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Un regain d’énergie en Afrique subsaharienne ? Trois questions Ă  Ludovic Morinière

Un regain d’énergie en Afrique subsaharienne ? Trois questions à Ludovic Morinière
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Les grands entretiens

RĂ©unis Ă  LomĂ© le mardi 11 septembre dernier, le BĂ©nin, le Burkina Faso, le Gabon, le Mali, le Niger et le Togo ont lancĂ© une initiative mondiale visant Ă  mobiliser des investissements pour le compte de l’Alliance Solaire Internationale (ASI). InaugurĂ©e par l’Inde et la France Ă  l’occasion de la COP 21, cette Alliance a pour objectif de rassembler 121 pays de la zone intertropicale - 68 pays en font partie aujourd’hui - afin d’y dĂ©ployer massivement l’énergie solaire. L’occasion pour Ludovic Morinière, rapporteur du groupe de travail de l’Institut Montaigne PrĂŞts pour l’Afrique d’aujourd’hui ?, et directeur Afrique et dĂ©veloppement international au sein du cabinet BearingPoint, de nous livrer son analyse de l’état actuel de l’énergie renouvelable sur le continent africain. 

En quoi consiste le protocole international instituĂ© par six pays africains pour promouvoir le dĂ©veloppement de l’énergie solaire ? 

Cette initiative, qui entre dans le cadre de l'Affordable Finance at Scale, l’un des cinq programmes de l’Alliance Solaire Internationale (ASI), consiste Ă  mobiliser des investissements pour le compte de l’Alliance. Directement portĂ©e par les chefs d’Etat signataires, cette initiative prend la forme d’un protocole international ouvert Ă  tous les pays membres de l’ASIet se veut une rĂ©ponse directe aux prioritĂ©s fixĂ©es lors du sommet de New Delhi en 2018.

Il semble que les chefs d’Etat de ces six pays africains aient initiĂ© la mise en place d'un cadre rĂ©glementaire et contractuel collectif pour les projets de valorisation de l’énergie solaire, considĂ©rant qu’il s’agit d’un levier indispensable pour collecter et structurer les demandes de financement multiples et la mise en place d’outils de garantie adaptĂ©s. L’objectif est Ă©galement une diminution massive des coĂ»ts de financement des petits projets.

Cette initiative est intĂ©ressante, carelle permet d’harmoniser et simplifier l’accès aux financements de projets solaires pour des pays souvent oubliĂ©s par la communautĂ© internationale sur ces sujets. Elle le sera d’autant plus si ce protocole ne reste pas cantonnĂ© au niveau des six pays initiateurs qui devront convaincre les 62 autres pays signataires de l’ASI de les rejoindre et, pourquoi pas, de convaincre tous les autres pays au potentiel Ă©nergĂ©tique solaire important, mais non signataires, de rejoindre l’ASI.

L’énergie renouvelable peut-elle constituer un levier de développement économique pour le continent africain ?

La faiblesse dans le domaine de l’approvisionnement en Ă©lectricitĂ© est un frein majeur au dĂ©veloppement social et Ă©conomique de l’Afrique, notamment de l’Afrique subsaharienne. La problĂ©matique principale se situe dans la rentabilitĂ© des distributeurs d’électricitĂ©, qui n’ont pas la capacitĂ© de maintenir, de dĂ©velopper et d’étendre leurs rĂ©seaux pour s’adapter Ă  la dĂ©mographie du continent et aux progrès technologiques. Ainsi, une très grande partie de la population a encore un accès limitĂ© Ă  l’électricitĂ©, dĂ» Ă  une couverture du rĂ©seau et Ă  une continuitĂ© d’approvisionnement très faibles. S’ajoutent Ă  ce constat de grandes disparitĂ©s entre les populations urbaines et rurales, ces dernières Ă©tant quasiment dĂ©laissĂ©es dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. L’électricitĂ© est donc un produit rare en Afrique qui pointe Ă  la dernière place mondiale des continents en termes de production et de consommation Ă©lectrique, mais aussi d’accès aux rĂ©seaux : le continent reprĂ©sente moins de 5 % de la consommation Ă©lectrique mondiale alors que 16 % de la population est africaine et la consommation moyenne par habitant est de l’ordre de 530 kWh, soit sept fois moins que celle de la France.

