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Violence raciale aux États-Unis : rĂ©percussions mondiales

Violence raciale aux États-Unis : répercussions mondiales
 Lisa Anderson
Auteur
Professeur invitée et Dean Emerita de l’Université de Columbia (École des Affaires Publiques et Internationales)

Les manifestations contre la violence raciale et la brutalité policière aux États-Unis ont des répercussions mondiales et appellent à une réflexion globale sur le racisme institutionnel. Lisa Anderson, Professeur invitée et Dean Emerita de l’Université de Columbia, propose une analyse de la situation aux États-Unis tout en établissant des comparaisons avec le Printemps Arabe.

Ce qui se passe actuellement aux États-Unis est à la fois spécifiquement américain, mais aussi le reflet d’une dynamique mondiale. Commençons par la ville de New York, où j’habite.

Après des mois de confinement visant à limiter la propagation de la pandémie de Covid-19, à la fin du mois de mai New York comptait déjà près de 17 000 décès dus à la maladie. Préoccupée non seulement par la maladie mais aussi par la vie quotidienne et le budget des ménages, la population devenait de plus en plus anxieuse. Les écoles ayant annoncé qu'elles ne rouvriraient pas avant septembre, les parents se sont empressés de superviser les devoirs scolaires de leurs enfants, tout en s'inquiétant d'un été sans éducation ni diversion. Alors que les loyers mensuels arrivaient à échéance, les promesses de réouverture progressive de l'activité économique semblaient terriblement lointaines.

Il est vite devenu évident que la maladie était discriminante, par classe et donc par couleur. Le taux de mortalité des Latino-Américains et des New-Yorkais noirs était au moins deux fois plus élevé que celui des Blancs. Dans une ville où les personnes de couleur constituent les trois quarts des travailleurs essentiels, le taux de mortalité disproportionné a révélé à la fois l'importance réelle des emplois qu'elles occupent, et la discrimination systématique dont elles font l'objet. Les trois cinquièmes des employés de nettoyage sont hispaniques, et plus de 40 % des employés des transports publics sont noirs. En outre, les New-Yorkais noirs représentent 22 % de la population de la ville, mais 28 % des décès dus au Covid-19.

Ce sombre tableau du caractère racial de l'inégalité aux États-Unis en toile de fond, plusieurs exemples de brutalité raciste de la part de la police ont fait la une des journaux. La plus frappante est la désormais célèbre vidéo du meurtre de George Floyd, un homme noir accusé d'avoir utilisé de la fausse monnaie pour acheter un paquet de cigarettes. Le monde entier a observé ce policier de Minneapolis s'agenouiller, appuyant son genou sur le cou de Floyd pendant près de neuf minutes, tandis qu’il criait qu'il ne pouvait pas respirer jusqu'à ce qu'il gise là, inerte, mort par asphyxie. La vidéo, macabre et choquante, a suivi une longue série de vidéos provenant du pays entier qui ont révélé, une fois encore, le danger d'être noir en Amérique. Un homme de couleur, Ahmaud Arbery, a été assassiné alors qu'il faisait son jogging en Géorgie, et une femme blanche, se disant menacée, a appelé la police lorsqu'un ornithologue noir lui a demandé de mettre son chien en laisse à Central Park, comme le veut pourtant la loi.

Ce sombre tableau du caractère racial de l'inégalité aux États-Unis en toile de fond, plusieurs exemples de brutalité raciste de la part de la police ont fait la une des journaux.

Ces incidents de discrimination et de violence avérés se sont ajoutés aux conditions dramatiques liées à la crise de santé publique et à la douleur économique généralisée, déclenchant une réaction explosive. Les foules ont émergé par milliers à travers les États-Unis, bravant le confinement pour protester contre le racisme et la brutalité policière. Le mouvement Black Lives Matter, né en 2013 suite à l'acquittement d'un homme blanc accusé du meurtre de Michael Brown, adolescent noir désarmé du Missouri, a pris un nouvel essor alors que des manifestations nocturnes se propageaient à travers le pays.

