence d’autres traitements reconnus, et prescrits par des médecins spécialistes en milieu hospitalier. Cette mise à disposition dérogatoire avant l’AMM correspond à l'Autorisation Temporaire d'Utilisation (ATU) délivrée par l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM).

La procĂ©dure d’évaluation et de fixation des prix 

Ă€ l’inverse de l’AMM, qui est gĂ©nĂ©ralement attribuĂ©e au niveau europĂ©en,l’évaluation et la tarification des mĂ©dicaments est une prĂ©rogative souveraine des États. Chaque État a sa propre procĂ©dure d’évaluation, ses propres critères et ses propres mĂ©canismes de fixation des prix et de dĂ©finition des modalitĂ©s de remboursement. En France, c’est le ComitĂ© Ă©conomique des produits de santĂ© (CEPS), organisme placĂ© sous l’autoritĂ© des ministres chargĂ©s de la santĂ©, de la SĂ©curitĂ© sociale et de l’économie, qui est missionnĂ© par la loi de nĂ©gocier avec les industriels les prix des mĂ©dicaments pris en charge par l’Assurance maladie obligatoire. 

Pour ce faire, il s’appuie sur les avis formulés par deux commissions de la Haute Autorité de Santé (HAS) : la Commission de la Transparence (CT), qui est en charge de l’évaluation médico-scientifique des médicaments et la Commission Économique et de Santé Publique (CEESP), qui est en charge de l’évaluation médico-économique. Le CEPS négocie alors avec l'industriel le prix du médicament qu’il définit en concluant un accord qui contient un prix "public" et un certain nombre de remises conventionnelles. Si la HAS reste un organe consultatif, ses avis sont souvent suivis d’effets et ont un impact direct sur l’accès au remboursement et la négociation tarifaire. Par exemple, un avis défavorable de la HAS pour les médicaments anti-Alzheimer a conduit à leur déremboursement en 2018. Plus récemment, la décision de dérembourser l’homéopathie s’appuie sur l’avis défavorable de la HAS qui a indiqué "qu'aucune étude robuste n’a démontré la supériorité en termes d’efficacité (morbidité) des médicaments homéopathiques par rapport à des traitements conventionnels ou au placebo". À l’inverse, une bonne évaluation par la HAS favorise l’accès au remboursement et la valorisation de l’innovation par son prix.

L’évaluation et la tarification des médicaments est une prérogative souveraine des États. Chaque État a sa propre procédure d’évaluation, ses propres critères et ses propres mécanismes de fixation des prix et de définition des modalités de remboursement.

En effet, le cadre de la nĂ©gociation avec le CEPS est tributaire du niveau d’amĂ©lioration du service mĂ©dical rendu (ASMR) qui correspond au "progrès thĂ©rapeutique apportĂ© par un mĂ©dicament" Ă©valuĂ© par la HAS. Cette amĂ©lioration se traduit par une note allant de I (amĂ©lioration majeure) Ă  V (absence d'amĂ©lioration). De ce fait, les molĂ©cules obtenant des ASMR I et II voir III sont très favorisĂ©es en terme tarifaires. Si la molĂ©cule proposĂ©e au remboursement n’est pas assez innovante d’après l’évaluation de la HAS, le laboratoire devra concĂ©der un prix plus faible et mobiliser d’autres arguments comme l’impact positif sur l’organisation des soins (prise en charge Ă  domicile et non Ă  l’hĂ´pital par exemple), l’amĂ©lioration de la qualitĂ© de vie pour les patients (traitement oral plutĂ´t qu’intraveineux par exemple) ou la prĂ©sence d’usines ou de centres de recherches sur le territoire français. 

Plus largement, le CEPS doit veiller à ce que les dépenses remboursées du médicament soient compatibles avec l'Objectif national des dépenses de l’Assurance maladie (ONDAM) voté annuellement par le Parlement. Pour y arriver, il peut s’appuyer à la fois sur les négociations de prix des nouveaux médicaments mais également sur une révision régulière des prix des médicaments déjà sur le marché.

