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Rencontres
Mai 2016

Colloque international : Le djihadisme transnational, entre l'Orient et l'Occident

L’Institut Montaigne et l’Observatoire des radicalisations de la Fondation Maison des sciences de l’homme ont réuni plus de trente chercheurs de haut niveau spécialistes du djihadisme, venus d’Europe, d’Amérique, d’Afrique du nord et subsaharienne, du Moyen-Orient et d’Asie. Ce colloque scientifique international inédit a accueilli pendant trois jours un public diversifié - des politiques, des chefs d’entreprise et des journalistes - permettant ainsi de croiser les approches sur un sujet où les connaissances demeurent trop souvent cloisonnées et compartimentées par pays, par disciplines et par spécialisations.

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Le phénomène djihadiste est devenu un enjeu transnational. les conflits qui sévissent aujourd'hui en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou encore en Libye ont des répercussions directes et immédiate, en particulier en Europe, en termes de sécurité comme de flux migratoires. La montée de l’islamisme radical sur le Vieux Continent alimente pour sa part des conflits extra-européens.

Sociologues, anthropologues, psychologues et spécialistes des sciences politiques ont décrypté ensemble le phénomène djihadiste : ses racines et ses enjeux politiques, sociaux et religieux, ses acteurs et ses réseaux, ses moyens et ses modalités d'action.

Ce temps de réflexion et d’échanges en français, en arabe et en anglais, organisé quelques mois après les attaques qui ont visé les rues des capitales française et belge, a mis en lumière la nécessité d’encourager la transversalité et a permis de couvrir le large spectre d’expressions du djihadisme transnational dans les différents environnements où il se manifeste.

Les débats ont obéi à la règle de Chatham House, respectée également dans ce compte rendu.

 


Sommaire 

Table ronde 1 : radicalisation, violence et dĂ©radicalisation
Table ronde 2 : radicalisation, violence et dĂ©radicalisation
Table ronde 3 : Global VS Local (I)
Table ronde 4 : Global VS Local (II)
Table ronde 5 : les ressources idĂ©ologiques et intellectuelles du djihadisme
Table ronde 6 : le salafisme et ses diffĂ©rentes configurations
Table ronde 7 : variations nationales dans le djihad transnational
Table ronde 8 : les nouvelles stratĂ©gies militaires du djihadisme
 

 

Table ronde 1 : radicalisation, violence et dĂ©radicalisation

 

Cette table ronde était consacrée aux nouvelles formes du djihadisme apparues avec l’organisation de l’État islamique en Europe, et notamment en France. Les échanges ont porté sur le rôle spécifique et sous-estimé des femmes au sein de l’organisation ainsi que sur les discours et les représentations du monde que portent les jeunes djihadistes français de retour de Syrie et d’Irak, au prisme des récentes attaques de 2015 à Paris.

PrĂ©sident de sĂ©ance : Michel Wieviorka, prĂ©sident de la Fondation Maison des sciences de l'homme

La crĂ©ation de Daech est contemporaine d’une multiplication des radicalisĂ©s, ainsi que de l'introduction d'au moins deux nouvelles catĂ©gories de djihadistes en Europe : les adolescents et les post-adolescents d'un cĂ´tĂ© (20 Ă  25%), les jeunes filles adolescentes et post-adolescentes (dont environ 10% de femmes parties) de l'autre. Ces deux catĂ©gories constituent un pourcentage significatif (entre 12 et 25%) de l'ensemble des djihadistes europĂ©ens qui partent en Syrie et en Irak. La part des convertis (au moins 20%) est, elle aussi, croissante. On note Ă©galement une reprĂ©sentation de la quasi-totalitĂ© des pays europĂ©ens, avec 5 000 europĂ©ens impliquĂ©s dans les filières syriennes et irakiennes (par comparaison, l’attirance pour Daech aux États-Unis est beaucoup plus faible). Le modèle politique et religieux que prĂ©tend incarner Daech exerce ainsi une fascination sans prĂ©cĂ©dent sur des catĂ©gories de la population restĂ©es jusqu’alors insensibles Ă  la propagande de mouvements tels qu’Al QaĂŻda. L’État Islamique Ă©tend pour la première fois l’influence de l’idĂ©ologie du djihad non seulement aux classes populaires mais Ă©galement Ă  la classe moyenne Ă©duquĂ©e. Ce bouleversement peut d’abord s’interprĂ©ter comme un symptĂ´me du dĂ©clin des utopies politiques immanentes au sein des sociĂ©tĂ©s occidentales. C’est aussi un phĂ©nomène adolescent, qui procède chez les plus jeunes d’une "affectivisation" de l’idĂ©ologie. En France comme en Belgique, et de manière bien plus poussĂ©e qu’en Grande-Bretagne, la dĂ©sislamisation des familles musulmanes et l’éclatement des structures parentales traditionnelles auraient aussi contribuĂ© Ă  entretenir ce phĂ©nomène de radicalisation religieuse. 

Mais le djihadisme ne peut ĂŞtre rĂ©duit aux conditions locales de son implantation : il est surtout le produit d’une rencontre entre l’ultra-local et le transnational, entre des dynamiques qui peuvent se produire au sein d’un groupe Ă  l’échelle de quartier et celles des groupes opĂ©rant sur internet et sur le front irako-syrien. Des entretiens conduits avec les jeunes français incarcĂ©rĂ©s de retour de Syrie, ainsi qu’avec de jeunes candidats au dĂ©part issus des quartiers populaires, tĂ©moignent de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des motivations mais aussi des divergences de vues des Français radicalisĂ©s. Cela est particulièrement prĂ©gnant entre les tenants de positions proches de celles de Jabhat al Nosra (Al QaĂŻda en Syrie) et les pro-Daech qui se livrent une âpre bataille idĂ©ologique en France. Cette divergence au sein des promoteurs du djihadisme se cristallise et se reflète dans l’attitude adoptĂ©e par rapport aux attaques qui ont ensanglantĂ© les rues de la capitale française en 2015. A cet Ă©gard, les attaques du 7 et 8 janvier 2015 sont souvent distinctes dans les discours de celles du 13 novembre. La matrice mĂŞme du djihadisme est celle de l’expansion. Pour cette raison, les attentats du 13 novembre 2015 ont d’abord failli Ă  leur objectif de sĂ©duire le plus grand nombre parmi les sympathisants des mouvements djihadistes en France en visant très large et de façon indiffĂ©renciĂ©e. Les individus les moins idĂ©ologisĂ©s, s’ils avaient pu ĂŞtre galvanisĂ©s par les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher (janvier 2015), se sont cette fois-ci davantage identifiĂ©s, dans un premier temps, aux victimes des attentats qu’à leurs auteurs : en janvier, les cibles des attentats Ă©taient prĂ©cises, et le public Ă  galvaniser large, tandis qu’en novembre, les cibles Ă©taient larges, mais le public Ă  galvaniser s’est rĂ©vĂ©lĂ© faible. C’est donc sur cette "zone grise", tout aussi susceptible de basculer dans le djihadisme que de se rallier Ă  la RĂ©publique, que doivent aujourd’hui se concentrer les efforts du gouvernement en plaçant le maintien de la cohĂ©sion sociale au cĹ“ur de ses politiques publiques.