Pour autant, l’Afrique détient de nombreuses ressources naturelles, telles que l’eau, le vent et le soleil. Au vu du fort ensoleillement, l’énergie solaire peut notamment présenter une solution prometteuse : la production d’électricité au moyen de panneaux photovoltaïques est plus compétitive que l’utilisation d’un groupe électrogène sur une large part des zones rurales africaines. Néanmoins, si l’énergie renouvelable peut réellement constituer un premier levier de développement économique pour le continent africain, encore faut-il mettre en place des systèmes de production, mais surtout de distribution, adaptés aux usages des Africains et ne pas reproduire le modèle ultra-centralisé de la production-distribution européenne.

Le second levier pourrait ĂŞtre le dĂ©veloppement du secteur des tĂ©lĂ©communications, notamment le mobile, dont la couverture rĂ©seau s’est Ă©tendue bien au-delĂ  du rĂ©seau Ă©lectrique et qui est Ă  l’origine des principaux dĂ©veloppements sur le continent. En effet, ce secteur a Ă©tendu son domaine d’application en dĂ©veloppant des moyens de paiement et des services bancaires rĂ©volutionnaires ainsi que des solutions innovantes dans les secteurs du e-commerce, de la santĂ© ou encore de l’agriculture. Poursuivant son dĂ©veloppement, le secteur des tĂ©lĂ©communications a commencĂ© Ă  s’impliquer dans le secteur de l’énergie pour trois raisons : 

  • Premièrement, le sous-dimensionnement du rĂ©seau Ă©lectrique constitue un frein majeur au dĂ©veloppement des infrastructures tĂ©lĂ©coms (antennes relais, fibre optique, data centers). 
     
  • Deuxièmement, l’énergie reprĂ©sente un domaine d’application prometteur pour les services actuels du mobile (paiement mobile, media, gestion de donnĂ©es,etc.) 

Enfin, le secteur de l’énergie présente de véritables perspectives de diversification des offres pour les opérateurs télécoms (compteurs intelligents, kits solaires individuels, écosystèmes électriques, prestation de services énergétiques, etc.).

Ainsi, la convergence du secteur des Télécoms et de l’électricité pourrait avoir un impact majeur sur le développement du continent, en premier lieu en améliorant la rentabilité des opérateurs électriques via la fourniture et la gestion de compteurs intelligents, mais également en diversifiant leurs sources de revenus via le développement d’une offre d’électricité en tant que service. Cette convergence participerait également au développement de l’accès à l’électricité et au réseau télécom en zone rurale à travers des offres individuelles ou communautaires.

L’Afrique subsaharienne peut-elle émerger comme un acteur majeur de la transition énergétique ?

Oui, elle peut émerger comme un acteur majeur de la transition énergétique, et notamment pour les raisons évoquées précédemment. La convergence du développement des secteurs énergétiques, télécoms, bancaires, agricoles, etc. démontre qu’il existe encore un certain nombre de modèles à inventer pour donner accès à l’énergie aux populations africaines. La place pour de nouveaux modèles de production (décentralisés, individualisés, hors réseau), non polluants (solaire notamment) et de distribution est considérable. Aussi, tous les acteurs qui s’intéressent directement ou indirectement aux secteurs de l’énergie ont leur place à prendre.

Le dĂ©fi de la transition Ă©nergĂ©tique en Afrique subsaharienne ne rĂ©side pas tant dans les modes de production qu’elle adaptera : s’il existe en Afrique encore trop de centrales au fuel et de groupes Ă©lectrogènes ultra polluants, très peu, voire aucun grand projet d’investissement prĂ©vu sur le continent aujourd’hui porte sur les Ă©nergies fossiles. Les sources Ă©nergĂ©tiques investies seront donc essentiellement non polluantes.

Ce n’est cependant pas sur les sources énergétiques que nous pourrons dire de l’Afrique qu’elle est ou non un acteur majeur de la transition énergétique, car cette transition devrait s’opérer aussi vite, sinon plus vite, en Europe et en Chine. C’est bien dans les modes de distribution et de consommation que cette transition aura lieu. Tout comme l’Afrique a été précurseur du paiement mobile et qu’elle est, dans beaucoup de pays, en passe de devenir précurseur dans d’autres secteurs comme l’e-ID - au travers de projets de mise en place d’états civils biométriques-, la e-Agriculture - au travers de projets de plateformes coopératives et digitales - ou la e-Santé - avec le développement de la télémédecine en zone rurale -, elle pourrait l’être dans le développement de la e-Energie.

 

CrĂ©dit photo : SEYLLOU / AFP

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