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Un nouveau traitĂ© transatlantique avec les Etats-Unis ?

Trois questions Ă  Elvire Fabry

Un nouveau traité transatlantique avec les Etats-Unis ?
 Elvire Fabry
Chercheur senior à l’Institut Jacques Delors

Le 15 avril 2019, le Conseil europĂ©en a approuvĂ© la rĂ©ouverture des nĂ©gociations avec les États-Unis pour un traitĂ© transatlantique. Seule la France a votĂ© contre, considĂ©rant qu’elle ne peut nĂ©gocier avec un pays qui ne respecte pas l’Accord de Paris sur le climat. Comment ce vote peut-il nous Ă©clairer sur la politique commerciale de l’Union europĂ©enne ? Quelles diffĂ©rences y a-t-il entre ce nouveau traitĂ© et le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement, discutĂ© depuis 2013 ? Elvire Fabry, chercheur senior, responsable de la politique commerciale Ă  l’Institut Jacques Delors, rĂ©pond Ă  nos questions. 

Les négociations pour un traité transatlantique ont repris. Comment en est-on arrivés là et en quoi le possible accord final différera-t-il de ce qui était prévu dans les négociations pour le TAFTA ?

En s’accordant avec Donald Trump, le 25 juillet 2018 dernier, sur l’engagement de discussions visant Ă  faciliter le commerce transatlantique, Jean-Claude Juncker obtient une trĂŞve dans l’escalade de mesures de rĂ©torsions commerciales entre les deux partenaires, amĂ©ricain et europĂ©en. 

On le sait, l’une des obsessions du président américain depuis son arrivée à la Maison Blanche est de réduire le déficit commercial américain dans le secteur des biens, qui a atteint 736 milliards de dollars fin 2016. Si la plus grosse part de ce déficit concerne d’abord la Chine, il est de 147 milliards de dollars avec l’Union européenne (UE) qui reste le premier partenaire commercial des États-Unis pour les biens.

L’application, dès le 8 mars 2018, de droits de douanes de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur les importations d’aluminium, sans exemption pour les EuropĂ©ens [...] appelle une riposte proportionnĂ©e des EuropĂ©ens.

L’approche de Trump est unilatĂ©rale et protectionniste, fondĂ©e sur la renĂ©gociation des accords bilatĂ©raux et des droits de douanes punitifs qui ciblent certains produits. L’application, dès le 8 mars 2018, de droits de douanes de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur les importations d’aluminium, sans exemption pour les EuropĂ©ens, comme en ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’autres partenaires stratĂ©giques comme le Canada et le Mexique, appelle une riposte proportionnĂ©e des EuropĂ©ens : l’UE impose Ă  son tour des droits de douanes sur des importations amĂ©ricaines ciblĂ©es Ă  hauteur de 2,8 milliards d’euros. 

La dĂ©cision de relancer des nĂ©gociations commerciales transatlantiques vise donc Ă  Ă©viter que Trump n’applique sa menace d’une augmentation de 20 % des droits de douanes sur les importations d’automobiles et de pièces dĂ©tachĂ©es, alors que les États-Unis reprĂ©sentent 30 % des exportations europĂ©ennes de voiture (en valeur).

Les Européens se sont ainsi maintenant accordés sur deux mandats de négociation qui visent à supprimer les droits de douanes résiduels sur tout le secteur industriel et un accord sur l'évaluation de la conformité, destiné à éliminer les obstacles non-tarifaires et permettre aux entreprises de prouver plus facilement que leurs produits satisfont aux exigences techniques tant de l'UE que des États-Unis, tout en préservant le niveau élevé des normes de précaution européennes.

Les EuropĂ©ens se sont catĂ©goriquement refusĂ©s Ă  inclure le secteur agricole comme le souhaite Washington. La portĂ©e de l’accord visĂ© n’est donc pas du tout comparable au projet de TAFTA, qui portait notamment aussi sur les marchĂ©s publics, les services et toute une sĂ©rie d’enjeux rĂ©glementaires, y compris en matière de propriĂ©tĂ© intellectuelle et d’investissement. Il ne s’agit que d’une nĂ©gociation parcellaire dont les termes avaient d’ailleurs dĂ©jĂ  Ă©tĂ© bien explorĂ©s dans les premières phases de nĂ©gociation du TAFTA et qui Ă©tait la phase la plus facile des nĂ©gociations. 

Cette ouverture pour de nouvelles nĂ©gociations entre les États-Unis et l’UE donne l’impression d’une Europe qui cède sous la menace. Partagez-vous cette analyse ?

Je parlerais plutĂ´t d’une stratĂ©gie visant Ă  mettre en place un pare-feu qui protège les intĂ©rĂŞts europĂ©ens et Ă  orienter la pression de Washington sur une rĂ©forme des règles multilatĂ©rales qui permettrait de s’attaquer aux distorsions commerciales chinoises. 

L’Union europĂ©enne a assorti les mandats de nĂ©gociation de deux conditions très restrictives : l’application de droits de douanes supplĂ©mentaires sur le secteur automobile suspendrait les nĂ©gociations et l’accord final ne pourrait ĂŞtre votĂ© sans annulation des droits de douanes sur l’acier et l’aluminium. L’objectif est donc clair. 

Par ailleurs, les bénéfices pour le secteur industriel européen sont importants, puisqu’ils sont évalués à 27 milliards d’euros d’ici 2033, et 26 milliards pour les États-Unis.