La fĂ©minisation du djihad islamique reste aujourd’hui le phĂ©nomène le plus difficile Ă  apprĂ©hender. Selon les chiffres rĂ©cents du ministère de l’IntĂ©rieur français, les femmes reprĂ©senteraient 46 % des effectifs djihadistes en Syrie et en Irak. Les femmes sont de plus en plus prĂ©sentes dans le djihad, notamment chez les plus jeunes. Elles Ă©taient cependant dĂ©jĂ  prĂ©sentes auparavant, mĂŞme si leurs noms sont peu connus des nouvelles gĂ©nĂ©rations.

Si elles ne peuvent combattre au mĂŞme titre que les hommes, puisque l’accès Ă  la violence directe leur est refusĂ©, quel est leur intĂ©rĂŞt Ă  rejoindre Daech ? Comment justifier qu’une femme socialisĂ©e en Occident puisse souhaiter, en toute connaissance de cause, une vie de soumission et de contraintes ? Face Ă  cette forme d’engagement fĂ©minin a priori contre-intuitive, les analyses genrĂ©es qui cherchent Ă  expliquer le djihad fĂ©minin Ă  travers le prisme de l’infantilisation, de la manipulation et de l’aspect Ă©motionnel empĂŞchent encore d’en saisir toute la complexitĂ© : il faut se demander au contraire pourquoi l’engagement djihadiste s’impose aux femmes comme un choix rationnel. Elles partagent en fait le mĂŞme registre de convictions que les hommes, mĂŞme si le rĂ´le qui leur est assignĂ© est diffĂ©rent de celui des hommes (Ă  ceux-ci revient le combat, Ă  celles-lĂ  la conception).

Outre le fait que les femmes participent de plus en plus activement à la diffusion de la propagande de Daech, il apparaît qu’elles cherchent à jouer des rôles moteurs et de premier plan au sein des djihadistes et de remplir ce qu’elles considèrent être "leur part du jihad", aussi bien en occident qu’en Syrie et en Irak.


 

 

Table ronde 2 : radicalisation, violence et dĂ©radicalisation

 

 
Cette table ronde était consacrée à la compréhension des phénomènes de radicalisation sous le plan cognitif et psychologique ainsi que sur la nécessaire évolution des pratiques de prise en charge des individus concernés par ce phénomène, notamment au sein des établissements pénitentiaires.

PrĂ©sident de sĂ©ance : Farhad Khosrokhavar, directeur d'Ă©tudes Ă  l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et directeur de l'Observatoire des radicalisations (FMSH).

La radicalisation et les logiques sous-jacentes au phénomène djihadiste font l’objet de nombreuses controverses, jusqu’alors contenues au sein de la communauté scientifique, largement relayées par l’opinion publique, au risque de complexifier la lisibilité du phénomène. À rebours de telles dissonances, constitutives d’une "théologie de la radicalisation" préjudiciable à sa compréhension, la lutte contre le terrorisme exige un travail commun à l’ensemble de la communauté scientifique afin d’appréhender tous les aspects d’un phénomène en constante métamorphose.

En effet, la mutation d’un terrorisme singulier, de nature étatique et principalement contrôlé par deux superpuissances jusqu’en 1989, à des terrorismes pluriels mobilisant des acteurs aux motivations multiples a contribué à l’anémie actuelle nuisible à l’acceptation du réel et à la prévention de ses conséquences. En l’absence d’ennemi commun désigné après le démantèlement de l’Union Soviétique, l’Occident n’a pas su anticiper l’évolution d’une menace qu’avaient laissé présager certains événements historiques, tels que la prise de la Grande Mosquée de la Mecque – expression d’un djihad interne contre la dynastie Al Saoud –, l’invasion de l’Afghanistan et la chute du Shah d’Iran, autant de signes avant-coureurs intervenus une décennie plus tôt, en 1979.

Un précurseur de ce nouveau type de terrorisme a été Khaled Kelkal, passé du crime au terrorisme dans une sorte de logique de réhabilitation. Mais on a attendu dix-sept ans le suivant de la série, Mohamed Merah. On peut noter que la tranche d’âge des terroristes correspond à la courbe de Gauss de la criminalité (15-35 ans). À ce titre, les services de renseignement français, formés à la culture du contre-espionnage, gagneraient à initier une révolution culturelle pour s’adapter à un ennemi que nous ne parvenons pas à identifier clairement. À la primauté du secret et du temps long devront progressivement se substituer une culture du partage d’informations, dans un cadre temporel réduit.

Le phĂ©nomène de radicalisation comporte Ă©galement un aspect pathologique, souvent occultĂ©, que les donnĂ©es issues de recherches empiriques mettent en lumière : on estime que plus de 30 % des individus radicalisĂ©s seraient sujets Ă  des troubles psychopathologiques (ces troubles n’étant en rien synonymes d’irresponsabilitĂ©). Compte tenu de l’âge de ces individus – deux tiers d’entre eux ont entre 15 et 25 ans –, l’approche clinique de la radicalisation s’intĂ©resse Ă  la problĂ©matique de l’adolescence, que la modernitĂ© a par ailleurs considĂ©rablement prolongĂ©e ; une pĂ©riode propice Ă  un abandon des idĂ©aux de l’enfance et durant laquelle l’individu est donc particulièrement vulnĂ©rable Ă  "l’offre" de radicalisation.

Combinées à leur inscription dans un contexte social et politique particulier, qui favorise l’appropriation d’un traumatisme collectif chez les individus sensibilisés (certains individus semblent en effet plus enclins que d’autres à porter les traumatismes collectifs), ces trajectoires psychiques donnent lieu à une surenchère religieuse incarnée par la figure du "sur-musulman", mû par un funeste désir sacrificiel.

