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Rencontres
Juin 2016

Quelles rĂ©formes pour une croissance forte ?

Investissement, innovation, marché du travail, productivité, Union européenne, réforme de l'Etat : afin de faire émerger des propositions concrètes sur ces sujets critiques pour le futur de notre pays et de l’Europe, Emmanuel Macron, François Fillon, Arnaud Montebourg et Eric Woerth ont débattu avec des dirigeants de grandes entreprises, d'ETI et de PME ainsi que des experts des politiques publiques en France et en Europe.

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Notre Ă©vĂ©nement a Ă©tĂ© co-organisĂ©e avec le McKinsey Global Institute et animĂ© par Les Echos.

Accueil et introduction : l’Europe et la France à un tournant

Henri de Castries,  prĂ©sident-directeur gĂ©nĂ©ral d'AXA et prĂ©sident de l’Institut Montaigne
Eric Labaye, directeur associé au Senior McKinsey&Company et président du McKinsey Global Institute
 

L’Europe va mal. La croissance est en panne depuis 2011 et le PIB européen reste inférieur de 3 % à ce qu’il était en 2008, quand celui des États-Unis a dépassé son niveau d’avant-crise.
Le continent europĂ©en est confrontĂ© Ă  de multiples dĂ©fis : le triple dĂ©fi de l’investissement, des exportations et de la productivitĂ© ;  le dĂ©fi du vieillissement, liĂ© Ă  l’allongement de l’espĂ©rance de vie ; le dĂ©fi de l’inadĂ©quation entre les compĂ©tences disponibles aujourd’hui et les opportunitĂ©s de demain ; le dĂ©fi de l’efficience de la dĂ©pense publique, notamment des dĂ©penses sociales.
Cette matinée, sans mettre de côté l’impact du scrutin britannique sur l’avenir de l’économie européenne, a été dédiée aux moyens de relancer la croissance à l’échelle du continent et de redonner du pouvoir d’achat aux citoyens européens.


Comment relancer l’investissement pour stimuler la croissance ?


Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique
Agnès Bénassy-Quéré, présidente déléguée du Conseil d’analyse économique
Jean-Pierre Clamadieu, président du comité exécutif de Solvay et CEO
Philippe d'Ornano, président du directoire de Sisley et co-président du METI

Animé par Nicolas Barré, directeur de la rédaction des Echos

 

Reconstituer les marges des entreprises et renforcer l’investissement de long terme


Emmanuel Macron voit dans le lĂ©ger accroissement de l'investissement relevĂ© en juin par l'Insee, pour partie, l’effet des allègements de charges rĂ©alisĂ©s entre 2014 et 2016. Ils ont permis aux entreprises de reconstituer leurs marges, condition prĂ©alable Ă  toute relance de l’investissement. Deux autres facteurs expliquent ce rĂ©investissement : l’amĂ©lioration relative de la compĂ©titivitĂ©-coĂ»t par rapport Ă  l’Allemagne et l’environnement actuel de taux bas, qui incite les entreprises Ă  investir. Mais, comment aller plus loin ?
Philippe d’Ornano estime que le système fiscal français ne favorise pas l’investissement de long terme. Les dispositifs fiscaux bloquent les transmissions et entravent la stabilitĂ© des investisseurs. Or, investir sur le temps long, rappelle Emmanuel Macron, est la clĂ© du dĂ©veloppement des entreprises. Il faut renouer avec le capitalisme de long terme, notamment le capitalisme familial qui s’érode en France pour deux grandes raisons : une surpondĂ©ration des rĂ©gulations et un environnement fiscal dĂ©favorable.
 