Si certaines manifestations se sont terminĂ©es par des actes de vandalisme et de pillage, d'autres vidĂ©os ont rapidement prolifĂ©rĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, montrant des altercations entre agents des forces de l'ordre et manifestants lĂ©gitimes, ainsi que des mĂ©thodes de plus en plus brutales et militarisĂ©es de contrĂ´le des foules utilisĂ©es Ă  l’encontre des manifestants. Le prĂ©sident Trump a alors menacĂ© de recourir Ă  la violence, se servant de Twitter pour faire Ă©cho au slogan notoirement raciste des annĂ©es 1960, "quand le pillage commence, la fusillade commence" ("when the looting starts, the shooting starts"). Le 1er juin, alors qu'il s'adressait Ă  la nation pour promettre une rĂ©solution des tensions au nom de la loi et de l'ordre, il a autorisĂ© l'utilisation de gaz lacrymogène lors d'une manifestation non violente proche de la Maison Blanche. Cette mĂŞme nuit, le maire de New York a imposĂ© un couvre-feu, après plusieurs nuits chaotiques au cours desquelles la police a infligĂ© des reprĂ©sailles lors de manifestations par ailleurs largement pacifiques. 

Les couvre-feux sont pourtant rares aux États-Unis : la dernière fois qu'un couvre-feu officiel a Ă©tĂ© imposĂ© Ă  New York, c'Ă©tait en 1943. La raison d'alors, comme la raison d'aujourd'hui, est rĂ©vĂ©latrice. Le maire de New York, Fiorello LaGuardia, avait imposĂ© un couvre-feu pour mettre fin aux manifestations Ă  Harlem, provoquĂ©es par la fusillade d'un soldat afro-amĂ©ricain par la police.

Le racisme et la brutalitĂ© policière sont aussi vieux que l'AmĂ©rique elle-mĂŞme ; c'est la trace de l'esclavage. Les manifestations de cette semaine ont cependant Ă©tĂ© inhabituelles, de par leur diversitĂ©. La Ligue nationale de football, par exemple, a reconnu qu'elle aurait dĂ» soutenir plus tĂ´t les protestations des joueurs contre le racisme et les brutalitĂ©s policières et a exprimĂ© son soutien au mouvement Black Lives Matter, tandis que Twitter a dĂ©cidĂ© d'ajouter un avertissement sur le tweet de Trump car son message "incitait Ă  la violence". Mais ces contestations trouvent Ă©galement un Ă©cho au-delĂ  des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. Les nouvelles fortifications autour de la Maison Blanche ont incitĂ© un journaliste du New York Times Ă  affirmer que "le symbole universellement reconnu de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine ressemble de plus en plus Ă  une forteresse assiĂ©gĂ©e au cĹ“ur de la capitale du pays, une version Washington de la zone verte qui a abritĂ© les officiels amĂ©ricains et irakiens Ă  Bagdad pendant le pire de la guerre". Le Washington Post a par ailleurs citĂ© des responsables des services de renseignement de l'ONU, craignant que "les troubles et la rĂ©ponse militariste de l'administration ne soient parmi les nombreuses mesures de dĂ©gradation qu'ils signaleraient en rĂ©digeant un rapport sur les États-Unis pour le service de renseignement d'un autre pays". 

Au Moyen-Orient, Rami Khouri, journaliste libanais, a parlĂ© d’une "'intifada amĂ©ricaine", et Sarah Aoun, militante libanaise, a dĂ©clarĂ© : "Ă€ Beyrouth, personne ne prĂ©tend que l'armĂ©e et la police sont du cĂ´tĂ© du peuple ; nous le savions depuis le dĂ©but. Mais aux États-Unis, vous partez du principe que les policiers sont des gardiens de la paix, alors qu’ils dĂ©clarent la guerre Ă  leurs propres citoyens". 

Ces contestations trouvent Ă©galement un Ă©cho au-delĂ  des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. 

Et en effet, la ressemblance est frappante. 

