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14/01/2020
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2020 – les perspectives pour la politique étrangère de la France

2020 – les perspectives pour la politique étrangère de la France
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

À peine l’année a-t-elle commencé que, brusquement, la tension au Proche-Orient est montée d’un cran. Le duel jusqu’ici à fleuret moucheté entre les États-Unis et l’Iran a cette fois changé de nature, avec notamment l’élimination du général Soleimani, légendaire chef de la force Al-Qods, le bras armé de la République islamique sur les théâtres extérieurs. Il est très probable qu’en ripostant le 7 janvier par des frappes sur des bases américaines sans faire de victimes, l’Iran n’a pas dit son dernier mot. Nous sommes en fait devant une trêve provisoire.

Et cela d’autant plus que l’année 2020 sera une "année américaine" : d’ici novembre, date des élections présidentielles, la boussole géopolitique du Président Trump sera orientée dans la direction de cette échéance. Le milliardaire new-yorkais peut d’ailleurs aussi bien se montrer pacifiste à tout crin dans sa quête du prix Nobel de la paix que prompt à l’escalade militaire, comme cela a été le cas ces derniers jours, pour montrer qu’il fait respecter l’Amérique. Dans le même temps, ses adversaires ou ses partenaires se positionneront eux-mêmes vis-à-vis de lui en fonction de cette même échéance – les Iraniens par exemple, pour rester sur la scène proche-orientale, se demandant certainement comment "jouer les élections présidentielles américaines" (de même pour les Russes, les Chinois etc.).

Si l’on braque le projecteur sur la politique française, le premier "sommet" de l’année est celui qui vient de se dérouler à Pau, le 13 janvier, à l’initiative du président Macron, réussissant les pays du "G5" partenaires de la France dans la lutte contre le jihadisme au Sahel. En décembre, la mort de 13 soldats français au Mali a rappelé que notre pays mène dans cette partie du monde une partie très serrée, comportant des risques élevés. Comme toujours, sur le radar des responsables de notre politique étrangère, ce sont d’abord les crises qui retiennent l’attention – celles en tout cas qui se déroulent à nos portes et menacent directement nos intérêts de sécurité intérieure (Syrie-Irak, Libye, Sahel). L’année 2020 risque aussi d’être une année particulièrement difficile sur les différents fronts du "multilatéralisme" dont le Président Macron, comme ses prédécesseurs, s’est fait le défenseur. Enfin, la question se pose des chantiers ouverts ces derniers mois par le Président, telles la relance de la relation avec la Russie et la redéfinition du projet européen.

Avis de tempête sur trois théâtres majeurs pour la France

Ne revenons pas sur le risque général d’embrasement du Proche-Orient du fait de l’antagonisme entre l’Iran et les États-Unis (ainsi que leurs alliés régionaux). Sur trois théâtres, nos intérêts sont plus spécifiquement engagés :

  • Syrie-Irak : les AmĂ©ricains seront-ils en mesure de maintenir leurs forces militaires en Irak, alors que tout l’effort de l’Iran et de ses soutiens irakiens sera d’obtenir leur dĂ©part ? Vont-ils continuer Ă  assurer le "leadership" de la coalition internationale contre Daesh, dont la France fait partie ? Les jours de l’empreinte militaire amĂ©ricaine dans le Nord-Est syrien paraissent en tout Ă©tat de cause comptĂ©s, dans le double contexte des Ă©lections aux États-Unis et de la situation en Irak. Comment, dès lors, la France pourrait-elle poursuivre son action contre la rĂ©surgence inĂ©vitable de Daesh et traiter son problème de jihadistes français restĂ©s sur place ?
     
  • Libye : lĂ  aussi, les dernières semaines ont vu la situation se dĂ©grader très profondĂ©ment. La fracturation entre un camp "Haftar" et un camp "Faraj" n’a fait que s’aggraver avec l’engagement russe aux cĂ´tĂ©s du premier et l’engagement turc en faveur du second. On peut donc assister Ă  un engrenage dans l’escalade mais aussi Ă  un accord russo-turc de partage des zones d’influence conformĂ©ment Ă  la mĂ©thodologie pratiquĂ©e par Poutine et Erdogan en Syrie. Dans un cas comme dans l’autre, les EuropĂ©ens paraissent marginalisĂ©s – voire mĂŞme pris en otages (risques de chantage Ă  l’immigration). Personne ne croit plus que l’initiative allemande de confĂ©rence de paix sur la Libye puisse mordre sur la rĂ©alitĂ©, si ce n’est comme relais d’une entente russo-turque.
     
