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Turquie et Europe : alliance tumultueuse, rivalitĂ© impossible

Trois questions à Nilgün Arısan Eralp

Turquie et Europe : alliance tumultueuse, rivalité impossible
 Nilgün Arısan Eralp
Directrice de l'UE à la Fondation de Recherche sur les politiques économiques de Turquie

De la rivalitĂ© Ă  la coopĂ©ration, la dynamique entre l’UE et la Turquie n’a de cesse de muter. L’adhĂ©sion n’est peut-ĂŞtre plus la prochaine Ă©tape, mais il y a de la place pour de nombreuses convergences. Les bĂ©nĂ©fices sont clairs pour les deux parties, mais nul ne sait si Erdogan restera dans de telles dispositions. Nous avons parlĂ© avec NilgĂĽn Arisan-Eralp, Directrice du Centre d’études europĂ©ennes de la Fondation d’étude de politiques Ă©conomiques de Turquie. 

Ursula von der Leyen a indiquĂ© le 6 avril, après une rĂ©union avec le PrĂ©sident Erdogan et Charles Michel, que "la Turquie est intĂ©ressĂ©e par un rapprochement constructif avec l’Union europĂ©enne". Quelles sont les bĂ©nĂ©fices que pourraient tirer l’Union europĂ©enne et la Turquie d’une coopĂ©ration plus Ă©troite ? 

Bien que l’adhĂ©sion ne soit pour l’instant pas sur la table, le besoin d’une coopĂ©ration et d’un dialogue Ă©troit entre l’UE et la Turquie est aussi manifeste en matière de migration, de commerce, de production, d’énergie, de climat, de sĂ©curitĂ© et de dĂ©fense. 

Dans les circonstances actuelles, il y a trois domaines concrets dans lesquels l’UE et la Turquie bĂ©nĂ©ficieraient d’une coopĂ©ration plus Ă©troite. 

La migration fait partie de ces domaines. La Turquie et l’UE sont toutes deux prĂŞtes Ă  renouveler l’accord actuel. Une des consĂ©quences des dĂ©saccords internes Ă  l’UE au sujet d’un mĂ©canisme juste et soutenable en matière de politique d’asile est que les gouvernements europĂ©ens n’ont pu se mettre d’accord sur la relocalisation. Ils doivent par consĂ©quent coopĂ©rer avec les pays d’origine et de transit Ă  des fins de rĂ©admission. Le poids pèse en attendant sur la Turquie, qui accueille dĂ©sormais non plus 2,5, mais 4 millions de migrants. Il y a un besoin de plus de soutien en matière d’éducation, de formation et d’intĂ©gration, en plus des besoins humanitaires. 

Le deuxième domaine où la coopération serait mutuellement bénéfique est la modernisation de l’union douanière. Ceci insufflerait un souffle nouveau à une approche fondée sur le droit et relancerait le processus d’harmonisation en vue d’une adhésion turque à l’UE. La modernisation de l’union douanière permettrait de meilleures relations commerciales, déclencherait des réformes structurelles de l’économie turque en rendant nécessaires des réformes politiques incluant des mécanismes d’État de droit, et alignerait le secteur productif turc avec les normes et standards européens, y compris avec son Pacte vert. D’autre part, l’UE souhaite, à la suite de la crise provoquée par le Covid-19, renforcer sa résilience en parvenant à l’autonomie stratégique dans ses relations extérieures et commerciales. La Turquie et sa communauté des affaires, déjà bien implantée dans l’UE, peuvent grandement contribuer à la résilience de l’Europe et à son combat pour plus d’autonomie stratégique.

La Turquie peut grandement contribuer Ă  la rĂ©silience de l’Europe et Ă  son combat pour plus d’autonomie stratĂ©gique. 

Selon des Ă©tudes d’impact empiriques, la modernisation de l’union douanière bĂ©nĂ©ficierait aux deux parties. La Turquie et l’UE ont toutes deux Ă©tudiĂ© cet impact, et leurs conclusions sont similaires. L’étude d’impact de l’UE projette que les bĂ©nĂ©fices seraient de 5,4 milliards d’euros, soit 0,01 % du PIB europĂ©en et 12,5 milliards, soit 1,44 % du PIB pour la Turquie. 

