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12/11/2020
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Vaccination contre le Covid-19 : quelle stratĂ©gie pour la France ?

Vaccination contre le Covid-19 : quelle stratégie pour la France ?
 Guillaume Dedet
Auteur
Médecin et analyste des politiques de santé à l’OCDE
 Miquel Oliu-Barton
Auteur
Mathématicien et maître de conférences à l'Université Paris-Dauphine

L’immunisation progressive de la population face au Covid-19 ne pourra ĂŞtre vĂ©ritablement effective qu’avec un vaccin sĂ»r et efficace. Cependant, lors du lancement des programmes de vaccination contre le Covid-19, l'approvisionnement en vaccins sera limitĂ© et les efforts devront se concentrer sur certaines populations prioritaires. Le Center for Disease Control amĂ©ricain a publiĂ© fin octobre son "Vaccination program interim playbook for jurisdiction operations" qui vise Ă  apporter des premiers Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă  la stratĂ©gie de vaccination amĂ©ricaine. Dès lors, quelle pourrait ĂŞtre la stratĂ©gie Ă  adopter en France ? Guillaume Dedet, mĂ©decin et analyste des politiques de santĂ© Ă  l’OCDE, et Miquel Oliu Barton, maĂ®tre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© Paris-Dauphine, ont rĂ©pondu aux questions de Laure Millet, responsable du Programme santĂ© de l’Institut Montaigne. 

Où en sommes-nous dans le développement d'un vaccin contre le Covid ? Cet avancement nous permet-il de pouvoir anticiper dès à présent une politique de vaccination ?

Guillaume Dedet : Relativement aux Ă©chĂ©ances annoncĂ©es au cours de l’étĂ© par les industriels eux-mĂŞmes, et mĂŞme en tenant compte de l’actualitĂ© rĂ©cente, la course au vaccin accuse un certain retard. Celui-ci est principalement liĂ© Ă  deux raisons : une surenchère entre laboratoires quant Ă  leurs capacitĂ©s rĂ©elles de recherche et dĂ©veloppement, et un nombre plus important qu’attendu de signaux de pharmacovigilance lors des essais de phase 3, forçant le ralentissement voire l'interruption de certains essais cliniques. Aux États-Unis, la pression sur les industriels est forte pour produire un vaccin d’ici la fin de l’annĂ©e 2020. 

MalgrĂ© l'enthousiasme de Moderna ou de Pfizer et les annonces optimistes de ce dernier sur la fiabilitĂ© du vaccin en cours de dĂ©veloppement, il est possible qu’aucune analyse prĂ©liminaire des donnĂ©es d’essais cliniques de vaccin ne soit rĂ©alisĂ©e en 2020 par les agences de rĂ©gulation europĂ©ennes (European Medicines Agency) ou amĂ©ricaines (Food and Drug Administration). L'hypothèse la plus prudente, et c’est d’ailleurs celle de l’Agence europĂ©enne des mĂ©dicaments, est d’envisager des premiers rĂ©sultats satisfaisants d’un point de vue rĂ©glementaire, c’est-Ă -dire leur permettant de prendre une dĂ©cision Ă©clairĂ©e, pour le premier trimestre 2021. 

Ă€ la date du 3 novembre 2020, l’OMS recensait 47 candidats vaccins. Dix vaccins ont entamĂ© la phase 3 - dont quatre particulièrement avancĂ©s (Moderna, AstraZeneca, Pfizer, Johnson & Johnson) -, deux sont en phase 2, treize en phase 1-2 et vingt-deux en phase 1. Avec la reprise Ă©pidĂ©mique un peu partout dans le monde, les essais vont pouvoir continuer de se dĂ©rouler Ă  un rythme soutenu du fait de l’accroissement des donnĂ©es de terrain (liĂ©s au nombre de personnes infectĂ©es). Grâce aux dix candidats les plus sĂ©rieux, nous pouvons espĂ©rer des remontĂ©es de donnĂ©es fiables sur l’efficacitĂ© et la sĂ©curitĂ© du vaccin d’ici le dĂ©but de l’annĂ©e prochaine pour espĂ©rer une mise sur le marchĂ© d’un ou plusieurs vaccins pour l’étĂ© prochain. 