Créer un environnement favorable à l’investissement productif


Face Ă  cette situation, tout l’enjeu est de parvenir Ă  sĂ©curiser et Ă  stimuler ceux qui souhaitent rĂ©investir. Le compte entrepreneur investisseur, qui permet de rĂ©investir le capital, est un premier pas. Quelles pourraient ĂŞtre les prochaines Ă©tapes ? La plus urgente : taxer diffĂ©remment le capital productif, qui fait gravement dĂ©faut Ă  notre Ă©conomie. Il faut crĂ©er un environnement fiscal favorable aux acteurs du temps long : les salariĂ©s, les investisseurs individuels, les institutionnels, etc. Selon Emmanuel Macron, trop longtemps en France on a favorisĂ© le capital dormant plutĂ´t que le capital productif. Le rĂ©sultat est qu’aujourd’hui, notre Ă©conomie protège trop la rente n’encourage pas la prise de risque.
 

 

Un écosystème fiscal handicapé par la taxation des dividendes et l’ISF


Philippe d’Ornano appelle Ă  davantage d’ambition et Ă  favoriser non pas uniquement le rĂ©investissement mais l’investissement global. Il rappelle que le nombre d’investisseurs individuels a Ă©tĂ© divisĂ© par deux ces cinq dernières annĂ©es, que la transmission d’entreprises s’est dĂ©gradĂ©e, qu’elle est dĂ©sormais deux fois plus coĂ»teuse qu’il y a quatre ans… Emmanuel Macron partage ce diagnostic tout en rappelant que l’écosystème français a vu sa compĂ©titivitĂ© amĂ©liorĂ©e sur plusieurs points : les plus-values immobilières ou l’achat d’actions (grâce Ă  la loi croissance activitĂ©) notamment. NĂ©anmoins, deux problèmes restent Ă  rĂ©soudre : la taxation des dividendes et l’impĂ´t de solidaritĂ© sur la fortune (ISF) sur les parts d’entreprises.
 

Créer la confiance et réformer dans le consensus


Jean-Pierre Clamadieu constate quant à lui que l’un des freins majeurs à l’investissement est l’absence de confiance. Or, sans confiance à l’égard des chefs d’entreprise, il ne peut y avoir d’investissement. Emmanuel Macron avance que tout changement brutal de cap, toute mesure de rétroactivité est extrêmement coûteuse pour l’investissement. Pour instaurer la confiance, il faut dépassionner le débat, faire preuve de transparence et construire non pas sur du compromis mais sur du consensus. C’est à ces seules conditions qu’émergera un débat apaisé et que l’on pourra sortir du fracas politique.

Jean-Pierre Clamadieu ajoute que cette confiance doit Ă©galement s’établir au sein de l’entreprise, par un dialogue social constructif et apaisĂ©. Or, nous sommes aujourd’hui dans une situation d’incomprĂ©hension qui paraĂ®t insoluble.
 

Investissement public : favoriser le capital humain


Agnès BĂ©nassy-QuĂ©rĂ© Ă©voque enfin l’investissement public et souligne l’importance de l’investissement dans le capital humain et la formation. Cet investissement, majoritairement portĂ© par l’État et les collectivitĂ©s, est-il suffisamment soutenu ? Et, surtout, est-il correctement soutenu ? Emmanuel Macron ajoute que la France souffre davantage d’un mal-investissement que d’un sous-investissement en capital humain. La formation continue demeure beaucoup trop Ă©clatĂ©e, Ă©parpillĂ©e entre de multiples acteurs. Il faut donc mieux piloter cet investissement, recentrer l’offre sur les moins qualifiĂ©s et surtout Ă©valuer nos dispositifs de formation. Enfin, il faut parvenir Ă  rĂ©former la France tout en conservant une additionalitĂ© budgĂ©taire avec l’Europe. C’est l’Europe qui nous permettra d’aller plus loin et d’établir une vraie mobilitĂ© au sein de la zone euro. 


Comment réformer le marché du travail pour améliorer son efficacité ?

François Fillon, ancien Premier ministre
Jean-Louis Chaussade, directeur général de SUEZ
Sylvie Grandjean, directrice financière de Redex
Bertrand Martinot, conseiller emploi, économie et formation auprès de la présidente de la région Ile-de-France

Animé par Cécile Cornudet, éditorialiste, Les Echos
 


RĂ©former le marchĂ© du travail en France, une utopie ?


