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UE et Inde, l’heure d’approfondir une relation stratĂ©gique ?

UE et Inde, l’heure d’approfondir une relation stratégique ?
 Amaia Sánchez-Cacicedo
Auteur
Experte Associée - Asie, Inde

En se rendant en visite officielle à Delhi accompagnée de tout le collège des commissaires, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, témoigne de la place stratégique accrue que prend l’Inde, dans le contexte de la redistribution des rapports de force actée, entre autres, par le discours de J.D. Vance à la Conférence sur la Sécurité de Munich. Commerce, défense, immigration, technologies : quels sont les atouts que les Européens peuvent faire valoir auprès de Delhi ? Comment consolider les accords en cours et les partenariats existants ? L’Inde peut-elle combler le vide laissé par un partenariat transatlantique remis en cause ? Une analyse d’Amaia Sánchez-Cacicedo.

L'Union europĂ©enne (UE) prend progressivement la mesure de l’environnement gĂ©opolitique radicalement nouveau que marquent le discours du vice-prĂ©sident amĂ©ricain J.D. Vance Ă  la ConfĂ©rence de Munich sur la SĂ©curitĂ©, suivi des pourparlers entre les États-Unis et la Russie sur l'Ukraine, dont Kiev et Bruxelles ont Ă©tĂ© tenus Ă  l’écart. Les États-Unis se sont joints Ă  la Russie, Ă  la BiĂ©lorussie et Ă  la CorĂ©e du Nord pour voter contre une rĂ©solution de l'AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations unies soutenue par l'Europe qui appelait, Ă  l'occasion du troisième anniversaire de l'invasion russe de 2022, au retrait immĂ©diat des troupes russes d'Ukraine. Le revirement de l'administration Trump en matière de politique Ă©trangère sonne comme un rappel Ă  la rĂ©alitĂ© pour l'UE : l'ère de l'unitĂ© stratĂ©gique transatlantique globale incontestĂ©e est rĂ©volue, dans un ordre mondial dont la nature transactionnelle est de plus en plus Ă©vidente. La consolidation de nouveaux partenariats avec les puissances Ă©mergentes ne relève plus d’un passe-temps destinĂ© Ă  dĂ©montrer l’inventivitĂ© ou l’agilitĂ© de l'UE, mais s’avère dĂ©sormais ĂŞtre un impĂ©ratif prioritaire et, parmi les autres pays du Sud, l'Inde apparaĂ®t comme la meilleure bouĂ©e de sauvetage pour l’UE.

La consolidation de nouveaux partenariats avec les puissances émergentes ne relève plus d’un passe-temps destiné à démontrer l’inventivité ou l’agilité de l'UE, mais s’avère désormais être un impératif prioritaire et, parmi les autres pays du Sud, l'Inde apparaît comme la meilleure bouée de sauvetage pour l’UE.

Dans ce contexte, la visite officielle d'Ursula von der Leyen à Delhi, accompagnée du collège des commissaires, prend encore plus de sens. Elle intervient à point nommé pour les Européens et rassemble une délégation de haut niveau constituée d’interlocuteurs désireux d’avancer. Plus important encore, la nouvelle Commission européenne semble résolue à joindre le geste à la parole, elle qui a placé au cœur de ses priorités pour les cinq prochaines années un nouveau programme stratégique UE-Inde.
 

Mais qu'en est-il du cĂ´tĂ© de New Delhi ? Le Premier ministre Modi s’en revient d’une visite de courtoisie au prĂ©sident Trump. Il est le quatrième dirigeant Ă  s’être rendu Ă  la Maison-Blanche depuis l’entrĂ©e en fonction de la nouvelle administration en janvier 2025. NĂ©anmoins, la "relation spĂ©ciale" durable que l'Inde entretient avec Washington s’affiche sans ĂŞtre exempte d'incertitudes. Droits de douane, immigration illĂ©gale : ces dĂ©fis Ă  long terme subsistent, bien que les enjeux stratĂ©giques, technologiques ou de dĂ©fense du partenariat ne soient pas remis en cause et continuent mĂŞme de prospĂ©rer sous une nouvelle forme, le Framework for the India–U.S. Major Defense Partnership in the 21st Century, un cadre du partenariat majeur en dĂ©fense.

La situation est Ă  peu près inverse entre l'UE et l'Inde : le commerce reste le pilier de la relation avec l'UE, premier partenaire commercial de l'Inde en 2023, devant les États-Unis et la Chine. Parallèlement, l'UE et des États membres de premier plan, tels que la France ou l'Allemagne, ont signĂ© des accords de partenariat en matière de migration et de mobilitĂ© (APMM) afin de faciliter la migration lĂ©gale tout en luttant contre la migration irrĂ©gulière. L'Inde possède en effet la plus grande diaspora, avec 32 millions de personnes rĂ©parties dans le monde entier. Pourtant, c'est la dimension stratĂ©gique du partenariat UE-Inde qui vacille : la crĂ©ation du Conseil du commerce et de la technologie (CCT) en 2022, qui comprend un protocole d'accord sur les semi-conducteurs signĂ© en septembre 2023, n'a jusqu'Ă  prĂ©sent pas suffi Ă  rĂ©organiser la coopĂ©ration stratĂ©gique dans le domaine des technologies critiques et Ă©mergentes (CET), ni dans les domaines des rĂ©seaux numĂ©riques et de la rĂ©silience des chaĂ®nes de valeur.

