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Vers la fin de l’opération Barkhane

Vers la fin de l’opération Barkhane
 Michel Goya
Auteur
Historien et ancien officier des Troupes de marine

Lors de son dĂ©placement Ă  Bamako au dĂ©but du mois de novembre, la Ministre des ArmĂ©es, Florence Parly, a annoncĂ© la rĂ©ussite d’une mission de l’opĂ©ration Barkhane, qui a mis "hors d'Ă©tat de nuire plus de 50 djihadistes, soit l'Ă©quivalent d'une 'katiba'". L’occasion de faire le point sur cette opĂ©ration, dans laquelle la France est engagĂ©e depuis six ans, avec Michel Goya, historien et ancien officier des Troupes de marines. 

Depuis 2014, la mission de l’opĂ©ration Barkhane est de maintenir l’activitĂ© des organisations politiques armĂ©es baptisĂ©es maladroitement "groupes armĂ©s terroristes" (GAT) au niveau le plus bas possible au Sahel occidental. Par le biais de raids aĂ©roterrestres et de frappes aĂ©riennes, il doit s’agir au mieux de dĂ©truire ces groupes, au pire de les contenir assez pour permettre aux forces de sĂ©curitĂ© locales d’assurer elles-mĂŞmes cette mission au terme de leur renforcement. 

On assiste donc depuis le début à une course de vitesse entre d’une part l’érosion mécanique du soutien que subit toute intervention militaire, en France ou localement en fonction de ses coûts et de ses effets, et d’autre part la montée en puissance des forces de sécurité locales, elle-même structurellement liée au renforcement de l’autorité et de la légitimité des États. Le problème est qu’avec les faibles moyens déployés dès le début dans l’opération Barkhane, en concurrence avec ceux des autres opérations engagées au même moment, en particulier Sentinelle, et les problèmes structurels des États locaux, cette course était perdue d’avance.

Barkhane a bien cumulĂ© les succès tactiques au cours des annĂ©es, mais ceux-ci sont restĂ©s insuffisants en nombre pour, au niveau opĂ©rationnel, empĂŞcher les organisations ennemies de se renforcer, s’étendre et se diversifier. Dans le mĂŞme temps, la "relève" tardait singulièrement Ă  venir. La Mission multidimensionnelle intĂ©grĂ©e des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a des moyens considĂ©rables et est mieux organisĂ©e que le dispositif français en intĂ©grant sous une seule autoritĂ© tous les instruments civils et militaires, mais, si elle peut se dĂ©fendre, elle se rĂ©vèle incapable de mener des opĂ©rations offensives. 

Le problème est qu’avec les faibles moyens déployés dès le début dans l’opération Barkhane, [...] cette course était perdue d’avance.

Quant aux forces locales, et en premier lieu les Forces armées maliennes (FAMa), malgré la mission de formation de l’European Union Training Mission (EUTM-Mali), elles n’ont guère progressé, car personne n’a touché vraiment à la corruption de leur infrastructure. La Force commune du G5-Sahel, créée officiellement en 2017, afin de coordonner l’action des armées locales autour des frontières avec un état-major commun et des bataillons dédiés, souffre depuis l’origine du manque de moyens et d’une cohésion incertaine de la coalition politique. Ses capacités de manœuvre sont encore limitées.

Insuffisance d’un côté, inertie de l’autre et quelques raisons fortes de prendre les armes enfin, tout était réuni pour que la situation se dégrade à partir de 2015 une fois terminés les effets de l’opération Serval. Cette dégradation elle-même a bien sûr contribué encore à ralentir le processus en s’attaquant prioritairement à des forces de sécurité locales, par ailleurs souvent coupées de la population par leurs exactions. À la fin de 2019, on pouvait même considérer que les forces armées maliennes et burkinabés, dans une moindre mesure nigériennes, régressaient et se trouvaient même au bord de l’effondrement. Dans le même temps, les deux organisations principales de la région, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) associant les groupes djihadistes présents sur le sol malien et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des "trois frontières" entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, s’offraient même le luxe de s’affronter, indice qu’elles ne se sentaient pas forcément aux abois.

Comme souvent, c’est dans la crise que l’on trouve les ressources nécessaires pour surmonter des blocages. Les principales innovations militaires sont venues du champ organique plutôt qu’opérationnel. Il n’est pas possible à court terme d’élever les capacités des forces locales sans en passer par des formes d’hybridation avec les forces alliées allant bien au-delà de la fourniture de formations techniques. L’accompagnement des unités locales par des équipes de conseillers français, ou désormais issus des forces spéciales européennes dans le cadre de la Task Force Takuba, va dans le bon sens. C’est une hybridation limitée, mais l’expérience montre que les unités accompagnées respectent la population et combattent mieux. C’est déjà beaucoup.