  • Sahel : aux difficultĂ©s que rencontraient les Français Ă  "mutualiser" les risques avec leurs partenaires rĂ©gionaux comme avec leurs partenaires europĂ©ens s’ajoutent dĂ©sormais de nombreux autres problèmes. Ainsi, le coĂ»t politique de notre prĂ©sence militaire au Mali ("opĂ©ration Barkhane") ne cesse de croĂ®tre, sur le plan rĂ©gional (sentiments "anti-français" dans la rĂ©gion) et sans doute en interne (mĂŞme si l’opinion reste Ă  ce stade consentante). De mĂŞme, la reconfiguration de leurs engagements militaires extĂ©rieurs risque de conduire les États-Unis Ă  rĂ©duire leur soutien – vital – Ă  l’opĂ©ration Barkhane. Enfin, le constat s’impose de plus en plus que l’insurrection jihadiste s’étend et se renforce, moins pour des motifs de sĂ©curitĂ© que pour des raisons de mauvaise gouvernance du fait des pouvoirs locaux. La "nouvelle coalition" créée lors de la rencontre de Pau devra donc faire ses preuves dans des dĂ©lais relativement courts.

En décembre, la mort de 13 soldats français au Mali a rappelé que notre pays mène dans cette partie du monde une partie très serrée, comportant des risques élevés.

Y a-t-il sur le plan politique un fil conducteur entre ces trois situations ? Oui bien sûr : le repli de facto de l’Amérique (ou la confirmation de son absence dans le cas libyen), la montée en puissance de la Russie et de puissances régionales, principalement la Turquie, enfin le rôle d’acteurs non-étatiques de type "entrepreneurs de violence" (Daesh et Al-Qaeda en Syrie, mais aussi les milices en Libye, les groupes terroristes au Sahel, ou encore les mercenaires russes ou syriens, dans ce dernier cas à la solde des Turcs). On ne voit pas comment le gouvernement français pourrait dans ces conditions échapper sur ces trois théâtres à des révisions déchirantes – impliquant au cas par cas la recherche de nouveaux partenaires (Russie, Turquie, OTAN ?), le lancement de nouvelles initiatives stratégiques, voire un éventuel désengagement militaire au moins partiel.

Le chemin semé d’embûches du multilatéralisme

Le soutien au multilatĂ©ralisme – c’est-Ă -dire de la coopĂ©ration internationale institutionnalisĂ©e – constitue l’un des axes de la politique Ă©trangère de la France depuis longtemps. Cette orientation a pris avec Emmanuel Macron un relief nouveau en raison de l’engagement personnel du prĂ©sident (par exemple, avec le lancement du Forum de Paris pour la Paix, dont l’Institut Montaigne est membre fondateur, et qui s’est tenu du 11 au 13 novembre 2019), et d’un contexte paradoxal : besoin accru de coopĂ©ration internationale pour traiter d’enjeux globaux tels l’environnement ou la non-prolifĂ©ration, mais retournement amĂ©ricain contre les institutions internationales dont les États-Unis sont souvent les inspirateurs au dĂ©part (ONU, FMI, Banque mondiale, OMC, Otan etc.).

Or la dynamique en faveur du multilatĂ©ralisme sera particulièrement difficile ne serait-ce qu’à prĂ©server tout au long de l’annĂ©e 2020 :

  • JCPOA et OMC :les Iraniens ont dĂ©cidĂ© le 7 janvier de s’affranchir de la plupart de leurs obligations au titre de l’accord nuclĂ©aire avec les grandes puissances (les cinq membres permanents du Conseil de SĂ©curitĂ© plus l’Allemagne et l’UE) connu sous l’acronyme de JCPOA. Les AmĂ©ricains s’étant eux-mĂŞmes retirĂ©s de l’accord, il ne reste plus grand-chose dudit JCPOA. Dans un tout autre ordre d’idĂ©e, la dĂ©cision de Washington de ne plus dĂ©signer de reprĂ©sentants dans les instances d’arbitrage de l’OMC paralyse l’organisation au moment mĂŞme oĂą les "guerres commerciales" lancĂ©es par l’administration Trump rendraient particulièrement nĂ©cessaire un instrument efficace de stabilisation des Ă©changes ;
     