À l’individu radicalisé pour des motifs subjectifs, dépourvu de toute formation politique ou de toute culture religieuse, et qui cherche des boucs-émissaires (par exemple en la personne des juifs) à ses échecs personnels, s’oppose un acteur politique au raisonnement rationnel (celui-ci distinguera par exemple les juifs de l’État d’Israël), enraciné dans un parcours plus long, auquel manquait un espace de légitimité et d’adhésion à sa parole. Il va de soi que ces différents cas de figures ne sont pas nettement délimités et peuvent se superposer. L’adoption d’une posture victimaire permanente ou d’une rhétorique manichéenne traduisent un sentiment de stigmatisation, d’identification de soi à une communauté supposément réprouvée par les autres que la relégation dans les quartiers populaires a souvent précipitée.

La participation à un programme autour des valeurs de la citoyenneté de détenus impliqués dans un processus de radicalisation figure au nombre des expérimentations permettant d’en saisir les ressorts subjectifs, politiques ou religieux. Cette démarche concourt à l’élaboration de dispositifs performants de dé-radicalisation, c’est-à-dire de re-subjectivation et de reconstruction du lien unissant l’individu et la société. Les ressources institutionnelles mobilisables à cette fin, en particulier dans l’administration pénitentiaire, ne manquent pas, à condition de considérer la radicalisation comme un processus "classique" plutôt qu’un fait exceptionnel survenu ex nihilo.


 

 

Table ronde 3 : Global VS Local (I)

 

Cette table ronde visait à fournir une approche comparée des différents mouvements se réclamant de Daech en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe et aux États-Unis. Elle a mis en avant les spécificités des contextes locaux et la manière dont ces groupes articulent leur stratégie locale par rapport au discours que produit l’organisation dans l’espace mondial.
                                                                                                                                  
PrĂ©sident de sĂ©ance : Laurent Bigorgne, directeur de l'Institut Montaigne.
 
Le phénomène djihadiste ne peut être appréhendé de manière uniforme. Il se développe, se structure et se déploie de façon très différenciée dans le monde. Daech, Boko Haram, salafisme kurde… Tous obéissent à des logiques particulières et appellent un traitement différencié. Il existe, en outre, une profonde différence entre l’image renvoyée par les groupes djihadistes et la réalité de leurs organisations.
 
La radicalisation, tout d’abord, ne se déploie pas de manière uniforme dans le monde. Son importance n’est, par exemple, pas la même en Europe et aux États-Unis. Les dynamiques observées en Europe ont, certes, leur équivalent aux États-Unis, mais dans des proportions bien moins importantes (on ne compte qu’entre 100 et 150 combattants étrangers partis des États-Unis, dont 40% de convertis). Trois éléments l’expliquent :

     -l’intĂ©gration et le degrĂ© de structuration des filières. L’intĂ©gration dans un premier temps : les populations musulmanes sont davantage intĂ©grĂ©es aux États-Unis qu’en Europe. Alors que l’immigration musulmane europĂ©enne concerne des individus plus pauvres et au niveau d’éducation plus faible, l’immigration musulmane aux États-Unis est davantage constituĂ©e d’élites, souvent venus Ă©tudier aux États-Unis. Cela Ă©tant, on trouve des deux cĂ´tĂ©s de l’Atlantique des radicalisĂ©s bien intĂ©grĂ©s du point de vue socio-Ă©conomique ;
     - le rapport entre intĂ©gration et radicalisation demeure cependant ambivalent et appelle un second argument : la structuration des rĂ©seaux. Aux États-Unis, il n’existe pas de filières salafistes organisĂ©es. Les personnes se radicalisent individuellement ou par petits groupes, en dehors de filières structurĂ©es comme c’est le cas en Europe. Si de nombreuses personnes se revendiquent de l’idĂ©ologie salafiste, rares sont celles qui trouvent le rĂ©seau qui leur permettrait de passer Ă  l'acte. De manière gĂ©nĂ©rale, le salafisme est peu dĂ©veloppĂ© aux États-Unis et surtout quiĂ©tiste, tandis que les Frères musulmans sont nombreux. Des conversions ont lieu en prison mais… ne durent que le temps de l’emprisonnement ;
     - La politique anti-terroriste est, aux États-Unis, très agressive et efficace au moins Ă  court terme, avec des peines bien plus lourdes qu’en Europe.

Une diffĂ©renciation entre mouvements djihadistes doit Ă©galement ĂŞtre effectuĂ©e. Boko Haram doit ainsi ĂŞtre clairement distinguĂ© de Daech, bien que le premier ait fait allĂ©geance au second en mars 2015. Historiquement, Boko Haram revendiquait l’application intĂ©grale de la charia et la mise en place d'un califat bien avant l'apparition de Daech. Le groupe, constituĂ© dans les annĂ©es 2000 autour de Mohamed Youssouf, est aujourd’hui confrontĂ© Ă  deux paradoxes. Si Boko Haram vilipende la dĂ©mocratie, ses exactions ont provoquĂ© un vĂ©ritable sursaut national Ă  l’occasion des Ă©lections de 2015. Le vote Ă©tait alors un moyen d’endiguer l’avancĂ©e de Boko Haram : la dĂ©mocratie nigĂ©riane en est sortie grandie, le groupe Boko Haram est, lui, en reflux par rapport Ă  la fin de l’annĂ©e 2014. Deuxième paradoxe : on observe un dĂ©calage entre la mise en rĂ©cit de Boko Haram, qui revendique une internationalisation du groupe, et la rĂ©alitĂ©. Des Ă©tudes de terrain offrent une vision radicalement diffĂ©rente de celle diffusĂ©e par les mĂ©dias. Le groupe ne s’est pas vĂ©ritablement internationalisĂ© : aucun Syrien, aucun AlgĂ©rien n’a rejoint ses rangs. Plus qu’une internationalisation, c’est Ă  une extension de son domaine d'action militaire Ă  laquelle on assiste aujourd’hui.
 