Miquel Oliu-Barton : Cet avancement relatif dans la recherche d’un vaccin nous permet-il d’anticiper une stratégie de vaccination ? La réponse est oui, et le plus tôt nous y réfléchirons, le mieux cela sera. Même s’il existe encore d’immenses inconnues autour du vaccin - sa date de mise sur le marché, son taux d'efficacité, son nombre de doses (1 ou 2), sa température de conservation (plutôt autour de - 50°C ou une température plus proche d’un réfrigérateur), etc. - il faut d’ores et déjà anticiper des scénarios et réfléchir à hiérarchiser des catégories de patients et de zones à vacciner en priorité. Il convient de différencier dès maintenant les éléments qui dépendent du type de vaccin de ceux qui n’en dépendent pas.

L'hypothèse la plus prudente [...] est d’envisager des premiers rĂ©sultats satisfaisants d’un point de vue rĂ©glementaire, c’est-Ă -dire leur permettant de prendre une dĂ©cision Ă©clairĂ©e, pour le premier trimestre 2021. 

Ensuite, le sujet de l’adhésion au vaccin est essentiel et l’enjeu pour les pouvoirs publics est de commencer dès maintenant la pédagogie à destination des citoyens autour du vaccin à venir. Il convient d’expliquer à la population que le temps (déjà exceptionnellement rapide) de recherche du vaccin est conditionné à une exigence d’efficacité suffisamment élevée (pas en dessous de 50 %). L’annonce récente de Pfizer est une bonne nouvelle, mais elle doit être prise avec prudence

Quelle serait selon vous la meilleure stratégie de vaccination pour l’Europe et la France ?

MOB : Il me semble qu’une politique de vaccination doit combiner une ambition d'Ă©galitĂ© et des mesures ciblĂ©es selon les territoires les plus touchĂ©s. En dĂ©but de processus, il est clair que la demande en vaccin sera largement supĂ©rieure Ă  son offre (tout cela Ă©tant dĂ©pendant des capacitĂ©s industrielles de production et de distribution), ce qui produira une situation particulièrement dĂ©licate. 

Ă€ l’échelle europĂ©enne, il sera essentiel de compter sur une stratĂ©gie coordonnĂ©e entre les États, laquelle doit reposer sur un principe d’équitĂ© : la sauvegarde du projet europĂ©en en dĂ©pend. Au niveau national, la France devrait suivre une politique de vaccination par zone - c’est Ă  dire des mesures diffĂ©renciĂ©es en fonction de la situation du territoire - pour dĂ©limiter les zones "rouges" (virus hors de contrĂ´le) des zones "vertes" (virus sous contrĂ´le). Ă€ partir de cette dĂ©limitation, des restrictions de mobilitĂ© ciblĂ©es doivent permettre de protĂ©ger les zones vertes en attendant un accès pour tous au vaccin. Le processus de vaccination pourra ainsi se concentrer sur les zones rouges - zones oĂą l'adhĂ©sion de la population au vaccin sera vraisemblablement plus Ă©levĂ©e du fait des dĂ©gâts causĂ©s par le virus. 

Dans ces zones rouges, les personnes fragiles et le personnel soignant seront désignées prioritaires au vaccin et ceux qui souhaiteraient quitter la zone rouge seraient soumis à une vaccination conditionnelle pour pouvoir se déplacer. Une fois l’offre de doses progressivement alignée à la demande, la politique vaccinale devra tendre vers un objectif d’égalité pour tous les citoyens.

