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21/06/2022
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Ukraine : la visite Ă  Kyiv du PrĂ©sident Macron a-t-elle marquĂ© un tournant "historique" ?

Ukraine : la visite à Kyiv du Président Macron a-t-elle marqué un tournant
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie
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Ukraine, Russie : le destin d'un conflit

Dans une note publiĂ©e par l’Institut Montaigne le 8 juin, nous suggĂ©rions que les autoritĂ©s françaises auraient intĂ©rĂŞt Ă  modifier leur approche de l’affaire ukrainienne. C’est sans doute parce qu’il Ă©tait parvenu Ă  une conclusion similaire que le PrĂ©sident Macron s’est rendu Ă  Kyiv le 16 juin, en compagnie du Chancelier Olaf Scholz et du PrĂ©sident du Conseil italien Mario Draghi. Les trois rois mages Ă©taient en l’occurrence quatre puisque le PrĂ©sident de la Roumanie, Klaus Iohannis, Ă©tait Ă©galement du voyage. Ce dernier apportait en quelque sorte une caution d’EuropĂ©en de l’Est aux messages des dirigeants des trois grands pays europĂ©ens. 

Pour le PrĂ©sident Macron, il s’agissait principalement de clarifier sa position sur un certain nombre de points - l’issue souhaitable de la guerre, la relation avec la Russie, la candidature de l’Ukraine Ă  l’Union europĂ©enne - sur lesquels ses propos antĂ©rieurs avaient suscitĂ© l’irritation ou la gĂŞne des Ukrainiens eux-mĂŞmes ou de certains États membres de l’UE. 

Le PrĂ©sident Zelensky a qualifiĂ© la visite du prĂ©sident français et de ses collègues allemands et italiens - attendue depuis longtemps par ses compatriotes - d’"historique". Faut-il voir lĂ  une exagĂ©ration d’un hĂ´te courtois ? En fait, peut-ĂŞtre pas, et cela pour deux types de raisons. 

Une perspective pour l’Ukraine 

Il faut d’abord avoir à l’esprit le moment auquel ce déplacement intervient au regard de la situation militaire. Les Russes ont recentré leur effort sur le Donbass et le Sud du pays. Ils mènent une guerre d’attrition féroce, fondée notamment sur l’emploi massif de l’artillerie, dans laquelle ils ont retrouvé une certaine supériorité. Ils avancent, certes lentement, mais ils avancent. La bataille engagée est très coûteuse en hommes, peut-être deux à trois cents par jour du côté ukrainien. Nous sommes donc à une phase de la guerre très douloureuse pour les Ukrainiens. C’est ce qui rendait particulièrement pénible pour eux l’insistance d’Emmanuel Macron sur sa volonté de "ne pas humilier la Russie".

La principale annonce de la visite a été en effet que Draghi, Macron et Scholz soutenaient l’acceptation immédiate par l’UE de la candidature ukrainienne.

Cette mĂŞme passe difficile conduit Kyiv Ă  rĂ©clamer avant tout une amplification sans dĂ©lai des livraisons d’armes occidentales. M. Biden vient d’annoncer un nouvel effort amĂ©ricain. Emmanuel Macron a aussi fait part de l’envoi de 6 nouveaux canons Caesar, s’ajoutant aux 6 dĂ©jĂ  arrivĂ©s et aux 6 autres en transit. Il reste que l’effet des transferts d’armes occidentaux ne se fera sentir que dans la durĂ©e. Les Ukrainiens avaient donc aussi besoin d’espoir. C’est ce qu’ont apportĂ© les quatre visiteurs, d’abord par leur prĂ©sence, ensuite en marquant que la perspective d’un avenir europĂ©en pour l’Ukraine se rapprochait. 

La principale annonce de la visite a Ă©tĂ© en effet que Draghi, Macron et Scholz soutenaient l’acceptation immĂ©diate par l’UE de la candidature ukrainienne ; vis-Ă -vis de celle-ci, l’Allemand Ă©tait jusque-lĂ  demeurĂ© rĂ©ticent et le Français flou. La Commission a fait connaĂ®tre son avis le lendemain, 17 juin, qui coĂŻncide avec la position des trois : acceptation immĂ©diate du statut de candidat de l’Ukraine Ă  l’Union europĂ©enne. Cette formule, assortie d’une feuille de route, est moins satisfaisante pour les Ukrainiens que l’acceptation de l’adhĂ©sion dès maintenant, comme l’aurait souhaitĂ© Kyiv initialement, mais plus favorable qu’une acceptation diffĂ©rĂ©e et conditionnelle (traitement rĂ©servĂ© par la Commission Ă  la GĂ©orgie). Quelques États membres - tels que le Portugal et les Pays-Bas - restent encore rĂ©servĂ©s. Toutefois, le fait que les trois principaux États membres aient pris position en faveur de l’admission immĂ©diate de la candidature devrait faire pencher la balance dans ce sens lors du Conseil europĂ©en des 23 et 24 juin. Notons que Ursula Von der Leyen Ă©tait venue Ă  Kyiv le 11 juin (pour la seconde fois) afin de prĂ©parer le terrain. 