Peut-on vraiment rĂ©former le marchĂ© du travail en France ? Les dĂ©bats actuels autour de la loi Travail laissent planer le doute. Pour François Fillon, l’hostilitĂ© de l’opinion publique ou les menaces rĂ©currentes de blocages – qu’il juge surestimĂ©es – ne sauraient en aucun cas justifier le retrait d’un texte. De nombreuses rĂ©formes ont Ă©tĂ© menĂ©es malgrĂ© de fortes rĂ©sistances, sans ĂŞtre remises en question depuis. Les manifestations, quelle que soit leur ampleur, ne justifient donc pas de faire machine arrière. Paradoxalement, elles peuvent mĂŞme ĂŞtre un signal positif et indiquer une rĂ©elle avancĂ©e ; car trop de consensus atteste gĂ©nĂ©ralement d’un pauvre contenu. La rĂ©sistance au changement prouve au moins qu’un changement est Ă  l’œuvre.

Pour réussir une réforme, selon François Fillon, il faut savoir composer avec la confrontation, nécessaire dans une démocratie. L’hostilité aux réformes n’est donc pas selon lui un "mal français" ; elle n’est ni spécifique à la France, ni regrettable dans une démocratie. Néanmoins, afin que la mise en œuvre d’une réforme se déroule dans les meilleures conditions, il préconise un "contrat démocratique" fondé sur un programme très précis, sur la base duquel le candidat à la présidentielle est élu, sur l’exécution rigoureuse des réformes promises ainsi que sur une détermination sans faille dans leur mise en œuvre.
 


Une modernisation du droit indispensable


Sylvie Grandjean interpelle alors François Fillon sur l’état du dialogue social, qu’elle estime entravé par les corps intermédiaires. À ce titre, l’article 2 de la loi travail constitue, selon François Fillon, une question fondamentale en ceci qu’il embrasse l’évolution de notre société. Il lui semble ainsi nécessaire de faire descendre le dialogue social et démocratique au sein de l’entreprise, de le rapprocher de la réalité du terrain. Il faut simplifier le code du travail afin de libérer le dialogue social et de permettre aux employeurs d’établir une relation plus directe avec leurs salariés, par exemple au moyen du référendum d’entreprise. Ainsi, les organisations syndicales, qui ne représentent qu’une très faible part des salariés, seraient incitées à devenir davantage force de proposition plutôt que de blocage.

Cette refonte du code du travail ne doit pas se faire aux dĂ©pens des droits des salariĂ©s : comme l’explique Bertrand Martinot, 16 millions de Français aujourd’hui en CDI ne souhaitent pas voir leur sĂ©curitĂ© professionnelle remise en question. Pour autant, le code du travail doit s’ouvrir aux nouvelles rĂ©alitĂ©s du marchĂ©. Jean-Louis Chaussade rappelle que le marchĂ© du travail connait des transformations sans prĂ©cĂ©dent et que le droit français n’y est pas prĂ©parĂ©. François Fillon propose ainsi la crĂ©ation d’un vĂ©ritable statut de travailleur indĂ©pendant, solide sur le plan juridique et attractif sur le plan Ă©conomique. Ce statut autoriserait les missions ponctuelles au sein des entreprises en clarifiant et en diminuant le risque de requalification : la crĂ©ation d’un contrat de collaboration avec les entreprises, pour une durĂ©e maximale de trois ans, serait bĂ©nĂ©fique.
 

Education et formation professionnelle, deux aspects à ne pas négliger


Cependant, la rĂ©forme du marchĂ© du travail ne se rĂ©duit pas Ă  la modernisation du droit qui le rĂ©git. Bertrand Martinot rappelle que la lutte contre le chĂ´mage doit ĂŞtre menĂ©e en amont : une Ă©ducation et une formation professionnelle transformĂ©es constituent ainsi des leviers de progrès fondamentaux. François Fillon recommande de supprimer l’Inspection gĂ©nĂ©rale de l’Éducation nationale afin d’ouvrir l’élaboration des programmes Ă  d’autres acteurs. Il plaide Ă©galement pour donner davantage de libertĂ© aux Ă©tablissements, et ce dès l’école primaire, ainsi que pour mettre l’accent sur les fondamentaux et l’acquisition des codes sociaux nĂ©cessaires Ă  la vie en sociĂ©tĂ©. En matière de formation professionnelle, la solution rĂ©side selon lui dans un pilotage efficace aux mains des rĂ©gions et des branches professionnelles, sur la base d’une rĂ©partition adaptĂ©e des prĂ©rogatives.
 