L’indiffĂ©renciation au sein mĂŞme des mouvements, enfin, doit ĂŞtre Ă©vitĂ©e. Pour Daech, par exemple, la filière kurde fait l’objet d’un traitement diffĂ©renciĂ©. Si le Kurdistan est essentiellement vu comme une force de rĂ©sistance contre Daech, il existe Ă©galement un islamisme radical kurde depuis plus de cinquante ans, incarnĂ© successivement par trois gĂ©nĂ©rations d'islamisme. L’islamisme politique au Kurdistan est apparu en 1952, sur la frontière iranienne, et s’est progressivement « normalisĂ© Â», jusqu’à atteindre l’intĂ©gration totale dans le champ politique kurde. La naissance d’Ansar Al Islam, organisation djihadiste kurde, dans la rĂ©gion d’Halabja marque le dĂ©ploiement du terrorisme au Kurdistan dont une partie a dĂ©sormais rejoint les troupes de Daech.
 
Face à cette menace polymorphe et transfrontalière, il est nécessaire aujourd’hui de comprendre ces différents mouvements, leurs modes de financement ainsi que leurs plans d’action. S’il existe une gradation de la menace dans le monde, nul n’est à l’abri, et la réponse doit être internationale. La communauté internationale s’est, pour le moment, essentiellement concentrée sur la réponse sécuritaire, or le sécuritaire ne peut tout résoudre. Il ne permet pas d'anticiper les réactions de groupes comme Daech ou Boko Haram. Pour faire face au péril djihadiste, il faut d’abord connaître ce phénomène, l’évaluer, le chiffrer. Seule une connaissance fine des stratégies, des moyens, des organisations inféodées aux différents mouvements permettra d’endiguer leur développement. L’efficacité de ce recensement passera par davantage d'échanges d'informations entre les différents services de renseignements nationaux. Dans un second temps seulement la communauté internationale pourra se mettre d'accord sur la façon de lutter contre la diffusion, tant physique qu’idéologique de ces mouvements qui menacent la cohésion de nos sociétés et nos démocraties.


 

 

Table ronde 4 : Global VS Local (II)

 

Dans la continuité de la table ronde précédente, les échanges ont permis de revenir sur le noyau géographique où est apparue la matrice originelle du djihad transnational en Asie centrale.
 
PrĂ©sident de sĂ©ance : Saoud El Mawla, professeur en sciences sociales, chercheur sur les mouvements islamiques.
 
Si l’attention médiatique se concentre aujourd’hui sur l’évolution de l’État islamique en Irak, en Syrie, au Sinaï et en Libye, l’influence de Daech s’exerce également, à des degrés divers, dans des zones déjà contaminées par l’idéologie djihadiste, à l’instar du Nord Caucase ou des zones tribales situées à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

En effet, l’attentat perpétré par le mouvement des talibans pakistanais (Tehreek-e-Taliban Pakistan, TTP) dans une école de Peshawar, le 16 décembre 2015, a rappelé la centralité de la région Afghanistan-Pakistan au sein de la sphère djihadiste internationale. C’est pourquoi il est important d’analyser les dynamiques radicales pakistanaises et leur logique de réseau, en particulier dans les zones tribales, pour tenter de comprendre la multiplication d’organisations djihadistes internationales ou pakistanaises et le rôle qu’elles jouent dans le parcours de terroristes occidentaux tels que Mohamed Merah ou David Headley. Ces groupes sont de plus en plus nombreux à se soustraire à la tutelle des organisations existantes et à prêter allégeance à Daech, soit par conviction idéologique, soit par volonté d’affirmer leur autorité face aux autres organisations djihadistes. L’approche des États de la région face à Daech est variable : si le Pakistan nie son existence sur le territoire national, l’État afghan la reconnaît mais cherche à le faire passer pour un projet étranger ; quant au Tadjikistan, vers lequel l’organisation pourrait se diffuser, il la présente comme une menace existentielle.

Dans le Nord Caucase, le facteur religieux et le nationalisme ont Ă©galement donnĂ© lieu Ă  une spectaculaire poussĂ©e d’islamisme radical Ă  partir de 2007, annĂ©e pendant laquelle Ramzan Kadyrov a Ă©tĂ© mis Ă  la tĂŞte de l’État tchĂ©tchène par le Kremlin. Les annĂ©es 2014 et 2015 ont pourtant Ă©tĂ© marquĂ©es par une baisse notable du niveau de violence : pendant deux annĂ©es consĂ©cutives, le nombre de dĂ©cès a Ă©tĂ© divisĂ© par deux par rapport Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Cela peut s’expliquer en partie par les succès des services de sĂ©curitĂ©, mais aussi et surtout par un exode de masse des Ă©lĂ©ments les plus radicaux vers la Syrie et l’Irak (près de 5 000 citoyens russes auraient Ă  ce jour rejoint l’État islamique). La propagande dĂ©ployĂ©e par Daech est ainsi parvenue Ă  convaincre les djihadistes du Caucase de l’obligation qui Ă©tait la leur, en tant que musulman, de partir combattre en Syrie. Daech fait Ă©galement office d’utopie pour de nombreux djihadistes caucasiens : il reprĂ©sente la possibilitĂ© d’échapper au carcan autoritaire imposĂ© par la Russie et valorise une certaine forme d’équitĂ© sociale qui sĂ©duit la plupart des combattants. Souvent, c’est Ă©galement un dĂ©sir immense de vengeance contre l’impĂ©rialisme russe que l’État islamique promet aux djihadistes d’assouvir.

En amont des Jeux Olympiques de Sotchi, les services russes ont volontairement ouvert leur frontière aux plus radicaux souhaitant quitter la région, bien que, dans le même temps, la Russie faisant de la participation à des groupes armés étrangers un crime. Après les Jeux, les services de sécurité ont essayé de mettre fin à cet exode, mais les citoyens russes ont continué à s’engager aux côtés de groupes djihadistes. C’est pourquoi les services secrets russes mènent aujourd’hui une politique d’éradication autoritaire des niches salafistes encore présentes dans le Nord Caucase (au Daghestan sept mosquées salafistes ont récemment été fermées et leurs prêcheurs torturés).


 

 

Table ronde 5 : les ressources idĂ©ologiques et intellectuelles du djihadisme

 

Cette table a retracé l’évolution historique et idéologique du djihadisme, depuis son apparition dans la décennie 1980 en Afghanistan, jusqu’à ses manifestations contemporaines au Levant.

PrĂ©sident de sĂ©ance : Jean-Pierre Dozon, directeur d'Ă©tudes Ă  l'EHESS et Ă  l'IRD, vice-prĂ©sident de la FMSH.