Ce n'est un secret pour personne que, tant pour l'UE que pour les États-Unis, l'influence rĂ©gionale et mondiale de l'Inde est largement apprĂ©ciĂ©e en tant qu’elle reprĂ©sente un potentiel contrepoids face Ă  la Chine. Pourtant, les fortes relations que New Delhi entretient avec la Russie et l’Iran dans les domaines de la technologie, de la dĂ©fense et de l’énergie constituent des points de discorde majeurs. L'UE rĂ©agit avec de plus en plus de fermetĂ© face aux entreprises indiennes qui facilitent le contournement des sanctions contre la Russie et soutiennent son complexe militaro-industriel ; les États-Unis avaient dĂ©jĂ  créé un prĂ©cĂ©dent en la matière. Si l'UE semble avoir encore davantage besoin de New Delhi que New Delhi de Bruxelles, l'imprĂ©visibilitĂ© de l'administration Trump, associĂ©e Ă  ses menaces de rĂ©torsions tarifaires contre les importations de produits indiens, renforce logiquement la valeur stratĂ©gique de l'UE aux yeux de l'Inde. De plus, l'administration amĂ©ricaine, dĂ©jĂ  sous Biden, s’était fait fort de sanctionner des entreprises indiennes pour leurs liens avec la Russie, en des proportions bien plus Ă©levĂ©es que ne l’avait fait l’UE ; l'administration Trump a, elle, commencĂ© Ă  sanctionner les entreprises indiennes qui commercialisent ou transportent du pĂ©trole brut et des produits pĂ©troliers iraniens. L'UE pourrait tirer parti de cet espace stratĂ©gique. 

La prochaine étape, décisive, consistera pour les deux partenaires à tenter de définir un accord de libre-échange (ALE) plus ciblé et moins ambitieux, après neuf cycles de négociations infructueux. L'UE et l'Inde ont repris en juin 2022 des négociations parallèles sur un ALE, un accord de protection des investissements et un accord sur les indications géographiques.

Ce n'est un secret pour personne que, tant pour l'UE que pour les États-Unis, l'influence régionale et mondiale de l'Inde est largement appréciée en tant qu’elle représente un potentiel contrepoids face à la Chine.

Il n'est pas certain que des progrès tangibles soient réalisés lors de la visite de haut niveau d'Ursula von der Leyen ou lors des pourparlers bilatéraux officiels entre l'UE et l'Inde, prévus pour la fin de l'année 2025. Néanmoins, certains succès tardifs peuvent donner espoir, comme l’illustre la signature en mars 2024, après vingt et une sessions de négociations, de l'accord de partenariat économique et commercial (APEC) entre l'Association européenne de libre-échange (AELE) et l'Inde. L'accord UE-Mercosur signé en décembre 2024 vingt-cinq ans après le début des négociations officielles est une autre réussite récente qui semble accréditer l’idée selon laquelle "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage".

L'UE cherche un accord global tandis que l'Inde a besoin d'investissements directs étrangers (IDE). Pourtant, les accords commerciaux entre l'Inde et l'Australie et entre l'Inde et les Émirats arabes unis ne comportaient pas de chapitres sur l'investissement. Il serait peut-être profitable de séquencer les composantes de l'accord commercial UE-Inde tout en réorganisant parallèlement le CCT UE-Inde.

L'UE doit augmenter sa mise et se montrer plus volontariste - ce qui nĂ©cessite de sa part non seulement un partenariat stratĂ©gique renforcĂ©, mais aussi qu’elle soit prĂŞte Ă  prendre plus de risques en matière de partage de technologie avec l'Inde, Ă  l’instar de ce que font actuellement les États-Unis. Des entreprises françaises, allemandes, espagnoles et italiennes nĂ©gocient en ce moment des accords dans le domaine de la production de dĂ©fense avec New Delhi. Bruxelles ne devrait-elle pas saisir cette occasion, d'autant plus que l'UE elle-mĂŞme doit dĂ©montrer sa dĂ©termination en faveur de dĂ©penses et d'achats communs en matière de dĂ©fense ?

Cependant, tout ne tourne pas autour des armes et de la défense.

Des secteurs clĂ©s cruciaux tels que les technologies vertes et le transfert de connaissances dans le dĂ©veloppement des infrastructures publiques numĂ©riques offrent un potentiel important de collaboration et de dĂ©veloppement stratĂ©giques communs. L'UE Global Gateway dispose encore d'une portĂ©e limitĂ©e en Inde et en Asie du Sud. Pourtant, l'Inde et le Bhoutan sont les deux seuls pays de la rĂ©gion Ă  ne pas avoir signĂ© de protocole d'accord avec la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie et New Delhi cherche activement Ă  contrebalancer les investissements chinois dans ce qu’elle considère relever de son prĂ©-carrĂ© rĂ©gional.

L'intensification des relations entre l'UE et l'Inde est riche de potentiel ; encore reste-t-il à le concrétiser dans une réalité proche, et ce, dès 2025.

Pourquoi ne pas renforcer la coopération triangulaire UE-Inde au niveau régional ? Les Indiens et les Russes ont construit des centrales nucléaires communes au Bangladesh, pourquoi l'UE ne s'engagerait-elle pas davantage dans le développement d'infrastructures de technologies vertes en Asie du Sud, par exemple ?
L'intensification des relations entre l'UE et l'Inde est riche de potentiel ; encore reste-t-il à le concrétiser dans une réalité proche, et ce, dès 2025.

Copyright image : Evan Vucci / POOL / AFP
Narendra Modi et Ursula von Der Leyen lors du sommet du G20 Ă  Delhi, le 9 septembre 2023.

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