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01/04/2019
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Ukraine : nouveau casting pour les Ă©lections prĂ©sidentielles ?

Trois questions Ă  Jacques Faure

Ukraine : nouveau casting pour les élections présidentielles ?
 Jacques Faure
Ancien ambassadeur français

Alors que le premier tour de ses élections présidentielles s’est tenu le 31 mars 2019, l’Ukraine est le théâtre à ciel ouvert de jeux d’alliances dont l’Union européenne et la Russie sont les principaux protagonistes. Mais ces élections soulèvent également des enjeux de politique intérieure faisant émerger de nouveaux acteurs politiques - au sens propre du terme ! Qui sont celles et ceux qui font la politique ukrainienne aujourd’hui ? Quels rapports à la Russie et à l’Union européenne ces élections cristallisent-elles ? Jacques Faure, ancien ambassadeur de France en Ukraine (2008-2011), répond à nos questions.

Comment expliquer le succès de l'acteur Volodymyr Zelensky - dont la campagne était centrée autour d'une rhétorique anti-corruption et anti-système -, notamment par rapport à ses deux principaux adversaires, Petro Porochenko et Ioulia Timochenko ?

Plusieurs Ă©lĂ©ments permettent d’expliquer l'importance du vote en faveur de Volodymyr Zelensky. 

  • D’abord, la dĂ©ception d'une partie de la sociĂ©tĂ© ukrainienne vis Ă  vis des difficultĂ©s matĂ©rielles de l'existence. Celles-ci sont aggravĂ©es par les destructions issues de la guerre au Donbass et le poids de l'effort de guerre - 5 Ă  6 % du PIB -, les trafics que le conflit gĂ©nère (Ă©nergie, drogues, armes), la persistance d'un degrĂ© Ă©levĂ© de corruption (5 % du PIB, soit environ 6 milliards de dollars par an), et les promesses non rĂ©alisĂ©es faites par les politiciens. Sur ce dernier point, il faut noter en particulier celle de mettre un terme Ă  la guerre au Donbass, maintenant entrĂ©e dans sa cinquième annĂ©e, et qui a fait de très nombreuses victimes : plus de 13 000 morts dont au moins 3 000 civils, près de deux millions de personnes dĂ©placĂ©es, et des dĂ©gâts matĂ©riels considĂ©rables le long de la ligne de front.

Les prĂ©occupations de l'opinion ukrainienne concernent la guerre (72 % y voient une agression russe), les niveaux trop bas des salaires et pensions et les tarifs trop Ă©levĂ©s des services (55,5 %), alors que la corruption vient en fin de liste (21,8 %).

  • Ă€ noter Ă©galement, le besoin de voir de nouveaux visages en politique. Depuis plus d'un an, la popularitĂ© croissante du chanteur vedette Sviatoslav Vakartchouk est notable, et cet homme, qui avait Ă©tĂ© Ă©lu dĂ©putĂ© Ă  la Rada (Parlement ukrainien), alimentait d'importants espoirs de changement. Mais en janvier 2019, il a fait savoir qu'il ne serait pas candidat Ă  la prĂ©sidentielle. Ce n’est qu’à la suite de cela que Volodymyr Zelensky, capitalisant sur le succès de sa sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e Serviteur du peuple, dans laquelle il incarne un modeste professeur devenu PrĂ©sident d'Ukraine quasiment par accident, s'est lancĂ© dans la course.Notons qu’il est fortement soutenu par l'oligarque Ihor KolomoĂŻskiy, propriĂ©taire de la chaĂ®ne TV diffusant la sĂ©rie et qui a un compte personnel Ă  rĂ©gler avec le PrĂ©sident sortant qui l'a privĂ© de sa banque Privât dans le cadre de la lutte anti-corruption.
  • Enfin, la dĂ©fiance de l'opinion envers les politiques est un facteur important. Elle se nourrit des espoirs déçus depuis longtemps : la fin du second mandat du PrĂ©sident Koutchma, la rĂ©volution orange de 2004 suivie de l'affrontement stĂ©rile entre le PrĂ©sident Iouchtchenko et sa Première ministre Ioulia Timochenko, et la prĂ©varication Ă  grande Ă©chelle de la prĂ©sidence Ianoukovitch.