Comment stimuler l’innovation et la productivitĂ© pour gagner en compĂ©titivitĂ© ?

Arnaud Montebourg, ancien ministre
Eric Chaney, chef économiste du groupe AXA
Viviane Chaine -Ribeiro, présidente de Talentia Software et présidente de la Fédération Syntech
Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin

Animé par Dominique Seux, directeur de la rédaction, Les Echos

 


La perspective d’un Frexit ?


InterrogĂ© par Dominique Seux Ă  propos d’un Ă©ventuel rĂ©fĂ©rendum sur le retrait de la France de l’Union europĂ©enne, Arnaud Montebourg estime qu’un tel scrutin n’est pas envisageable dans un pays fondateur de l’Europe, qui porte une responsabilitĂ© particulière dans la construction europĂ©enne. Il regrette nĂ©anmoins que, malgrĂ© le refus des Ă©lecteurs français du traitĂ© Ă©tablissant une Constitution pour l’Europe en 2005, les traitĂ©s europĂ©ens n’aient pas Ă©tĂ© renĂ©gociĂ©s depuis. La ratification du traitĂ© de Lisbonne, par voie parlementaire en 2008, constitue Ă  cet Ă©gard une  "trahison" du mandat populaire issu du rĂ©fĂ©rendum, auquel il avait Ă©galement opposĂ© son refus. RĂ©cusant toute posture eurosceptique, qui implique selon lui un refus du projet europĂ©en, Arnaud Montebourg se dit plutĂ´t "euro-Ă©puisĂ©", plaidant pour une vĂ©ritable refondation de celui-ci.
 

La loi El Khomri


S’agissant de la loi El Khomri, Arnaud Montebourg dĂ©nonce un texte peu protecteur, qui ne donne satisfaction ni aux salariĂ©s, ni aux employeurs. Il salue en revanche le rapport Combrexelle, qui a posĂ© les bases d’une meilleure articulation entre les accords de branche et les accords d’entreprise. Le droit du travail doit respecter un Ă©quilibre contractuel au sein duquel la flexibilitĂ© – dont la nĂ©cessitĂ© fait consensus – doit Ă©galement offrir des contreparties aux salariĂ©s. PrĂ©cisĂ©ment Ă  l’heure oĂą il faut le faire Ă©voluer, ce texte aurait rendu irrĂ©formable le droit du travail en  ce qu’il oppose le capital et le travail ; Arnaud Montebourg dĂ©finissant l’entreprise comme une alliance de ces deux facteurs de production qu’il est illusoire d’opposer.
 


Le principe de prĂ©caution, obstacle Ă  l’innovation ?


Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, a interrogé Arnaud Montebourg sur les effets du principe de précaution. Selon lui, il génère un décalage de la France dans son rapport culturel au risque, bride l’innovation et éclipse la relative robustesse du financement public de la recherche.

Initialement conçu comme un "principe d’audace", le principe de prĂ©caution a, selon Arnaud Montebourg, Ă©tĂ© progressivement dĂ©tournĂ© de son acception initiale ne devenant qu’une justification du soupçon ; que traduisent les nombreuses contraintes rĂ©glementaires qui pèsent sur certains secteurs, Ă  l’image de l’agriculture. La multiplication de "due diligence" rĂ©glementaires rĂ©sulte d’une dĂ©rive du système juridique français, historiquement jacobin, en vertu duquel la norme procède du pouvoir central et doit s’appliquer en toute circonstance.
Ă€ rebours de cette mĂ©fiance institutionnalisĂ©e, il suggère d’instaurer davantage de confiance dans la fabrication des normes. Cela nĂ©cessite de changer l’ordre des prĂ©fĂ©rences collectives. En effet, trop souvent, des lois visant la marge entravent l’activitĂ© de la majoritĂ© : aux interdictions contre-productives, il s’agit de substituer le respect d’objectifs Ă  atteindre.
 