Les ressources idĂ©ologiques et intellectuelles du djihadisme sont nombreuses et diverses. Si Al Qaida et Daech partagent un certain nombre de rĂ©fĂ©rences communes, l’idĂ©ologie de Daech ne peut ĂŞtre envisagĂ©e comme la stricte continuitĂ© de celle d’Al Qaida, tout comme l’action de l’EI ne peut s’envisager comme la simple poursuite de celle d’Al Qaida. La distinction entre ces idĂ©ologies doit s’opĂ©rer depuis son origine jusqu’à son interprĂ©tation et son assimilation par les djihadistes. La propagation mĂŞme de ces idĂ©ologies diffère : si elles atteignent aujourd’hui une dimension transnationale, accĂ©lĂ©rĂ©e par l’émergence d’internet et des nouvelles technologies, on ne saurait les assimiler pour autant.

On constate ainsi une certaine autonomisation du djihadisme par rapport au salafisme. Du point de vue de l’idéologie, même si un certain nombre d’auteurs, comme Ibn Taymiyya ou Abd al-Wahhab, sont revendiqués par les uns et les autres, il existe des divergences, par exemple sur les questions de l’orthopraxie ou de l’ordre politique. D’un point de vue socio-politique, on constate selon les sociétés une divergence entre la diffusion du salafisme et la production du djihadisme : dans le Golfe et en Egypte, le salafisme est bien implanté et le djihadisme florissant ; en revanche en Algérie, aussi touchée par le salafisme, le djihadisme est beaucoup moins présent ; la Tunisie est l’un des principaux contributeurs au djihad mais possède un maillage salafiste plutôt faible, etc. Il y a donc continuité dans certains pays, rupture dans d’autres. Malgré des exceptions, il y a plutôt une dissociation entre salafisme quiétiste et djihadisme.

S’agissant de l’origine de ses fondements tout d’abord. Daech puise dans trois types de littĂ©rature : des Ă©crits et des traditions historiques, repris par les salafistes (versets du Coran et hadiths, grands thĂ©ologiens sunnites, wahhabisme, etc.) ; une importante littĂ©rature djihadiste rĂ©digĂ©e au cours du XXème siècle et, enfin, une littĂ©rature djihadiste Ă©laborĂ©e durant la pĂ©riode post-Afghanistan. L’importance de Ben Laden y est minoritaire, ce qui marque une première discontinuitĂ© entre les deux mouvements.

S’agissant de leur interprĂ©tation et de leur assimilation ensuite. Le management de la sauvagerie, attribuĂ©e Ă  Abu Bakr Naji, est l’un des principaux textes constitutif de l’idĂ©ologie de Daech. Il traite d’un sujet prĂ©cis : la constitution du califat, sans pour autant donner de dĂ©tails quant Ă  son administration et sa mise en Ĺ“uvre. Il laisse donc une marge d’interprĂ©tation et d’assimilation aux djihadistes, ce qui explique la diversitĂ© des lectures et des applications. Il existe un corpus thĂ©orique de Daech. Le management de la sauvagerie parle d’Al-Qaida comme d’un corps extĂ©rieur, surplombant le chaos, alors que l’EI est nĂ© du chaos : c’est un produit gĂ©nĂ©rĂ© par un État failli, non pas un corps Ă©tranger qui s’y serait incrustĂ©. L’EI n’est pas un phĂ©nomène post-national, il demeure Ă©troitement liĂ© Ă  des dynamiques nationales, alors qu’Al-Qaida est nĂ© en contexte transnational. La dichotomie originelle qu’établit ce livre permet de mieux apprĂ©hender la distinction idĂ©ologique qui sĂ©pare les deux mouvements.

S’agissant de leur propagation et de leur dimension transnationale, enfin. Le djihadisme comporte dès l’origine une dimension transnationale, idĂ©ologique mais aussi stratĂ©gique. Avant mĂŞme la propagation de l’idĂ©ologie, la lutte militaire prime. Les actions militaires, comme les idĂ©es qui les sous-tendent, se sont rapidement propagĂ©es Ă  travers le monde, sans que ces deux phĂ©nomènes ne soient nĂ©cessairement corrĂ©lĂ©s. Al Qaida incarne cette dimension transnationale « stratĂ©gique Â». Organisation nomade, au pouvoir de dĂ©cision ultra centralisĂ©, Al Qaida frappe l’ennemi lointain d’Occident, tout en gardant une base idĂ©ologique très concentrĂ©e, au Soudan et en Afghanistan. Ă€ cet aspect stratĂ©gique, s’ajoute un aspect idĂ©ologique transnational. Très rapidement en effet, dès la fin des annĂ©es 1990, les idĂ©es se dĂ©territorialisent et commencent Ă  Ă©merger dans le "Londonistan" : des djihadistes exilĂ©s y deviennent les producteurs d’une idĂ©ologie djihadiste qui se dĂ©veloppera aussi bien en AlgĂ©rie que dans les camps palestiniens du Liban. Du djihad militaire, on passe alors au djihad intellectuel transnational. L’assassinat de ThĂ©o Van Gogh en 2004, l’affaire des caricatures du prophète en 2005, crĂ©ent un contexte de djihad sociologique et culturel que l’émergence des nouvelles technologies ne fera que renforcer, en accentuant la diffĂ©rence entre gĂ©nĂ©rations djihadistes. C’est une nouvelle dimension transnationale sociologique et culturelle qui apparaĂ®t avec la dissociation entre les salafistes europĂ©ens et leurs pays d’accueil. L’idĂ©e se dĂ©veloppe qu’il faut faire sa hijra pour quitter des terres de mĂ©crĂ©ance et rejoindre des zones contrĂ´lĂ©es par les djihadistes qui saisissent toute occasion de territorialisation. Internet permet Ă  Daech de franchir un pas supplĂ©mentaire dans la dimension transnationale. Les liens organiques entre espaces militants au nord et au sud de la MĂ©diterranĂ©e se voient renforcĂ©s et permettent Ă  Daech de dĂ©ployer son influence au cĹ“ur mĂŞme de l’Europe.


 

 

Table ronde 6 : le salafisme et ses diffĂ©rentes configurations

 

Cette table ronde a traité des fondements idéologiques du djihadisme contemporain et de sa relation avec les différentes expressions du salafisme au Moyen-Orient. L’apparition et le développement de Daech dans le contexte géopolitique irakien ainsi que ses conséquences sur les autres zones du Levant, notamment en Palestine et au Liban, ont été débattues.