Les prĂ©occupations de l'opinion ukrainienne, telles qu'exprimĂ©es dans divers sondages, concernent la guerre (72 % y voient une agression russe), les niveaux trop bas des salaires et pensions et les tarifs trop Ă©levĂ©s des services (55,5 %), alors que la corruption vient en fin de liste (21,8 %). Par ailleurs, le dĂ©sir d'indĂ©pendance que la population ukrainienne a massivement exprimĂ© dès le rĂ©fĂ©rendum de 1991, la conscience d'une identitĂ© nationale distincte de celle de ses voisins, son dĂ©sir de vivre dans le respect de valeurs proches de celles de l'Union europĂ©enne et non des critères post-soviĂ©tiques, paraissent irrĂ©versibles.

Quelle est la place de la Russie dans ces Ă©lections, tant en terme d'influence qu'au travers du conflit actuel ?

La Russie officielle Ă©prouve des difficultĂ©s Ă  admettre que l'Ukraine ne fait plus partie de l'ancienne Union soviĂ©tique et pourrait vivre indĂ©pendamment d'une quelconque union eurasiatique. Certaines dĂ©clarations du PrĂ©sident russe mettent en doute l'existence d'un Etat et d'une nation ukrainienne. Pour influencer la situation de l'Ukraine, la Russie met en Ĺ“uvre des moyens traditionnels, aujourd'hui affaiblis. 

  • Premièrement, elle dispose d'un soutien ancien dans une frange dĂ©croissante de la population russophone (en particulier en CrimĂ©e et au Donbass). Mais les populations des rĂ©gions sĂ©paratistes et ukrainiennes affectĂ©es par la guerre font porter le blâme de leur situation Ă©pouvantable aussi bien sur les autoritĂ©s de Kiev que sur celles de Moscou, et sur les pouvoirs locaux autoproclamĂ©s. 72 % des sondĂ©s estiment que la Russie fait la guerre Ă  l'Ukraine, ce qui dĂ©note un affaiblissement de l'opposition jadis constatĂ©e entre l'Ukraine occidentale et orientale. 39 % sont d'avis que le Donbass doit rester sous le contrĂ´le de Kiev et 32 % considèrent nĂ©cessaire et fondĂ© le maintien de pressions et de sanctions internationales contre la Russie.
     
  • Deuxièmement, le modèle russe post-soviĂ©tique d'un Etat qui confond pouvoir politique et business n'a pas les faveurs de la population ukrainienne et le pouvoir Ă  Moscou redoute que l'Ukraine soit le premier Etat issu de l'ex-URSS qui fasse la preuve que l'on peut s'en Ă©carter avec profit.
     
  • Troisièmement, la langue et la religion. Moscou insiste sur les obstacles mis Ă  la pratique de la langue russe, en particulier dans l'enseignement. Mais il n'est pas anormal, pour l'opinion ukrainienne, qu'un Etat se reconnaisse aussi dans la pratique de sa langue, et la vie quotidienne offre de nombreux exemples de famille bilingues, sans difficultĂ©s particulières. Des organes de presse ukrainiens russophones paraissent d’ailleurs en Ukraine. D’autre part, l'octroi, le 6 janvier 2019, par le patriarche de Constantinople, BartholomĂ©e, du tomos d'autocĂ©phalie Ă  l'Eglise orthodoxe d'Ukraine, ainsi libĂ©rĂ©e de sa dĂ©pendance sĂ©culaire envers le patriarcat de Moscou, a Ă©tĂ© reçu comme une nouvelle manifestation de l'indĂ©pendance ukrainienne. Environ 500 paroisses dĂ©pendant du patriarcat de Moscou ont jusqu'ici rejoint sans troubles le patriarcat de Kiev.
     
  • Quatrièmement, dans le champ mĂ©diatique, les parties en conflit s'opposent chacune sur leur territoire Ă  la diffusion des mĂ©dia audiovisuels de l'autre. Les chaĂ®nes officielles russes prĂ©sentent toujours l'Ukraine comme un Etat aux mains des "fascistes". Elles avaient longtemps prĂ©tendu que le chef du groupe d'extrĂŞme droite Pravy Sektor, Dmytro Iaroch, avait Ă©tĂ© Ă©lu PrĂ©sident en 2014 (il avait reçu 1 % des suffrages exprimĂ©s).
  • Cinquièmement, la lecture russe de la mise en Ĺ“uvre des accords de Minsk 1 et 2, pour tenter de faire la paix au Donbass. Moscou insiste sur l'octroi d'un statut spĂ©cial au sein de l'Ukraine pour les rĂ©gions sĂ©paratistes de Donetsk et de Louhansk, avant de consentir au retrait des armements lourds de la zone du conflit. Kiev, au contraire, privilĂ©gie le respect de ces obligations de dĂ©sarmement avant d'aborder la discussion d'un Ă©ventuel statut spĂ©cial. La question des rĂ©parations dues pour les dommages de guerre oppose Ă©galement les belligĂ©rants. Ce processus de Minsk est donc bloquĂ© mais incontournable, malgrĂ© la tentative de dialogue bilatĂ©ral amĂ©ricano-russe - les entretiens Sourkov-Volker. Rien de ce qui concerne l'Ukraine ne pourra se dĂ©cider sans elle.