En 1987, j'ai publiĂ© un article qui n’a pas fait grand bruit intitulĂ© "Gouvernement sans loi et opposition illĂ©gale : RĂ©flexions sur le Moyen-Orient". Après avoir rĂ©itĂ©rĂ© les arguments classiques en faveur du dĂ©veloppement et du caractère de l'opposition politique, tels que les prĂ©dispositions culturelles Ă  la rĂ©bellion, les clivages ethniques, religieux, de classe et de gĂ©nĂ©ration, ou encore la mobilisation sociale des entrepreneurs politiques, j'ai mis en Ă©vidence une dynamique qui me semblait mĂ©riter plus d'attention, dĂ©clarant notamment que :

les autoritĂ©s politiques qui, en bafouant les systèmes juridiques qu'elles ont elles-mĂŞmes souvent imposĂ©s, sèment les graines de l'intolĂ©rance et du non-respect de la loi et rĂ©coltent les fruits de la dĂ©viance, de l'extrĂ©misme et de l'illĂ©galitĂ©.... Bien que les gouvernements justifient souvent leurs politiques rĂ©pressives en invoquant l'extrĂ©misme irresponsable de leurs opposants, Ă  bien des Ă©gards, les rĂ©gimes se heurtent Ă  l'opposition qu'ils mĂ©ritent. Les rĂ©gimes violents, sournois et idĂ©ologiques mènent Ă  des oppositions violentes, sournoises et idĂ©ologiques. 

Ă€ l'Ă©poque, il semblait Ă©vident que les rĂ©gimes du Moyen-Orient Ă©taient rĂ©pressifs et manipulateurs - et qu'ils contrastaient fortement avec leurs homologues amĂ©ricains et europĂ©ens. Aujourd'hui, cela semble toujours s’appliquer Ă  une grande partie du Moyen-Orient, mais Ă©galement au le monde dans son ensemble. 

Au cours des dĂ©cennies qui ont suivi, Ă  partir des annĂ©es 1970, les États-Unis ont en effet connu une croissance spectaculaire de leur population carcĂ©rale, et ils ont aujourd'hui le taux d'incarcĂ©ration le plus Ă©levĂ© du monde, avec un dĂ©tenu sur cinq. La plupart des personnes incarcĂ©rĂ©es sont pauvres et dĂ©tenues pour des dĂ©lits mineurs, mais ne peuvent pas payer leur caution. Le système de justice pĂ©nale amĂ©ricain criminalise la pauvretĂ© ; l'incarcĂ©ration dans ce pays est Ă  la fois une cause et une consĂ©quence du manque de ressources et des mauvaises perspectives d'emploi. Et les personnes de couleur sont surreprĂ©sentĂ©es dans les prisons amĂ©ricaines. Les Noirs amĂ©ricains, qui constituent 13 % de la population totale, reprĂ©sentent 40 % des personnes incarcĂ©rĂ©es.

Ă€ cette augmentation de la population carcĂ©rale s’ajoute la militarisation du maintien de l'ordre. Après le 11 septembre en particulier, les forces de police locales ont reçu des uniformes et des Ă©quipements militaires supplĂ©mentaires (bĂ©liers, grenades, vĂ©hicules blindĂ©s de transport de troupes…), ce qui les incite Ă  utiliser des armes et des tactiques conçues pour le champ de bataille : on estime qu'au moins cinq cents forces de police locales ont reçu du ministère de la dĂ©fense des vĂ©hicules construits pour rĂ©sister Ă  des bombes. La formation qui accompagne cet armement est connue pour encourager les policiers Ă  adopter une mentalitĂ© de "guerrier" et Ă  considĂ©rer les personnes qu'ils sont censĂ©s servir comme l'ennemi.

Les États-Unis ont aujourd'hui le taux d'incarcĂ©ration le plus Ă©levĂ© du monde, avec un dĂ©tenu sur cinq.