PrĂ©sident de sĂ©ance : Jean-Luc Racine, directeur de rechercher Ă©mĂ©rite au CNRS (Centre d'Ă©tudes de l'Inde et de l'Asie du sud de l'EHESS) et chercheur senior Ă  Asia Centre.
 
Il Ă©tait jusqu'ici admis que les jeunes Français partant faire le djihad en Syrie adhĂ©raient majoritairement Ă  l’idĂ©ologie salafiste. Une observation plus fine de leurs pratiques et de leur discours religieux montre pourtant que leur conversion (ou reconversion) Ă  un absolu religieux tĂ©moigne d’un renouvellement des formes habituelles de fanatisation. La majoritĂ© d’entre eux n’a pas suivi le parcours "classique" des salafistes (pas de passage par la madrasa ou par une association religieuse humanitaire ou prĂ©dicative). Ces jeunes djihadistes s’inscrivent dans une forme nouvelle de religiositĂ©, qui s’émancipe des pratiques rituelles extrĂŞmement normĂ©es du salafisme traditionnel en considĂ©rant que le djihad suffit Ă  garantir l’accès au paradis, dans la mesure oĂą le martyr rachète l’ensemble de l’existence. De cette religiositĂ© nouvelle dĂ©coule une nouvelle manière d’apprĂ©hender l’existence. Tandis que chez les salafistes la vie s’envisage comme une longue pĂ©riode de prĂ©paration au salut – oĂą il n’y a pas de place pour un dĂ©sir de mort (le suicide est une faute) –, les jeunes djihadistes français la rĂ©duisent Ă  un simple sas d’accès Ă  la mort.
 
En matière de mĹ“urs, l’idĂ©ologie djihadiste et l’idĂ©ologie salafiste diffèrent aussi sensiblement, notamment dans leur manière d’apprĂ©hender les liens conjugaux, la sexualitĂ© ou l’esclavage. Si ces jeunes tentent donc de se rĂ©inventer au prisme de l’islamisme, le salafisme ne constitue en aucun cas leur source principale d’inspiration. Faire de ces jeunes djihadistes des utopistes aspirant Ă  l’émergence d’une nouvelle sociĂ©tĂ© rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e par l’islam relève Ă©galement d’un contre-sens. ArrivĂ©s chez Daech, les jeunes Français radicalisĂ©s participent rarement Ă  la gestion de la sociĂ©tĂ© civile ; leur prioritĂ© reste le combat et l’attaque suicide la seule voie d’accès au paradis. Seuls leur position de rupture radicale et leur refus de toute forme d’ancrage culturel de l’islam dans la sociĂ©tĂ© française les rapprochent des salafistes. L’aspect peu orthopraxe de la religiositĂ© djihadiste fait sens en elle-mĂŞme, et il est inutile de le relier Ă  une quelconque forme de dissimulation (taqiyya).
 
Le salafisme djihadiste libanais nous confronte à des problématiques très différentes. Né de l’exil forcé des Frères Musulmans après le coup d’état du parti Baas en Syrie, il est intrinsèquement lié à l’émergence du mouvement palestinien et à la naissance du Fatah, qui s’implante à Tripoli dès le début des années 1960. L’éclatement de la guerre civile libanaise, à partir de 1975, renforce ce mouvement d’islamisation. Il touche particulièrement les quartiers populaires dont de plus en plus de jeunes (les shebab) basculent alors dans la radicalisation. En 1982, l’occupation israélienne renforce cette tendance et provoque la création de trois mouvements islamiques à Tripoli, dont le mouvement Ansar Allah, qui se revendiquent comme djihadiste. L’invasion du territoire irakien par l’armée américaine en 2003, puis l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, sont également vécus comme une double humiliation pour la communauté sunnite libanaise et exacerbent les tensions sectaires contre l'Iran, le Hezbollah et le régime syrien. C’est finalement le déclenchement de la guerre civile en Syrie à partir de 2011 qui favorise la diffusion du djihadisme au-delà de Tripoli et donne une assise populaire au salafisme djihadiste. De nombreux Libanais partent alors se battre contre l’armée de Bachar El-Assad en Syrie.
 
En Irak, les tensions sectaires nées des ambitions rivales des communautés sunnites et chiites ne peuvent à elles seules justifier la montée du djihadisme. Ce sont en réalité les groupes djihadistes qui ont profité de la faiblesse étatique, de l’instabilité et des divisions communautaires nées du conflit irakien pour étendre leurs réseaux. Dans ses relations complexes avec les sunnites irakiens – entre conflit et négociation – Daech ne cherche pas tant à "représenter" les intérêts de la communauté sunnite irakienne qu’à recréer le "Califat" par-delà la frontière irakienne. La seule solution pour vaincre Daech serait donc de briser les logiques sectaires qui continuent de détruire l’Irak en sensibilisant, dès l’école, les Irakiens aux conséquences de la discrimination ethnique.
 
Dans la bande de Gaza enfin, la présence de djihadistes salafistes a longtemps constitué un problème pour le Hamas, attaché à la préservation de son statut de défenseur des Gazaouis face à Israël. Si dans la plupart des cas, le Hamas parvenait à contenir ces groupes en leur imposant le respect de l’accalmie aux frontières, dans d’autres, il a pu faire le choix de les laisser agir. Ce fragile équilibre a été remis en cause au profit d’une politique strictement répressive, dans un contexte où les takfiristes du groupe Ansar Beit al-Maqdis de la péninsule du Sinaï ont officiellement fait allégeance à l’État islamique et ont accusé le Hamas d’« apostasie ». Aujourd’hui, le Hamas continue d’osciller entre tolérance et oppression, faisant évoluer sa position selon le contexte international et surtout de l’évolution de la situation politique en Egypte. Les relations privilégiées qu’entretient actuellement le Hamas avec le Général Al-Sissi devraient notamment l’inciter à accentuer sa répression contre les djihadistes palestiniens affiliés aux takfiristes du Sinaï.


 

 

Table ronde 7 : variations nationales dans le djihad transnational

 
 

 

Cette table ronde avait pour objet la présentation des travaux empiriques produits sur le djihadisme en Europe occidentale, zone la plus touchée par les départs pour le djihad vers la Syrie et l’Irak en dehors du monde arabe. Fondées sur des données encore inexistantes pour l’analyse du cas français, les discussions ont permis le partage d’éléments d’objectivation sur le phénomène djihadiste dans les autres pays européens.
 