Un troisième domaine dans lequel la coopĂ©ration est essentielle, et mutuellement bĂ©nĂ©fique, est la facilitation de l’adoption par la Turquie du Pacte vert europĂ©en en intĂ©grant le pays dans les programmes europĂ©ens et en amĂ©liorant la consultation et la coordination. L’UE ne devrait pas, en excluant des pays comme la Turquie, approfondir les disparitĂ©s numĂ©riques et technologiques importantes qui existent entre pays dĂ©veloppĂ©s et pays en voie de dĂ©veloppement. L’extension du Pacte vert Ă  la MĂ©diterranĂ©e pourrait favoriser un cadre multilatĂ©ral rĂ©gional plus inclusif, comme peut l’être l’ouverture europĂ©enne vers les Balkans Occidentaux. Un tel geste pourrait faire retomber les tensions qui existent dans le domaine de l’énergie et contribuer Ă  un cadre rĂ©gional plus coopĂ©ratif et inclusif. 

D’après les dĂ©clarations d’Ursula von der Leyen dans la confĂ©rence de presse qui a suivi le sommet tripartite qui s’est tenu Ă  Ankara le 6 avril, le Pacte vert sera Ă©tendu Ă  la Turquie et constituera un maillon essentiel du dialogue entre les parties. 

La Turquie demeure candidate Ă  l’adhĂ©sion Ă  l’UE, mais sa candidature est fragilisĂ©e par des prĂ©occupations grandissantes au sujet de son manque de respect des droits de l’homme, de l’indĂ©pendance judiciaire, et de la libertĂ© de la presse. Bien que les tensions aient diminuĂ©, le bloc s’inquiète qu’Erdogan renoue avec son "comportement instable". Dans quelle direction la coopĂ©ration pourrait-elle reprendre ? 

La coopĂ©ration entre les parties demeure très fragile. L’UE s’est concentrĂ©e ces dernières annĂ©es sur le maintien de relations transactionnelles avec la Turquie, guidĂ©es par l’intĂ©rĂŞt et centrĂ©es sur les questions migratoires, sur l’économie et sur la politique Ă©trangère et sĂ©curitaire. Cependant, tout ordre du jour positif devra inclure, outre les questions guidĂ©es par l’intĂ©rĂŞt, des relations fondĂ©es sur des normes communes, et comporter une dimension sociĂ©tale qui prend en compte la rĂ©silience du pays et la multiplicitĂ© des acteurs politiques, au-delĂ  du gouvernement. 

La détérioration rapide de la gouvernance interne turque peut sembler aux dirigeants européens comme le symptôme du déclin démocratique turc. Cependant, celle-ci reflète surtout l’affaiblissement des relations entre la Turquie et l’Occident, une tendance déjà visible avant les récentes actions de politique étrangère dans la Méditerranée Orientale. L’histoire montre que des liens plus forts entre les deux parties ont facilité le chemin vers la démocratie de la Turquie, amélioré son économie et l’ont rendue plus stable. Une Turquie démocratiquement résiliente et bien gouvernée serait un atout pour la sécurité et la stabilité du continent européen et une panacée pour la résolution des conflits et des menaces d’ordre sécuritaire. Cependant, le renforcement et la revitalisation des relations entre l’UE et la Turquie avec un ordre du jour positif doivent aller au-delà des intérêts immédiats de l’UE en Méditerranée Orientale et devraient être fondés d’abord sur la démocratie et les droits fondamentaux, et devrait, seulement ensuite, intégrer l’action concertée et l’approfondissement des liens dans certains domaines prioritaires.

Enfin, il sera intéressant de suivre attentivement la réunion informelle organisée par le Secrétaire-général des Nations Unies, Antonio Guterres, qui doit se tenir fin avril afin de débattre de la reprise des négociations, aujourd’hui au point mort, au sujet de l’île de Chypre. Cette réunion, à laquelle sont invités les chypriotes turcs et grecs et les trois États garants (Turquie, Grèce et Royaume-Uni), pourrait attiser les tensions entre les parties concernées. Bien que la Turquie et l’administration de la partie turque de Chypre soutiennent une solution à deux États, toutes les parties respecteront une solution visant à créer une fédération bi-communale et bizonale.