La fiscalité du capital


S’exprimant sur l’environnement fiscal, Arnaud Montebourg déplore un système erratique qui privilégie le patrimoine au détriment des investissements productifs de long terme, qu’il préconise de moins taxer. Il appelle à une fiscalité plus favorable au capital productif et davantage corrélée à l’objectif de ré-industrialisation.
 

La fertilisation croisée, réponse aux défis de la recherche et de la filière numérique


Interpellé par Viviane Chaine-Ribeiro sur les conditions salariales dans la filière numérique, peu attractives au regard des niveaux de rémunération pratiqués aux États-Unis notamment, Arnaud Montebourg pointe le fossé entre des secteurs financiers très rémunérateurs, parfois à défaut d’être productifs, et d’autres secteurs pour lesquels l’argent fait défaut afin d’assurer un avantage concurrentiel en matière salariale. À cet égard, il préconise des politiques d’investissement croisées entre l’État et les filières afin de faire émerger un écosystème favorable aux PME.

Répondant à Éric Chaney, qui l’a interpelé sur le rôle des entreprises dans la recherche, il fait part de son attachement à une collaboration plus étroite entre laboratoires publics, entreprises et État, pilotée par des entrepreneurs, ces derniers fonctionnant "sur le mode de l’initiative".
 

Suivre l’exemple du capitalisme rhénan


Contestant toute inclinaison libĂ©rale sur le plan Ă©conomique, Arnaud Montebourg fait siennes les vertus du capitalisme rhĂ©nan – qui  recouvre un modèle industriel entrepreneurial –, par opposition aux modes de rĂ©gulation caractĂ©ristiques du système anglo-saxon, qu’il juge "cupide", reprenant les termes employĂ©s par Joseph Stiglitz.

S’il invite à ne pas traiter l’État comme un "ennemi", Arnaud Montebourg dénonce néanmoins la gouvernance des entreprises publiques – régies par de nombreuses tutelles – qui gagnerait à être clarifiée dans un souci de transparence et de loyauté. Symptomatique des dérives de la coopération public-privé, le recrutement des dirigeants d’entreprises publiques est rétrograde. Il préconise ainsi de retirer au président de la République le pouvoir de nomination de ces derniers.

Quelles réformes pour l’Europe ?

 

Dialogue entre Henri de Castries, président directeur général d’AXA et président de l’Institut Montaigne, et Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et président emeritus de l’Institut Jacques Delors

Animé par Dominique Seux, directeur de la rédaction, Les Echos

 

Cet échange a eu lieu avant les résultats du référendum britannique du 23 juin 2016.
 
Pour Henri de Castries, le référendum britannique est une mauvaise nouvelle en soi et le risque de "détricotage" progressif de l’Union européenne (UE) est élevé. Pascal Lamy considère, quant à lui, qu’un Brexit arriverait au moment où l’Union européenne traverse une mauvaise passe et qu’il ouvrirait un véritable labyrinthe juridique.
 
Cette situation est paradoxale puisque ce risque intervient au moment même où l’Europe n’a jamais été autant nécessaire. La confiance des Européens dans l’Union a fortement diminué depuis la crise. L’Union européenne n’est plus synonyme de croissance, de sécurité et de mobilité sociale, et cela explique que les opinions publiques européennes s’en détournent. Pour Henri de Castries, la perte d’adhésion des peuples européens est plus ancienne et date du traité de Nice, en 2001. C’est à cette occasion que l’UE a décidé d’emprunter la voie de l’élargissement et non celle de l’approfondissement. Cela s’est traduit par une construction incomplète, dont l’Europe paye actuellement les défaillances. De plus, l’aspiration légitime des peuples à la protection s’est traduite par un principe de précaution souvent paralysant.
 