Les Russes ont aussitĂ´t ironisĂ© sur les annonces des trois dirigeants puis de la Commission. Le Ministre Lavrov a parlĂ© de "promesse vide". L’ancien PrĂ©sident Medvedev a multipliĂ© les sarcasmes. En rĂ©alitĂ©, l’acceptation sans dĂ©lai de la candidature de l’Ukraine Ă  l’UE - venant après la candidature de la Finlande et de la Suède Ă  l’OTAN - reprĂ©sente un revers pour Moscou. C’est autour de la question d’un simple accord d’association entre l’UE et Kyiv que s’était nouĂ©e la crise russo-ukrainienne de 2014. Par ailleurs, la guerre risque de se prolonger pendant des mois, en continuant Ă  prĂ©lever son tribut sanglant de vies humaines ; on peut penser cependant que les Russes, du fait des limites de leur capacitĂ©s Ă  mobiliser des combattants, ne seront pas en mesure d’aller bien au-delĂ  de leurs avancĂ©es militaires actuelles sur le terrain. 

Ce contexte donnait ainsi toute sa signification au "message de soutien et de solidarité" - en fait un véritable message d’espoir - qu’étaient venus porter les visiteurs européens.

Vers une nouvelle dynamique pour l’Europe ? 

En se rendant Ă  Kyiv, le prĂ©sident français cherchait Ă  corriger une image d’insuffisante fermetĂ© vis-Ă -vis de la Russie qui choquait les Ukrainiens mais qui aussi gĂ©nĂ©rait une incomprĂ©hension dans l’Europe centrale et de l’Est et dans l’Europe Nordique. Le problème se posait aussi pour le chancelier allemand et le prĂ©sident du Conseil italien. 

On peut dire que la visite a donc permis de lever deux hypothèques : celle, comme on l’a vu, de la perspective europĂ©enne de l’Ukraine ; celle en second lieu d’une division possible entre États membres de l’UE. Si les positions Ă©taient restĂ©es figĂ©es de part et d’autre, se profilait en effet le retour de l’opposition qu’avait thĂ©orisĂ©e en son temps Ronald Rumsfeld entre une "Vieille Europe" - autour du couple franco-allemand - et une "Nouvelle Europe" - autour de la Pologne, des États baltes, des Nordiques - soutenue par le Royaume-Uni. Si ce danger est Ă©cartĂ©, deux questions vont se poser Ă  très court terme : l’unitĂ© retrouvĂ©e peut-elle permettre Ă  l’Union europĂ©enne un nouveau rebond ? Quel rĂ´le peut jouer la France pour faciliter celui-ci ? 

On peut dire que la visite a donc permis de lever deux hypothèques : celle [...] de la perspective europĂ©enne de l’Ukraine ; celle en second lieu d’une division possible entre États membres de l’UE.

Les analogies historiques ont toujours leurs limites. Osons cependant un parallèle entre la réunification allemande - un développement heureux - et la guerre en Ukraine, cet événement désastreux. Par la volonté de François Mitterrand et Helmut Kohl, la réunification allemande s’est faite dans le cadre d’un renforcement de l’intégration européenne ; le traité 2+4 sur le règlement de la question allemande a été suivi du traité de Maastricht qui entre autres ouvrait la voie à la zone euro. L’objectif des Européens dans la situation actuelle devrait être que l’accession à terme de l’Ukraine à l’Union européenne - et sans doute d’autres États comme la Moldavie - entraîne une adaptation des structures de l’Union à un nouvel État, beaucoup plus rude, du monde. C’est sans doute ce que le président de la République avait en tête dans son discours du 9 mai à Strasbourg quand il parlait de la nécessité de revoir les traités, de repenser "notre géographie et l’organisation de notre continent", avançant à ce sujet l’idée de communauté politique européenne. Sans perdre de vue d’autres impératifs comme une nécessaire "indépendance stratégique" qui appelle entre autres un plus grand effort de défense.

Pour faire avancer de tels desseins, Emmanuel Macron a besoin de convaincre les autres EuropĂ©ens. Par son voyage Ă  Kyiv, et ses dĂ©clarations de soutien Ă  une "victoire" de l’Ukraine, il s’est donnĂ© les moyens de rectifier une approche qui, en isolant Paris, conduisait Ă  miner sa position en Europe. N’est-ce pas un peu tard ? En laissant planer trop longtemps le doute, le PrĂ©sident ne s’est-il pas privĂ© d’une partie de ses leviers ? En maintenant dans sa confĂ©rence Ă  Kyiv sa formule sur la nĂ©cessitĂ© de ne pas humilier la Russie "non pas maintenant, mais Ă  la fin de cette guerre", a-t-il complètement levĂ© tout soupçon d’ambiguĂŻtĂ© vis-Ă -vis de Moscou ? 

Au total, la visite Ă  Kyiv du prĂ©sident de la RĂ©publique en compagnie de ses trois homologues allemand, italien et roumain a certes marquĂ© un tournant, peut-ĂŞtre un tournant historique, mais, notamment pour la France, un tournant Ă  confirmer dans les semaines et les mois Ă  venir. 

 

Copyright : Sergei SUPINSKY / AFP

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