Enfin, il faut resituer cette décision dans le contexte plus global d’un commerce international mis sous tension par la nouvelle politique commerciale américaine et d’un risque de surenchère dans les mesures réciproques de rétorsion. À la nouvelle annonce d’une imposition des importations européennes à hauteur de 9,7 milliards d’euros en compensation de subventions européennes en faveur d'Airbus, les Européens viennent d’annoncer qu’ils appliqueraient à leur tour une imposition des importations américaines à hauteur de 20 milliards d’euros en compensation de subventions américaines en faveur de Boeing. L’Europe se défend activement des attaques unilatérales de Washington, tout en s’efforçant de ramener les États-Unis à un agenda positif de commerce encadré par des règles multilatérales.

Les Européens viennent d’annoncer qu’ils appliqueraient à leur tour une imposition des importations américaines à hauteur de 20 milliards d’euros en compensation de subventions américaines en faveur de Boeing.

Un problème structurel du dĂ©ficit amĂ©ricain vient notamment des distorsions commerciales chinoises, en commençant par l’opacitĂ© des subventions chinoises aux entreprises d'État. Les EuropĂ©ens poursuivent ainsi activement les discussions trilatĂ©rales qu’ils ont engagĂ©es avec les États-Unis et le Japon pour obtenir des membres de l’OMC une meilleure notification des subventions, renforcer les règles multilatĂ©rales qui encadrent les subventions et contraindre la Chine Ă  abandonner sa politique de transferts de technologie forcĂ©s. La pression exercĂ©e par Bruxelles lors du Sommet UE-Chine du 9 avril dernier va Ă©galement dans ce sens, pour exiger que PĂ©kin revienne sur ces distorsions et soutienne une rĂ©forme des règles de l’OMC, sans quoi des mesures dĂ©fensives de l’UE restreindraient l’accès au marchĂ© unique aux importations chinoises, Ă  un moment oĂą l’accès au marchĂ© amĂ©ricain leur est dĂ©jĂ  limitĂ©. Il faut, Ă  mon sens, saluer cette approche ferme et Ă©quilibrĂ©e de Bruxelles qui tente de ramener Ă  la fois Washington et PĂ©kin Ă  la table des nĂ©gociations de l’OMC. Mais pour que l’engagement de PĂ©kin Ă  soutenir ces rĂ©formes se traduise par des concrĂ©tisations prĂ©cises sur un agenda court, il faut conforter cette cohĂ©sion europĂ©enne vis-Ă -vis de la Chine – cohĂ©sion fragile, mais dont l’adoption du mĂ©canisme europĂ©en de contrĂ´le des investissements Ă©trangers est une première Ă©tape significative, et qui serait utilement renforcĂ©e par la mise en Ĺ“uvre des propositions de la Commission du 12 mars dernier dans sa communication "UE-China : a strategic outlook".

La France a Ă©tĂ© la seule Ă  voter contre une ouverture des nĂ©gociations, estimant que l’UE ne devait pas nĂ©gocier avec un pays qui s’est retirĂ© des accords climatiques. Qu’est-ce que cela dit de la position française au sein de l’UE, qui avait d’ailleurs comme obligation d’aligner toutes ses politiques sur les objectifs Ă©tablis par l’Accord de Paris ?

La position de la France ne pouvait pas donner lieu à un véto puisqu’il s’agissait d’un vote à la majorité qualifiée. Elle a d’autant plus surpris les partenaires européens que c’est la première fois qu’un mandat de négociation n’était pas voté à l’unanimité, à un moment où, comme on vient de le voir, la cohésion des Européens est plus que jamais requise. L’Allemagne se montre particulièrement réactive sur cet enjeu puisqu’elle est plus spécifiquement ciblée par la menace de droits de douanes sur l’automobile et qu’elle a soutenu la France dans l’exclusion de l’agriculture des négociations.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit l’échéance à court terme, d’ici décembre 2019, d’un blocage de l’organe d’appel du mécanisme de règlement des différends de l’OMC, si les États-Unis persistent à bloquer la nomination de nouveaux juges. Le risque d’une guerre commerciale plus vive encore pousserait aujourd’hui à souligner que la négociation transatlantique ne mènerait qu’à un accord sectoriel, sans la portée des accords de commerce de nouvelle génération qui ne doivent désormais être signés qu’avec des pays signataires de l’Accord de Paris.

Enfin, la persistance de Washington à vouloir inclure l’agriculture avant d’engager les négociations permet encore de douter de la possibilité d’un accord et que l’on ait in fine à se poser la question d’un véto français au sein du Conseil.

Néanmoins, la position de la France est également un rappel de la priorité qui doit être accordée au multilatéral et du besoin de trouver plus de cohérence entre la politique commerciale européenne et la lutte contre le changement climatique. À court terme, en amont des élections européennes, cela permet à Emmanuel Macron de donner de la visibilité à la cohérence du programme de LREM. Les efforts engagés à l’échelle de l’UE pour réduire les émissions de gaz à effet de serre n’auront encore qu’un impact limité dans la lutte contre le changement climatique qui, par définition, est un enjeu global. Plutôt que d’opposer commerce et lutte contre le changement climatique, il s’agit aujourd’hui d’assurer la promotion des normes européennes de développement durable à travers les négociations commerciales de l’UE de façon à pouvoir aussi faire évoluer les modes de production des partenaires commerciaux. C’est la ligne défendue par son gouvernement depuis 2017 et que reprend le rapport sur la mise en œuvre du CETA. C’est donc également un signal que la France souhaite voir figurer cet enjeu parmi les priorités de la prochaine Commission.

 

Copyright : SAUL LOEB / AFP

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