Pascal Lamy considère quant Ă  lui que l’Europe n’avait pas le choix entre Ă©largissement et approfondissement. L’Europe doit revenir Ă  son principe fondateur : "ensemble nous sommes plus forts que sĂ©parĂ©ment". Ce principe est le carburant politique qui permettra Ă  l’Union de perdurer durant les prochaines dĂ©cennies de faible croissance que connaĂ®tra l’Europe. Les raisons de cette croissance atone tiennent Ă  notre faible dĂ©mographie mais aussi Ă  un dĂ©ficit d’investissement dans les nouvelles technologies. Pascal Lamy est persuadĂ© que 80 % des solutions Ă  ces problèmes sont nationales mais que l’Europe est nĂ©cessaire parce qu’elle permet d’importantes Ă©conomies d’échelles.
 
Pour Henri de Castries, l’Europe doit battre en brèche son aversion au risque et initier enfin les réformes structurelles qu’elle a toujours différées. Pascal Lamy, en revanche, ne croit pas aux chocs pour régler les problèmes européens, cela n’est plus possible à vingt-huit ou à vingt-sept. La question est plutôt de savoir quand la prochaine initiative d’approfondissement de l’Union économique et monétaire aura lieu et si l’Allemagne acceptera une dose de transfert budgétaire.
 
Henri de Castries et Pascal Lamy partagent l’idĂ©e selon laquelle l’UE a besoin d’un nouveau "narratif". Pour le prĂ©sident de l’Institut Montaigne, l’Europe devrait se recentrer sur des sujets prioritaires et dĂ©montrer ainsi son efficacitĂ©. Ces trois sujets prioritaires sont : la sĂ©curitĂ©, la compĂ©titivitĂ© et l’éducation. Pour Pascal Lamy, le rĂ©cit europĂ©en doit se construire autour de la dĂ©fense de la particularitĂ© du continent dans la mondialisation, particularitĂ© qui s’enracine dans son système social et sa volontĂ© de lutter contre les inĂ©galitĂ©s.
 
Pour Pascal Lamy, le couple franco-allemand doit continuer Ă  ĂŞtre le moteur de la construction europĂ©enne, tandis que pour Henri de Castries, ce couple traverse actuellement une mauvaise passe et doit dĂ©sormais parvenir Ă  agrĂ©ger de nouveaux pays Ă  ses rĂ©flexions. 


Comment rĂ©former l’État pour une meilleure efficacitĂ© de l’action publique ?

Eric Woerth, secrétaire général des Républicains
David Azéma, Chairman Global Infrastructure Group, Bank of America Merrill Lynch
Guillaume Poitrinal, président de Woodeum & Cie
Arnaud Vaissié, président directeur général d’International SOS

Animé par Etienne Lefebvre, rédacteur en chef, Les Echos


La rĂ©forme de l’État, une passion française ?


Eric Woerth, architecte de la rĂ©vision gĂ©nĂ©rale des politiques publiques (RGPP – menĂ©e entre 2007 et 2012) rappelle que l’État est dans un processus de transformation permanente. Simplifier et rationaliser sont des objectifs que poursuivent l’ensemble des gouvernants, mais qui se heurtent Ă  deux mouvements contraires : l’allègement de normes anciennes – du stock – ne permet jamais de compenser la production de nouvelles normes – le flux.

Si l’État s’est transformĂ© ces vingt dernières annĂ©es, il demeure trop lourd et trop lent. Un phĂ©nomène qui s’explique en partie par la vocation protectrice de l’État, qui engendre nĂ©cessairement de la complexitĂ©. Cependant, il est impĂ©ratif aujourd’hui d’initier un mouvement visible de simplification. Les diagnostics ne manquent pas, ils sont connus et partagĂ©s par tous, seule la dĂ©cision politique fait dĂ©faut. Il faut pour cela un pouvoir politique fort. Dès lors, interroge Guillaume Poitrinal, comment stopper l’inflation normative qui paralyse nos entreprises et nos institutions ?
 