PrĂ©sident de sĂ©ance : Michel Foucher, Professeur des UniversitĂ©s Ă  l'Ecole Normale SupĂ©rieure (Ulm).
 
En Europe, les processus de radicalisation diffèrent selon les principaux pays touchĂ©s. Les formes de radicalisation ont Ă©galement rapidement Ă©voluĂ© au cours des dernières annĂ©es. Dans de nombreux pays, la première vague de radicalisation apparaĂ®t au moment de l’invasion de l’Irak par les AmĂ©ricains. En Belgique, Ă  cette pĂ©riode, l’endoctrinement se fait souvent au sein de bandes d’amis qui visionnent ensemble des vidĂ©os. Dans ce mĂŞme pays, une deuxième vague apparaĂ®t en 2010 et se cristallise autour de Sharia4Belgium. Ă€ partir de 2011, la violence du discours s’accroĂ®t considĂ©rablement et on assiste aux premiers dĂ©parts vers la Syrie. Cette dernière vague est composĂ©e d’individus moins instruits, plus jeunes et empreints de narcissisme. Cet historique de la radicalisation propre Ă  la Belgique permet de mieux apprĂ©hender la diversitĂ© des principaux profils des djihadistes europĂ©ens. Ainsi, Ă  partir de 600 individus rĂ©pertoriĂ©s, trois profils-types ont Ă©tĂ© identifiĂ©s :
 
     - le dĂ©fenseur : il s’inscrit dans la vague de dĂ©parts de 2011 Ă  2013. Ce type d’individu part pour combattre, il rĂ©pond Ă  un appel, il souhaite dĂ©fendre l’Oumma (communautĂ© des musulmans) qui, selon, lui est menacĂ©e ;
     - le chercheur : il s’inscrit dans la vague de dĂ©parts de l’annĂ©e 2014. Il est, le plus souvent, jeune, sans perspectives d’avenir. Il estime qu’il n’appartient pas au pays dans lequel il rĂ©side et est sĂ©duit par l’attrait du califat, qui lui promet tout ce qu’il dĂ©sire. Il souhaite par-dessus tout appartenir Ă  une sociĂ©tĂ© nouvelle ;
     - le suiveur : cet individu part en Syrie uniquement pour suivre ses pairs ou ses amis. Il appartient dĂ©jĂ  Ă  un rĂ©seau d’individus partis en Syrie.
 
Si l’on applique cette catégorisation au cas belge, on peut classer les individus radicalisés en deux principaux groupes, ceux qui ont un passé criminel et pour qui Daech représente le niveau le plus élevé de la criminalité – qui offre une opportunité de passer de "zéro" à "héros" –, et ceux, moins nombreux, qui n’ont pas de passé criminel et qui sont séduits par l’utopie du califat. Dans ces deux cas, le religieux n’est pas le principal moteur de la radicalisation. Le véritable moteur est l’absence de futur et de perspectives. À l’inverse, Daech semble leur offrir un éventail de solutions instantanées et un futur, en leur promettant pouvoir, sentiment d’appartenance, camaraderie, respect, reconnaissance, aventure, héroïsme, et martyr.
 
Cependant, en Allemagne, la question sociale ne semble pas ĂŞtre le ressort principal de la radicalisation. Le djihadisme correspond plutĂ´t Ă  une sous-culture ou Ă  un "lifestyle", dont les tenants ont souvent une vie de famille et sont plutĂ´t bien intĂ©grĂ©s Ă©conomiquement. Ces derniers ne montrent que peu d’intĂ©rĂŞt pour les Ă©tudes thĂ©ologiques ; ils se pensent comme les membres d’une sorte de caste guerrière. Cette sous-culture a dĂ©veloppĂ© sa propre iconographie et ses propres reprĂ©sentations mentales, qui se dĂ©cline par de nombreux canaux : musiques, vidĂ©os, t-shirt, accessoires. Sociologiquement, la radicalisation se fait gĂ©nĂ©ralement entre amis, dans les mosquĂ©es, sur internet, lors de sĂ©minaires ou encore en famille. Il n’existe pas de vĂ©ritable schĂ©ma type. La pĂ©riode de radicalisation est plutĂ´t longue et les personnes partent rarement seules en Syrie. Les 900 Allemands prĂ©sents en Syrie, ont – en moyenne – entre 21 et 25 ans ; la moitiĂ© d’entre eux a dĂ©jĂ  eu affaire Ă  la police en Allemagne et 12% sont diplĂ´mĂ©s de l’universitĂ©. Ce sont Ă  80% des hommes et Ă  90% des urbains. Depuis la dĂ©claration du "califat", en 2014, cette population est plus jeune et plus fĂ©minine.
 
Ă€ l’inverse de l’Allemagne, la radicalisation s’inscrit dans un processus extrĂŞmement rapide en Italie. La plupart des processus s’initient dans de petits villages, les prĂŞcheurs qui interviennent dans ces processus de radicalisation sont, la plupart du temps, originaires des Balkans. La dynamique de couple joue Ă©galement un rĂ´le important dans le renforcement mutuel du processus de radicalisation. Le moteur psychologique est principalement la quĂŞte de sens, la recherche d’un ordre qui diffĂ©rencie clairement le bien et le mal, l’homme et la femme, l’Occident et l’Orient. Il ne faut pas nĂ©gliger le pouvoir de sĂ©duction du califat, l’attrait des armes et de la guerre, de ce que l’on pourrait qualifier de "terrible love for war ". Ă€ certains Ă©gards, le califat agit comme une "marque" dont le pouvoir Ă©motionnel auprès de son audience est très fort. Contrairement Ă  la Belgique, il n’existe pas de Molenbeek en Italie, l’immigration Ă©tant rĂ©partie sur l’ensemble du territoire.
 
De manière générale, on observe une grande hétérogénéité des formes de djihadismes et il semble bien hasardeux de donner une explication unique en dehors du cadre des nations européennes. Ainsi, dans un pays comme le Danemark, le djihadisme est implanté depuis la première guerre d’Afghanistan (à la différence de nombreux pays où il apparaît après l’invasion de l’Irak). On remarque également que, comme dans de nombreux pays européens, les profils des Danois radicalisés et leurs motivations ont évolué. De surcroît, l’idéologie, bien qu’elle soit une composante clé de la radicalisation, doit également être comprise en tant que pratique sociale.