Un système de régulation remis en question par les innovations

Si la seconde partie du XXème siècle a Ă©tĂ© dominĂ©e par la dĂ©couverte de mĂ©dicaments chimiques (on dĂ©crit cette pĂ©riode comme l’ère des mĂ©dicaments "blockbusters", des mĂ©dicaments susceptibles de traiter une large population), la fin du XXème et le dĂ©but du XXIème siècle ont initiĂ© le virage des mĂ©dicaments biologiques et des thĂ©rapies gĂ©niques. Ces mĂ©dicaments sont distribuĂ©s majoritairement Ă  l’hĂ´pital et s’adressent Ă  des populations de plus en plus rĂ©duites. Leur proposition de valeur s’exprime davantage en termes de guĂ©rison voire d’éradication de certaines pathologies, lĂ  oĂą les mĂ©dicaments "blockbusters" ont permis le plus souvent de chroniciser certaines maladies, c’est-Ă -dire vivre plus longtemps et en meilleure santĂ© avec une maladie chronique (diabète, cholestĂ©rol, insuffisance cardiaque). Face Ă  ce nouveau paradigme, notre système de rĂ©gulation est-il toujours adaptĂ© ? 

Des dĂ©lais de traitements des dossiers supĂ©rieurs Ă  la moyenne europĂ©enne 

Les lettres d’orientation ministĂ©rielles font rĂ©fĂ©rence Ă  la "Directive Transparence" qui demande aux États membres de l’Union europĂ©enne de veiller Ă  ce que le dĂ©lai de fixation des prix "n'excède pas 180 jours". Le dernier rapport d’activitĂ© publiĂ© par le CEPS fait Ă©tat d’une amĂ©lioration relative des dĂ©lais d’accès en France avec en moyenne, tous dossiers confondus (ayant abouti ou non Ă  un accord, gĂ©nĂ©riques et non gĂ©nĂ©riques), des dĂ©lais de 142 jours en 2017. Mais si on met de cĂ´tĂ© les mĂ©dicaments gĂ©nĂ©riques et les dossiers qui n’ont pas abouti Ă  un accord, ces dĂ©lais moyens atteignent 213 jours, soit 33 jours de plus que l’objectif fixĂ© par la directive europĂ©enne. Cela suppose donc qu’il existe un certain nombre de molĂ©cules qui ont du mal Ă  trouver le chemin de l’accès dans le cadre de la procĂ©dure classique d’enregistrement. 

L’accès prĂ©coce et dĂ©rogatoire par le système d’ATU avant l’autorisation de mise sur le marchĂ© et "post-ATU" après l’autorisation de mise sur le marchĂ© (ce système permet d’assurer une prise en charge du mĂ©dicament s’il n’est pas encore inscrit sur la liste des mĂ©dicaments remboursĂ©s Ă  la date oĂą l’ATU expire) compense en partie ces dĂ©lais. Mais ce dispositif dĂ©rogatoire n’a pas Ă©tĂ© pensĂ© pour devenir la voie d’accès principale des innovations thĂ©rapeutiques, ce qui a conduit le rĂ©gulateur Ă  le rĂ©former en poursuivant deux objectifs d’apparence contradictoires : ouvrir plus largement l’ATU aux "extensions d’indications", c’est-Ă -dire aux mĂ©dicaments ayant dĂ©jĂ  obtenu une AMM, et renforcer les contraintes budgĂ©taires de ce dispositif en mettant en place des systèmes de plafonnement aux indemnitĂ©s des mĂ©dicaments sous ATU. 

Dans notre rapport MĂ©dicaments innovants : prĂ©venir pour mieux guĂ©rir, nous dĂ©fendons la mise en place d’une procĂ©dure d’évaluation prioritaire pour les traitements innovants, sur le modèle du label amĂ©ricain "breakthrough therapy", afin de rendre possible la priorisation des dossiers concernant des mĂ©dicaments supposĂ©s innovants au sein des autoritĂ©s chargĂ©es de l’évaluation et de la nĂ©gociation du prix (la Haute AutoritĂ© de SantĂ© et le CEPS).