Un allègement normatif constant, programmé et concerté


Le système anglais, qui supprime deux normes existantes pour chaque nouvelle norme adoptée, aussi contestable et superficiel soit-il, marque au moins une volonté politique d’endiguer le flux normatif. Une solution plus satisfaisante serait, pour Eric Woerth, de créer des normes à durée déterminée, dont l’utilité devrait être revalidée tous les 3 à 4 ans. On éviterait ainsi une trop grande stratification.

Les professionnels devront également être pleinement intégrés au processus de "désencombrement normatif". Un inventaire doit être effectué avec eux, clarifiant leurs besoins, mettant en lumière les blocages auxquels ils sont confrontés, leur permettant de formuler des requêtes, etc. L’allègement ne doit pas être un dépouillement normatif, il doit permettre de conserver une certaine sécurité et de responsabiliser les acteurs. Or, l’omniprésence de la norme a tendance à déresponsabiliser, rappelle Eric Woerth.
 

 

Agents publics : plus de contractuels stratèges, moins de fonctionnaires exĂ©cutants


Arnaud VaissiĂ© rappelle qu’un pays comme la Grande-Bretagne, dont la structure Ă©tatique est très proche de la nĂ´tre, a rĂ©ussi Ă  rĂ©former son administration. La fonction publique britannique est dĂ©sormais moins rigide : 80 % de contrats de droit privĂ©, des effectifs en diminution et des directions d’administration centrale disposant d’un pouvoir accru.

Eric Woerth n’approuve qu’en partie ce modèle. S’il faut, selon lui, diminuer les effectifs de la fonction publique et évoluer vers un statut plus souple et davantage de contrats de droit privé, il suggère de ne conserver les contrats administratifs que pour les agents publics exerçant des activités strictement régaliennes. Le principe d’emploi à vie, qu’il accuse de déresponsabiliser les agents, ne peut perdurer. La fonction publique doit devenir de plus en plus stratège, et de moins en moins "exécutante".

Eric Woerth Ă©met davantage de rĂ©serves quant Ă  un poids accru de l’administration centrale et une diminution du pouvoir des cabinets ministĂ©riels. Il plaide mĂŞme pour une solution opposĂ©e : l’administration centrale doit disposer d’une feuille de route claire, elle doit travailler sur le temps long, s’affranchir du temps politique et adopter une sorte de "spoils system ".
 

Une administration "pro entreprise" au service du citoyen


Autre spĂ©cificitĂ© du modèle anglais soulignĂ©e par Arnaud VaissiĂ©, son cĂ´tĂ© "pro entreprise". Il n’y a, prĂ©cise-t-il, pas de dĂ©bat sur la place de l’entreprise en Angleterre : les administrations les soutiennent pleinement. En France, au contraire, la mĂ©fiance prĂ©domine. Si la nouvelle diplomatie Ă©conomique fonctionne, il reste des marges de progression, notamment sur les questions fiscales. Eric Woerth plaide pour une confiance accrue, un exercice du contrĂ´le fiscal plus juste et plus cohĂ©rent, un octroi de rescrits fiscaux plus systĂ©matique et davantage de rĂ©troactivitĂ© pour permettre de stabiliser les règles.

Pour David AzĂ©ma la question n’est pas d’être – ou de ne pas ĂŞtre – "pro entreprise", cette problĂ©matique excède la relation administration-entreprises et concerne l’ensemble des citoyens, Ă©galement victimes de l’inflation normative. Un État qui n’a pas le souci des entreprises n’a pas davantage le souci des associations et des individus. Les entreprises ne doivent donc pas uniquement prĂ´ner pour une simplification Ă  leur seul avantage mais comprendre que tous les citoyens sont aussi concernĂ©s. C’est pourquoi il appelle une refonte totale de " l’usine ", de la fabrique, de la politique elle-mĂŞme. Pour cela, il faut Ă©valuer l’efficience de nos ressources humaines, de notre droit, des processus d’élaboration de la norme, etc.  Enfin, il appelle l’État Ă  davantage d’humilitĂ©, en rappelant aux agents publics qu’ils sont au service des citoyens et non au service d’un intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral immanent.
 

 

 

 

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