 

 

Table ronde 8 : les nouvelles stratĂ©gies militaires du djihadisme

 

En donnant une part importante à l’analyse des documents produits par Daech et aux récits des expériences des déserteurs de Daech, cette table ronde a éclairé le fonctionnement de Daech dans sa dimension militaire, son expansion puis son recul territorial dans la zone irako-syrienne ainsi que son usage de la violence pour la gestion de son territoire sur place.

PrĂ©sident de sĂ©ance : Pierre Conesa, directeur-adjoint de l'Observatoire des radicalisations, FMSH.

En 1981, l’assassinat d’Anouar el-Sadate, président de la République égyptienne, par une milice armée durant une parade militaire télévisée apparaît comme l’acte fondateur. Cet événement inscrit dans l’histoire la première victoire du terrorisme djihadiste, la chute du "Pharaon", mais aussi son premier échec, l’incapacité à s’emparer du pouvoir.

Animant un djihad global et déterritorialisé depuis trente ans, Al-Qaïda a élaboré différentes stratégies combattantes, en fonction des opportunités du terrain, et a fondé un appareil militaire organisé en quatre strates (une organisation centrale, des organisations régionales actives dans les terres de djihad, des groupes domestiques chargés de mener des attentats dans les pays de l'ennemi mais aussi des loups solitaires). L'État islamique, qui a fait dissidence de la mouvance d'Al-Qaida en 2013, a choisi de mener un djihad territorialisé en édifiant un sanctuaire pour son califat en zone syro-irakienne. Cependant, les revers qu'il a subis depuis 2014 dans son expansion territoriale, l'ont conduit à développer ses actions extérieures. Il a, dans ce but, mis en place des structures combattantes concurrentes de celles d'Al-Qaida, complétées par l'envoi de commandos expérimentés, formés en Syrie, et chargés de frapper au cœur de l'Europe.

Daech s’est avant tout imposĂ© grâce Ă  sa propagande, qui puise son efficacitĂ© dans la simplicitĂ© d’un message Ă  faible teneur religieuse, privilĂ©giant des thèmes identitaires ou utopiques tout en dissimulant les actes de torture et de violence extrĂŞme. ÉtudiĂ©e pour attirer une jeunesse en quĂŞte de rĂ©tributions de toutes natures – pĂ©cuniaires, morales, symboliques, etc. –, cette stratĂ©gie combine virtualisation de la rĂ©alitĂ©, hĂ©roĂŻsation du martyr et dĂ©monstration d’abondance matĂ©rielle au moyen d’une esthĂ©tique particulièrement Ă©laborĂ©e. Les vidĂ©os violentes ne reprĂ©sentent que 8 % de la production de Daech, la plupart insistent plutĂ´t sur le thème de la construction d’une sociĂ©tĂ© nouvelle.

Sur cette base, l’analyse croisée des logiques d’engagement dans l’armée française chez les jeunes issus de l’immigration et des trajectoires individuelles conduisant à rejoindre les rangs de Daech permet d’observer une certaine continuité entre ces deux types de parcours que tout oppose pourtant. La rupture générationnelle que subissent nombre de ces jeunes, qui se sentent déracinés, entre une francité refusée et une extranéité lointaine, est propice à une récupération que Daech exploite sans ménagement.

Pourtant, le fossĂ© entre les attentes – colossales – des futurs combattants et la rĂ©alitĂ© vĂ©cue au Levant gĂ©nère une frustration inĂ©vitable : la mise en scène hyperbolique dĂ©ployĂ©e par Daech pour attirer de nouvelles recrues crĂ©e les conditions de sa propre mort. Le tĂ©moignage de familles de djihadistes faisant Ă©tat de la dĂ©ception de leur progĂ©niture une fois parvenue sur le théâtre syro-irakien confirme l’ampleur de cette dĂ©sillusion partagĂ©e. Nombre de combattants sur le retour invoquent la guerre que se livrent les Sunnites entre eux pour justifier leur dĂ©part, bien loin de l’image d’unitĂ© islamique que diffuse la propagande. La barbarie gratuite, parfois employĂ©e Ă  des fins personnelles, la corruption, les inĂ©galitĂ©s criantes ou les discriminations reprĂ©sentent autant de motifs Ă©galement rapportĂ©s par ces combattants Ă©trangers dont la lĂ©gitimitĂ© du rĂ´le au sein de Daech a souvent Ă©tĂ© battue en brèche.

Ces discriminations internes à l’organisation renvoient à la structuration de son commandement, fondé sur des critères ethniques. Ainsi, les 43 dirigeants de Daech sont pour l’essentiel des Irakiens (35), et ne comptent dans leurs rangs qu’un seul Syrien (le porte-parole de l’organisation). Daech différencie également les combattants selon des critères ethniques :

     - ceux qui sont censĂ©s avoir la foi la plus pure, et qui sont souvent originaires de la pĂ©ninsule arabique, sont frĂ©quemment chargĂ©s de rendre la justice ;
     - les combattants aguerris provenant d’anciennes zones de djihad, notamment ceux qui viennent du Caucase, forment les forces spĂ©ciales Ă  l’avant-garde des opĂ©rations les plus difficiles ;
     - les « locaux Â», c’est-Ă -dire les Syriens. La plupart des combattants sont de culture bĂ©douine, et vivent dans les campagnes. MĂŞme si les membres de la direction de Daech viennent surtout des villes, Daech estime que les valeurs islamiques ont Ă©tĂ© dĂ©gradĂ©es en milieu urbain ;
     - les combattants d’Afrique du nord, moins bien rĂ©munĂ©rĂ©s.
     - les combattants europĂ©ens, peu utilisĂ©s sauf pour des opĂ©rations suicides, en raison du manque de confiance qu’on leur accorde, Ă  cause d’un passĂ© criminel ou par soupçon d’infiltration. Ils sont assignĂ©s Ă  des tâches techniques ou logistiques s’ils y sont compĂ©tents, et ne parviennent jamais aux postes de commandement.

Par ailleurs, le facteur géographique se révèle tout aussi prépondérant dans l’organisation de l’espace occupé par Daech, qui distingue plusieurs types de zones selon des populations qui y résident, mais également pour le recrutement de ses combattants. En effet, à l’exception d’une minorité de citadins placés aux postes de commandement, la plupart des combattants proviennent de régions agricoles bédouines, Daech considérant que les valeurs islamiques sont dévoyées en milieu urbain.
 

 
 
 
 
 
 
 

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