Une France de moins en moins attractive au niveau mondial 

Le marché du médicament se caractérise par son organisation particulièrement mondialisée. De grands groupes pharmaceutiques multinationaux concentrent une proportion importante de la commercialisation de médicaments. Dans ce contexte, une forme de compétition entre pays existe afin d’attirer les centres de recherche et développement (R&D) et les essais cliniques. Accueillir la R&D crée une dynamique favorable à travers la création d’emplois, les recettes fiscales, mais aussi l’accès aux soins.

Les données concernant la France dans le domaine de la recherche n’invitent pas à l’optimisme si l’on considère l’importance historique de notre pays dans l’industrie pharmaceutique. La part des essais cliniques effectués en France a diminué entre 2015 et 2017, ainsi que leur nombre. La France est passée de la troisième à la quatrième place européenne derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne. Les pays de l’Est de l’Europe représentent une concurrence croissante.

La France est passée de la troisième à la quatrième place européenne derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne.

Dans notre rapport, nous proposons de faire de l’attractivitĂ© de la France en matière de recherche clinique et de production biopharmaceutique une prioritĂ© Ă©conomique en accentuant les efforts autour de plusieurs axes prioritaires : rĂ©duire les dĂ©lais de mise en place des essais cliniques, fluidifier les liens entre acteurs publics et privĂ©s, dĂ©velopper des passerelles professionnelles entre le monde universitaire et les entreprises privĂ©es et encourager le dĂ©veloppement de centres de production pharmaceutique d’avenir.

Le risque d’une mĂ©decine Ă  deux vitesses 

Notre système de régulation doit (ré)concilier deux enjeux parfois opposés ; d’une part, l’accès éthique des patients aux traitements dans les meilleures conditions possibles (accès équitable et rapide pour le plus grande nombre, dans des délais raisonnables et en parfaite condition de sécurité) et d’autre part, un système de financement qui doit permettre d’inciter à l’innovation tout en préservant notre système de santé solidaire.

L’évolution des dĂ©penses de mĂ©dicaments montre que celles-ci sont bien maĂ®trisĂ©es ces dernières annĂ©es, avec une enveloppe budgĂ©taire plafonnĂ©e. Cette maĂ®trise provient en grande partie de la baisse rĂ©gulière du prix des molĂ©cules existantes et de leur gĂ©nĂ©rication. Mais cette stabilitĂ© passĂ©e peut ĂŞtre remise en question pour les annĂ©es Ă  venir, notamment par l’arrivĂ©e sur le marchĂ© de traitements innovants qui entendent Ă©radiquer une maladie, mais qui coĂ»tent beaucoup plus cher que les thĂ©rapies actuellement prĂ©sentes sur le marchĂ©. 

De nombreuses rĂ©formes sont aujourd’hui en cours mais non abouties. Le principal risque serait le statu quo qui pourrait laisser s’installer une mĂ©decine Ă  deux vitesses. D’un cĂ´tĂ©, la mĂ©decine des patients informĂ©s qui ont les moyens de se rendre dans un grand centre hospitalier ou d’engager des dĂ©penses dans les pays qui auraient permis un accès plus rapide qu’en France. De l’autre, les patients pris en charge au sein d’hĂ´pitaux qui ne seraient plus en mesure de dĂ©livrer les produits les plus efficaces car trop coĂ»teux. 

Dans notre rapport, nous proposons d’assurer la prise en charge des médicaments qui revendiquent un caractère innovant dès l’autorisation de mise sur le marché. En effet, sur le modèle allemand, il s’agirait d’assurer une prise en charge immédiate par l’Assurance maladie des traitements innovants dès l’obtention de l’AMM. Un tel mécanisme concernerait les médicaments revendiquant une amélioration du service médical rendu élevée.

 

Copyright : GERARD JULIEN / AFP

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