Le processus de Minsk est donc bloqué mais incontournable, malgré la tentative de dialogue bilatéral américano-russe.

La Russie met également en œuvre des moyens moins visibles, mais efficaces. Elle apporte un soutien opaque, via certains oligarques tels que Ihor Kolomoïsky et Viktor Medvedchuk, aux adversaires du Président Porochenko, en particulier M. Zelensky, qui aurait aussi des intérêts médiatiques en Russie, et Ioulia Timochenko, ancienne interlocutrice de Vladimir Poutine et de Gazprom lors de la crise énergétique russo-ukrainienne de 2009. Elle mène, en outre, des actions de guerre et de blocus économique autour du Donbass, de la Crimée, et du contrôle de la navigation en mer Noire et en mer d'Azov, ainsi que la promotion des gazoducs de contournement de l'Ukraine (North Stream 1 et maintenant North Stream 2) visant à priver Kiev de toute rente liée au transit de gaz russe vers les marchés de l'UE. À cela s'ajoutent, de part et d'autre d'ailleurs, les divers embargos à l'encontre des produits industriels et agro-alimentaires. Il faut enfin noter l'action des services spéciaux russes en Ukraine, où divers attentats et meurtres d'agents des services ukrainiens ont été opérés en 2017 et 2018.

Quel impact ces Ă©lections peuvent-elles avoir sur les relations entre l’Union europĂ©enne et l’Ukraine ?

L'Union europĂ©enne reconnaĂ®t que, depuis 2014, l'Ukraine a rĂ©alisĂ© davantage de rĂ©formes que depuis 1991, mais estime que ces rĂ©formes nombreuses doivent ĂŞtre totalement achevĂ©es et non pas remises en cause. Cela concerne :

  • l'assainissement du secteur bancaire - plus de cent banques, qui Ă©taient autant de structures de blanchiment d'argent sale ont Ă©tĂ© fermĂ©es ;
  • la baisse de l'inflation, jadis Ă  deux chiffres ;
  • la rĂ©orientation des Ă©changes extĂ©rieurs de l'Ukraine vers les marchĂ©s de l'UE (45 %) ;
  • la reconstitution des rĂ©serves en devises ;
  • la rĂ©duction du dĂ©ficit de la compagnie gazière Naftogaz, qui en 2014 Ă©quivalait Ă  6 % du PIB et qui est devenue profitable depuis deux ans ;
  • la poursuite de la lutte anti-corruption, ralentie par l'administration Porochenko, elle-mĂŞme en butte Ă  des scandales financiers (compagnie d'armement Oukboronprom) et de la lutte contre le pouvoir des oligarques, certes diminuĂ© mais rĂ©cemment mĂ©nagĂ© par la dĂ©cision de dĂ©pĂ©naliser les profits de privatisations illĂ©gales.

L'UE attend donc des élections présidentielles ukrainiennes qu’elles soient honnêtes et que leurs résultats ne soient pas contestés - ce qui n’est pas exclu au vu des propos de campagne de certains compétiteurs.

L'UE attend donc des élections présidentielles ukrainiennes qu’elles soient honnêtes et que leurs résultats ne soient pas contestés - ce qui n’est pas exclu au vu des propos de campagne de certains compétiteurs. Les Européens attendent également que le cours des réformes soit poursuivi, or, seul le Président sortant est clair à ce sujet. Les autres candidats promettent un certain nombre de baisses des tarifs, et des hausses importantes des salaires et pensions qui ne sont pas financées et qui contreviennent aux engagements pris auprès de l'UE et du FMI - le service annuel de la dette étant très élevé, entre 3 et 4 milliards de dollars.

Par ailleurs, il est clair que l'attitude à tenir envers la Russie agresseur et le maintien des sanctions décidées contre elle par l'UE, ainsi que la mise en œuvre des accords de Minsk 1 et 2 pour tenter de rétablir la paix au Donbass, font débat au sein des Etats-membres de l'Union européenne. S'y ajoutent l'attitude de l'administration Trump envers la Russie et les entretiens bilatéraux Sourkov-Volker sur le conflit du Donbass. Ce conflit va hélas durer et peser encore longtemps sur l'ensemble des relations extérieures de l'Ukraine.

 

Copyright : GENYA SAVILOV / AFP

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