  • G7 et G20 : le prochain G7 doit se tenir en juin Ă  Camp David sous prĂ©sidence amĂ©ricaine. D’ores et dĂ©jĂ , l’administration Trump met en Ĺ“uvre une prĂ©paration de ce rendez-vous annuel des grandes dĂ©mocraties industrielles... en supprimant presque tous les circuits de prĂ©paration. Donald Trump entend-il faire de l’exercice un grand moment de rĂ©habilitation de Vladimir Poutine ou un conseil de guerre anti-PĂ©kin ? Il faudra beaucoup d’habiletĂ© aux autres participants pour dĂ©miner l’exercice. La rĂ©union sous prĂ©sidence saoudienne du G20 (les 20 pays les plus riches) Ă  Riyad en novembre, Ă  peu près au mĂŞme moment que les prĂ©sidentielles amĂ©ricaines, suscite aussi beaucoup d’interrogations en raison du calendrier, de l’inexpĂ©rience des administrations saoudiennes, des tensions rĂ©gionales et surtout de la faible capacitĂ© de rĂ©sistance de l’Arabie saoudite aux desiderata de Washington ;
     
  • la COP 26 de Glasgow (9-19 novembre) : l’accord de Paris (COP 21, dĂ©cembre 2015) avait prĂ©vu que le rendez-vous de 2020 serait celui d’engagements rehaussĂ©s de la part des États. La dernière rĂ©union de la COP, qui s’est tenue Ă  Madrid il y a quelques semaines, s’est achevĂ©e sur un constat pessimiste : le sursaut vers une Ă©conomie moins carbonĂ©e voulu par l’accord de Paris ne s’est pas produit ; les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre ont progressĂ© de 1,5 % par an au cours de la dernière dĂ©cennie, plaçant la planète sur une trajectoire de rĂ©chauffement de 3,2 °C d’ici la fin du siècle au lieu de 2 °C prĂ©vu par l’Accord de Paris. LĂ  encore, c’est l’attitude nĂ©gative des États-Unis qui a Ă©tĂ© dĂ©cisive (retrait amĂ©ricain de l’Accord de Paris), mais aussi les hĂ©sitations de la Chine et de l’Inde, les faibles performances de l’Europe et le retournement du BrĂ©sil – le tout non compensĂ© par un ralliement de la Russie Ă  l’Accord.

Dans ces conditions, les autoritĂ©s françaises doivent se demander comment prĂ©server l’avenir (comme Emmanuel Macron l’avait brillamment fait au sommet du G7 de Biarritz en aoĂ»t) et comment redonner un Ă©lan Ă  l’idĂ©e multilatĂ©rale. Est-il envisageable de trouver un substitut aux diffĂ©rents regroupements ("formats" disent les diplomates pour parler du G7, du G20 etc.) pour l’instant dĂ©faillants ?

Quel rôle, sinon alternatif, du moins d’incitation peuvent jouer l’"Alliance pour le multilatéralisme" (club de pays restés fidèles à la coopération internationale) ou le Forum de Paris ? Comment aussi capitaliser sur certaines opportunités ? Donnons deux exemples à ce sujet : le gouvernement australien ne va-t-il pas sortir moins environnementalo-sceptique qu’avant l’épouvantable tempête d’incendies actuelle ? N’y a-t-il pas une réponse par la coopération internationale – donc par un multilatéralisme réinventé – à la vague de soulèvements sociaux qui secouent un grand nombre de pays ?

Le soutien au multilatéralisme – c’est-à-dire de la coopération internationale institutionnalisée – constitue l’un des axes de la politique étrangère de la France depuis longtemps.

Le dialogue avec la Russie et l’émergence d’une Europe géopolitique

Deux projets qui portent plus particulièrement la marque d’Emmanuel Macron vont aussi se trouver mis à l’épreuve dans les prochains mois.