GD : Après avoir rĂ©servĂ© 400 millions de doses d’un potentiel vaccin cet Ă©tĂ© (des discussions avec d’autres industriels sont en cours), l’Union EuropĂ©enne s’est collectivement engagĂ©e Ă  garantir une rĂ©partition Ă©quitable du vaccin entre les États membres, sans prĂ©ciser ce qu’elle entendait rĂ©ellement par lĂ , mĂŞme si on peut imaginer qu’elle pourrait s’effectuer au prorata en fonction de la taille de la population et de la situation Ă©pidĂ©mique du pays. En parallèle de cette stratĂ©gie collective au niveau de l’Union, les États mènent des nĂ©gociations propres avec les industriels et il est Ă©vident que la tension sur l’offre vaccinale s’intensifiera dans les mois Ă  venir. 

En ce qui concerne la stratégie de vaccination à l’échelle d’un pays, je trouve la proposition de délimitation par zone très intéressante. Seulement, son raisonnement se fonde sur le postulat que le futur vaccin permettra d’interrompre les chaînes de transmission. Or, il n’est pas certain - et les données actuelles auraient tendance à aller dans le sens inverse - que les premiers vaccins puissent prévenir efficacement la transmission du virus par les personnes vaccinées.

Ă€ l’échelle europĂ©enne, il sera essentiel de compter sur une stratĂ©gie coordonnĂ©e entre les États, laquelle doit reposer sur un principe d’équitĂ© : la sauvegarde du projet europĂ©en en dĂ©pend.

Les essais cliniques les plus avancĂ©s ont pour objectif principal de dĂ©montrer que les vaccins prĂ©viennent la maladie (c’est-Ă -dire la manifestation clinique de l’infection), sous sa forme grave ou modĂ©rĂ©e, mais pas nĂ©cessairement l’infection elle-mĂŞme. De plus, le mode d’administration attendu (injection intramusculaire) procure une bonne production d’anticorps au niveau systĂ©mique, mais beaucoup moins au niveau des voies aĂ©ro-digestives supĂ©rieures (principal siège de l’infection et de la transmissibilitĂ©). Au total, sur la base de ces Ă©lĂ©ments et avec l’expĂ©rience que nous avons des vaccins comme celui contre la grippe, on peut penser que le taux d'efficacitĂ© des vaccins contre le Covid-19, et plus particulièrement les premiers qui arriveront sur le marchĂ©, se situera entre 40 % et 60 % et permettra surtout d’éviter les formes graves de la maladie. Mais le vaccin permettra une rĂ©duction significative de la tension sur les services de santĂ© et les soignants (moins de cas graves donc moins d’hospitalisation et moins d’admission en rĂ©animation). 

Du fait de ces problĂ©matiques, il me semble qu’avant de rĂ©flĂ©chir en zones "rouges" et "vertes", l’essentiel est de cibler les types de publics prioritaires : selon moi (et c’est ce que recommandent la Haute AutoritĂ© de SantĂ© et la plupart des sociĂ©tĂ©s savantes qui se sont penchĂ©es sur la question) ce sont les personnes fragiles et le personnel soignant. La vaccination du premier groupe rĂ©duira la tension sur les services hospitaliers. La vaccination du second maintiendra la continuitĂ© de l’offre de soins. Au sein des professions de santĂ©, une hiĂ©rarchisation plus prĂ©cise pourrait ĂŞtre Ă©tablie dans un premier temps, tous les soignants n’étant pas exposĂ©s de la mĂŞme façon au virus (prioritĂ© donnĂ©e aux personnels travaillant dans les EHPAD ou dans les services de rĂ©animation notamment).

Il me semble qu’avant de rĂ©flĂ©chir en zones "rouges" et "vertes", l’essentiel est de cibler les types de publics prioritaires : selon moi [...] ce sont les personnes fragiles et le personnel soignant. 

Dans le cadre d’une politique de vaccination comme celle dĂ©taillĂ©e plus haut, le risque serait Ă  mes yeux de vacciner des personnes bien portantes en zones "rouges" avant des publics Ă  risques de zones "vertes". Je suis d’accord qu’une politique de vaccination par zone sera Ă  terme essentielle pour traiter les foyers Ă©pidĂ©miques, mais il me semble qu’elle doit venir après avoir traitĂ© de façon homogène les publics prioritaires sur l’ensemble du territoire. 