Qui bénéficie de cette sécurisation autorisée légalement de la vie publique américaine ? Ce sont les riches, et notamment les adeptes du capitalisme de connivence, dont les intérêts ont été le plus publiquement et le plus spectaculairement servis par la décision de la Cour suprême des États-Unis en janvier 2010, Citizens United v. Federal Election Commission, qui a annulé les restrictions datant de plus d’un siècle sur le financement des campagnes électorales, permettant ainsi aux entreprises de dépenser des fonds illimités pour les élections.

Une grande partie de ce financement est difficile Ă  suivre, mais la distribution secrète des ressources a clairement jouĂ© un rĂ´le important en donnant une grande influence aux riches donateurs, aux entreprises et aux groupes ayant des intĂ©rĂŞts spĂ©cifiques. MĂŞme en pleine pandĂ©mie, les inĂ©galitĂ©s aux États-Unis n'ont cessĂ© de croĂ®tre. Depuis le 18 mars, plus de 100 000 personnes sont mortes du virus aux États-Unis et des millions d'autres ont Ă©tĂ© victimes de dommages Ă©conomiques. Au cours de cette mĂŞme pĂ©riode, les milliardaires amĂ©ricains ont, Ă  eux seuls, augmentĂ© leur richesse de 19,5 % (565 milliards de dollars), un chiffre stupĂ©fiant. 

La mobilisation rapide et massive du gouvernement pour réprimer les manifestations de Black Lives Matter a révélé le manque d’organisation et la superficialité de sa réponse à la pandémie. "Indifférence totale à la vie humaine", le crime reproché au meurtrier de George Floyd après plusieurs nuits de protestation, a finalement conduit à son arrestation et à son inculpation ; c’est également une description pertinente du mépris caractéristique des politiques de santé publique de l'administration Trump et de son approche des questions de justice raciale et économique.

La nomination de Betsy DeVos au poste de secrĂ©taire Ă  l'Ă©ducation de Donald Trump rĂ©vèle peut-ĂŞtre le lien entre la violence, le mensonge et l'idĂ©ologie au sein du gouvernement amĂ©ricain actuel. Partisane notoire de la privatisation de l'Ă©ducation publique, elle est la fille d'un industriel milliardaire et la sĹ“ur d'Erik Prince, fondateur de l'entreprise militaire privĂ©e Blackwater, qui a acquis une certaine notoriĂ©tĂ© lorsque ses gardes ont massacrĂ© des civils irakiens en 2007. Prince dirige aujourd'hui une sociĂ©tĂ© de capital-investissement, mais il s'adonne toujours Ă  des opĂ©rations mercenaires de sĂ©curitĂ© et de renseignement. En mars, le New York Times a rapportĂ© qu'il : 

a contribué ces dernières années à recruter d'anciens espions américains et britanniques pour des opérations secrètes de collecte de renseignements, comme par exemple l'infiltration des campagnes électorales démocrates au Congrès, des organisations syndicales, et d'autres groupes considérés comme hostiles au programme de Trump.

Si le système judiciaire amĂ©ricain criminalise la pauvretĂ©, il lĂ©galise l'Ă©vasion fiscale, le trafic d'influence et le mĂ©pris grandissant envers la responsabilitĂ© civique des riches. Le journal satirique The Onion a mis ce contraste en exergue Ă  travers un titre cinglant : "Des protestataires critiquĂ©s pour avoir pillĂ© des entreprises sans avoir d'abord créé une sociĂ©tĂ© de capital-investissement".

Il n'est donc pas Ă©tonnant que les protestations aux États-Unis fassent aujourd'hui Ă©cho aux chants du Printemps arabe. Oui, "Black Lives Matter" est spĂ©cifique aux États-Unis, mais les manifestations rĂ©clament Ă©galement dignitĂ©, libertĂ© et justice sociale. Les revendications des manifestants du Caire, de Damas et de Tripoli en faveur d'Ă©lections libres et justes, de la rĂ©forme du secteur de la sĂ©curitĂ©, de services sociaux performants et de l'indĂ©pendance de la justice s'avèrent bien plus universelles qu'ils ne le pensaient, et leurs chants rĂ©sonnent dĂ©sormais dans le monde entier. 

 

 

Copyright: SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

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