  • Le dialogue avec la Russie : la lecture de la biographie du gĂ©nĂ©ral de Gaulle par le professeur Jackson montre qu’il y a dans l’approche française de la relation avec la Russie, outre certes des considĂ©rations de politique intĂ©rieures, une double inspiration : un dessein historique Ă  long terme (rĂ©intĂ©grer la Russie dans la sphère europĂ©enne), un souci tactique Ă  court terme (dĂ©tenir un levier vis-Ă -vis des alliĂ©s et partenaires). Dans le cas du "reset" souhaitĂ© par le PrĂ©sident français depuis l’étĂ© 2019, c’est Vladimir Poutine qui fixera le curseur entre ces deux ressorts de l’initiative macronienne, notamment en lâchant du lest ou non sur l’Ukraine ou dans sa manière de gĂ©rer la participation annoncĂ©e du PrĂ©sident français aux cĂ©rĂ©monies du 9 mai au Kremlin (la campagne de rĂ©habilitation du Pacte Molotov-Ribbentrop constituant sur ce point un mauvaise augure). C’est de l’attitude russe que dĂ©pendra la capacitĂ© de Paris Ă  vaincre le "russo-scepticisme" d’une grande partie des EuropĂ©ens ;
     
  • L’Europe gĂ©opolitique aura-t-elle lieu ? L’agenda europĂ©en 2020 sera particulièrement chargĂ© avec la suite du Brexit, la nĂ©gociation d’un nouveau budget pluriannuel, la discussion sur le "Green Deal" courageusement lancĂ© par la PrĂ©sidente de la Commission europĂ©enne Ursula von der Leyen, et de nombreux autres dossiers, dont ceux liĂ©s Ă  la dĂ©fense europĂ©enne et Ă  la relation avec la Chine. Nul doute qu’avec la Commission actuelle et la composition du Parlement de Strasbourg, la France dispose de davantage d’atouts que ces dernières annĂ©es. Nul doute aussi que le rapide inventaire auquel nous venons de procĂ©der pour cette note dĂ©montre l’insuffisance de rĂ©ponses purement nationales aux redoutables dĂ©fis internationaux qui se prĂ©sentent devant nous ; il dĂ©montre aussi l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© d’un changement de culture au sein des instances europĂ©ennes pour acquĂ©rir cette volontĂ© d’avoir un impact gĂ©opolitique qui leur faisait dĂ©faut jusqu’ici. Pour ne prendre qu’un seul exemple : face Ă  la montĂ©e des tensions entre les États-Unis et l’Iran, un investissement de l’Europe en Irak apparaĂ®t indispensable, qui mobilise les ressources diplomatiques certes des EuropĂ©ens mais aussi l’expertise, les moyens financiers, la capacitĂ© d’aide au dĂ©veloppement etc. des instances de Bruxelles. Sur bien d’autres sujets, l’annĂ©e 2020 sera, comme on l’a vu, une annĂ©e cruciale, une annĂ©e charnière.

On serait tentĂ© de dire Ă  cet Ă©gard qu’un test important se situera au moment de "l’après-Ă©lections prĂ©sidentielles amĂ©ricaines" : quel que soit le rĂ©sultat de celles-ci, les EuropĂ©ens seront-ils collectivement capables d’offrir Ă  la prochaine administration amĂ©ricaine un "nouveau contrat transatlantique" susceptible de rĂ©tablir la pertinence de l’Europe aux yeux des dirigeants amĂ©ricains ? Dans le dĂ©bat interne français, beaucoup de commentateurs se laissent aller souvent Ă  un double rĂ©flexe pavlovien : quel que soit le sujet ou l’évĂ©nement, la France (ou l’Europe) est toujours dĂ©crĂ©tĂ©e "impuissante" d’une part et "alignĂ©e sur les États-Unis" d’autre part – mĂŞme quand Paris (et souvent Bruxelles) s’opposent Ă  Washington sur le climat, le JCPOA, la Syrie, etc. On l’a encore observĂ© dans l’affaire Soleimani : les gouvernements europĂ©ens se sont abstenus d’approuver l’élimination du gĂ©nĂ©ral iranien, mais certains leur reprochent de ne pas ĂŞtre allĂ© plus loin, et de ne pas avoir carrĂ©ment condamnĂ© l’action de Washington.

La réalité est beaucoup plus complexe que ces jugements sommaires. Ce qui est vrai, c’est que le moment est venu maintenant pour les Européens d’utiliser toutes leurs marges de manœuvre – moins restreintes qu’on ne le dit souvent – pour prendre l’initiative sur une série de sujets qui conditionnent l’évolution du monde. C’est dans cet état d’esprit que l’Institut Montaigne souhaite pour sa part continuer d’apporter sa contribution au débat.

 

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