Si un vaccin contre le Covid voit le jour, comment s'assurer qu'il rencontrera l'adhĂ©sion de la population ? Comment nos dirigeants peuvent-ils dès Ă  prĂ©sent Ĺ“uvrer pour restaurer la confiance ?

MOB : En septembre dernier, un sondage IPSOS rĂ©vĂ©lait la dĂ©fiance - l’une des plus fortes au monde - des Français autour du vaccin : près de 40 % des sondĂ©s dĂ©claraient ne pas souhaiter se faire vacciner contre le Covid-19, quand ce chiffre est de l’ordre de 25 % en moyenne dans le monde. Dès lors, l’enjeu pour les pouvoirs publics est de contourner cette dĂ©fiance. Dans ce cadre, la notion d’obligation conditionnelle de vaccination me semble intĂ©ressante. Cela impliquerait de conditionner la poursuite d’un certain nombre d’activitĂ©s (dĂ©placements professionnels, voyages, etc.) ou de mĂ©tiers (certains soignants) Ă  la vaccination, pour couper les chaĂ®nes de transmission. Le retour du passeport mĂ©dical ou d’un carnet international de vaccination comme il existe pour la fièvre jaune, ou la prĂ©sentation de tests nĂ©gatifs reconnus, semble ĂŞtre une mĂ©thode nĂ©cessaire au retour des mobilitĂ©s internationales. 

Par ailleurs, les pouvoirs publics doivent œuvrer pour une meilleure association des citoyens à la prise de décision qui doit passer par une co-définition des types de publics prioritaires. De plus, nos décideurs doivent faire un vrai effort de pédagogie sur les délais liés à la recherche clinique et à la validation par les autorités sanitaires des candidats vaccins. Pour améliorer la confiance dans le vaccin, les Français doivent d'abord comprendre et croire en la fiabilité du processus. En clair, il est évident que les 40 % de défiance ne se limitent pas au seul vaccin mais englobent un désaveu plus général de l’action publique menée dans ce contexte de crise sanitaire.

L’action publique gagne toujours en efficacité et en adhésion quand elle augmente en transparence et en inclusivité.

GD : On peut rĂ©flĂ©chir au processus d’adhĂ©sion des populations au vaccin en se servant du cadre d’analyse de la confiance dans les dĂ©cisions publiques que l’OCDE a publiĂ©. Ce cadre repose sur trois piliers :

  • L’intĂ©gritĂ© du processus dĂ©cisionnel
  • L’association des citoyens Ă  la rĂ©flexion/dĂ©cision
  • L’égalitĂ© et la justice comme principe directeur (notamment l’idĂ©e de maximisation du bien ĂŞtre du moins bien portant). Notre travail est de dresser un ensemble de valeurs (ou principes) servant la transparence de la dĂ©cision publique tant dans sa prĂ©paration que son application. Dans le cadre du Covid-19, notre but est de dĂ©cliner ce schĂ©ma d’action Ă  la politique vaccinale pour augmenter l’adhĂ©sion des populations. 

L’action publique gagne toujours en efficacitĂ© et en adhĂ©sion quand elle augmente en transparence et en inclusivitĂ©. En octobre dernier, six membres du Conseil scientifique, dont son prĂ©sident Jean-Pierre Delfraissy, appelaient Ă  une prise de dĂ©cision moins "autoritaire", moins "verticale" et plus "ouverte". L’idĂ©e de la crĂ©ation d’un comitĂ© de citoyens aux cĂ´tĂ©s du Conseil scientifique avait Ă©mergĂ© pour renforcer la lĂ©gitimitĂ© des dĂ©cisions prises au plus haut niveau de l’État et accroĂ®tre le rĂ´le des citoyens dans la gestion de cette crise. Une idĂ©e pour le moment restĂ©e sans suite. 

 

 

Copyright : JOEL SAGET / AFP

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