L’histoire montre que des liens plus forts entre les deux parties ont facilité le chemin vers la démocratie de la Turquie, amélioré son économie et l’ont rendue plus stable.

Après des mois de tension et de provocations, le PrĂ©sident Erdogan semble de plus en plus disposĂ© Ă  coopĂ©rer avec la France et l’UE. Comment expliquer ce changement de paradigme, et son comportement gĂ©nĂ©ral Ă  l’égard de l’UE ? 

Nous devons replacer la discussion sur la relation UE-Turquie et le changement d’orientation de cette dernière dans la MĂ©diterranĂ©e Orientale dans le contexte transatlantique, lui aussi en pleine mutation. Ankara est bien consciente que ses choix de politique Ă©trangère et sa rhĂ©torique pendant ces cinq dernières annĂ©es, placĂ©es sous le signe de l’"autonomie stratĂ©gique", ne sont plus tenables. L’"autonomie stratĂ©gique" a Ă©tĂ© initiĂ©e par la Turquie en tant qu’État-nation indĂ©pendant avec un ancrage faible dans l’UE et dans l’Occident, sĂ©parant autant que possible la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure du recul dĂ©mocratique interne. Ankara a su dans une certaine mesure obtenir des rĂ©sultats grâce au dĂ©clin relatif rĂ©gional et global des États-Unis et de l’UE. Cependant, la Turquie rĂ©alise que cette "autonomie stratĂ©gique" mène aujourd’hui Ă  une impasse et qu’elle sera in fine confrontĂ©e aux efforts de l’administration Biden visant Ă  relancer le multilatĂ©ralisme et l’alliance transatlantique. Ankara est donc face Ă  une dĂ©cision stratĂ©gique et souhaite "redĂ©marrer sa politique Ă©trangère" et explorer diffĂ©rentes façons de s’adapter Ă  la nouvelle ère. L’accent est mis sur le multilatĂ©ralisme et la dĂ©mocratie. Les relations entre l’UE et la Turquie seront Ă©galement modifiĂ©es par ce processus : plus ce multilatĂ©ralisme renforcĂ© façonne la gĂ©opolitique rĂ©gionale et mondiale, plus la marge de manĹ“uvre pour une "autonomie stratĂ©gique" et une approche transactionnelle aux relations internationales sans dĂ©mocratie se rĂ©duit. Ceci pose un dĂ©fi grandissant quant Ă  la capacitĂ© d’Ankara de poursuivre ses opĂ©rations de sĂ©curitĂ© unilatĂ©rales et fondĂ©es sur la force brute, sans mettre en place des règles et une dĂ©mocratie Ă  l’intĂ©rieur de ses frontières. 

Enfin, la Turquie dĂ©pend de l’UE pour des raisons Ă©conomique et commerciales : certains États europĂ©ens ont des investissements considĂ©rables dans le pays. De manière plus importante, elle dĂ©pend aussi de l’UE pour sa crĂ©dibilitĂ© Ă©conomique internationale. La fragilitĂ© grandissante de la situation Ă©conomique dans le pays - dont le taux de croissance est en baisse, dont le dĂ©ficit public est important et structurel, qui dĂ©pend de manière importante des flux de capitaux Ă  court-terme, oĂą les investissements directs Ă©trangers sont en dĂ©clin et oĂą le secteur privĂ© rencontre un problème de dette libellĂ©e en devises Ă©trangères - rend l’UE indispensable pour la Turquie. Ces Ă©lĂ©ments expliquent les rĂ©cents changements de la position turque, qui montre le dĂ©sir de renouer le dialogue avec l’UE et des signes d’adoucissement de sa position en MĂ©diterranĂ©e Orientale. 

 

Copyright: STEPHANIE LECOCQ / POOL / AFP

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