Après le sommet de Pau en janvier 2020, il a également été décidé de renforcer l’opération Barkhane. Avec ces nouveaux moyens, 600 soldats de plus et l’emploi des drones armés en particulier, la pression exercée sur l’ennemi a rapidement été beaucoup plus forte qu’auparavant. Les pertes françaises ont aussi logiquement été plus élevées, mais pour un soldat français qui tombe, il y a désormais 100 combattants ennemis. Ces pertes ennemies sont actuellement deux fois supérieures à celles de l’année précédente. Elles pénalisent surtout EIGS qui est particulièrement visée, mais en juin dernier, Abdelmalek Droukdel, émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, organisations membre du GSIM, a été tué, ainsi que très récemment Bag ag Moussa, chef des opérations de la coalition.

Le 30 octobre dernier dans la région de Boulikessi, zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso, les frappes des drones armés et des Mirage 2000, suivies d’un raid des Forces spéciales, ont cette fois détruit une colonne ennemie de soixante combattants qui s’apprêtait à attaquer une garnison malienne. Ce sont sans doute les plus fortes pertes djihadistes en une seule journée depuis le début de l’opération Barkhane. Les combattants appartenaient à la petite organisation Ansarul Islam, qui se trouve ainsi comme EIGS à plus grande échelle, largement neutralisée. On a retrouvé ainsi sensiblement l’efficacité militaire de l’opération Serval.

L’accompagnement des unitĂ©s locales par des Ă©quipes de conseillers français, ou dĂ©sormais issus des forces spĂ©ciales europĂ©ennes dans le cadre de la Task Force Takuba, va dans le bon sens. 

Jamais sous la Ve RĂ©publique, une opĂ©ration militaire française n’a Ă©tĂ© active plus de neuf ans après le premier soldat français tuĂ© et nous en sommes dĂ©jĂ  Ă  sept ans au Sahel. Cinquante soldats y sont dĂ©jĂ  tombĂ©s, ce qui classe cette opĂ©ration parmi les plus coĂ»teuses en vies humaines et en associant dĂ©penses militaires et aide civile on dĂ©passe le milliard d’euros par an, ce qui est pour le coup le record de tous les engagements français depuis 1962. Dans ces conditions, Barkhane n’a qu’un crĂ©dit de quelques annĂ©es au maximum. 

Dans le même temps, un dialogue est engagé par les nouvelles autorités maliennes avec l’émir du GSIM, Iyad Ag-Ghali, qui est avant tout un homme politique local, ou encore avec la Katiba Macina, membre du GSIM, dont les griefs sous-tendant l’insurrection peuvent être entendus. C’est une bonne chose. Dialogue ne veut pas dire pour autant tout de suite la paix, ni même l’arrêt des combats, mais il y a intérêt pour la France de favoriser tout ce qui peut contribuer à la réduction de l’instabilité locale. C’est d’ailleurs l’objectif de Barkhane et non simplement le fait de tuer des ennemis, ce qui n’est qu’un moyen.

Le temps est sans doute venu de lancer une nouvelle opération militaire avec un nouveau nom, plus légère, discrète et hybride, en retirant le contingent au Mali, l’élément le plus visible et le plus coûteux du dispositif.

La guerre est un acte politique qui sert Ă  faire de la politique, autrement dit Ă  imposer sa volontĂ© Ă  l’autre par la destruction, rare, et surtout par la nĂ©gociation. Pour autant, ne nous leurrons pas, l’instabilitĂ© restera chronique dans la rĂ©gion tant les États sont faibles et les dĂ©fis Ă  relever importants. 

Les succès militaires français actuels sont l’occasion de changer de posture dans de bonnes conditions avant qu’il ne soit trop tard. Le moins que l’on puisse faire dans le nouveau contexte qui peut se dessiner est de défendre nos intérêts sécuritaires et diplomatiques au moindre coût dans la durée.

Le temps est sans doute venu de lancer une nouvelle opĂ©ration militaire avec un nouveau nom, plus lĂ©gère, discrète et hybride, en retirant le contingent au Mali, l’élĂ©ment le plus visible et le plus coĂ»teux du dispositif. Si cela peut faciliter par ailleurs les nĂ©gociations locales, tant mieux, mais cela ne doit en aucun cas en constituer un prĂ©alable ou une consĂ©quence. Si cela facilite l’indispensable coopĂ©ration avec l’AlgĂ©rie, tant mieux aussi, mais le dĂ©part doit se faire en vainqueur et il n’est pas certain qu’il y ait beaucoup d’autres opportunitĂ©s de le faire. 

Après il sera possible de continuer le combat contre les organisations qui menacent directement la France, EIGS et AQMI, avec notre force de raids et de frappes, forces spéciales et aériennes. Il sera toujours possible aussi de "refaire Serval" en cas de dégradation importante de la situation grâce aux forces prépositionnées ou en alerte. Il sera possible de combattre sur place au sein des forces locales, selon des modalités à imaginer. Gageons que le résultat sera sensiblement le même pour notre sécurité, pour beaucoup moins cher et plus longtemps.

 

 

Copyright : BOUREIMA HAMA / AFP

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