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Tribune : en France, construisons un "discours de la mĂ©thode"

Tribune : en France, construisons un
 Marie-Pierre de Bailliencourt
Auteur
Directrice générale

Dans cette tribune parue le 30 janvier 2025 dans Les Échos, Marie-Pierre de Bailliencourt, Directrice gĂ©nĂ©rale de l’Institut Montaigne, appelle la France, et plus largement l’Union europĂ©enne, Ă  "refonder un discours de la mĂ©thode" pour reprendre en main son destin. Qu’est-ce que l’AmĂ©rique de Donald Trump a Ă  nous apprendre, si l’on ne se contente pas de vilipender le style brutal du dirigeant ? Car la France n’est pas sans talent, encore moins sans panache ou Ă©nergie. 

Alors que les bonnes âmes fustigent l’outrance de Donald Trump et que Xi Jiping survole TaĂŻwan dans une logique d’usure des dĂ©terminations occidentales, il paraĂ®t urgent de dĂ©battre du fond : quelle France voulons-nous ? Comment voulons-nous y vivre ? Que voulons-nous transmettre ? 

Ce que nous dit l'Amérique

Les premiers jours du nouveau mandat de Donald Trump sidèrent l’opinion mondiale : un establishment Ă©conomique subjuguĂ©, des adversaires politiques atterrĂ©s, des mĂ©dias affolĂ©s et des citoyens interloquĂ©s par la facilitĂ© de dĂ©cisions exĂ©cutives prises apparemment dans le feu de l’action. 

Ce qui se joue sous nos yeux, c’est bien un changement de paradigme dans la manière de faire de la politique et de structurer l’ordonnancement du monde, ramené à la communication d’un homme.

Au-delà du spectacle, au-delà des postures, et quoi qu’il résulte vraiment, ce qui se joue sous nos yeux, c’est bien un changement de paradigme dans la manière de faire de la politique et de structurer l’ordonnancement du monde, ramené à la communication d’un homme. Car le président américain nous montre qu’il est possible d’accélérer l’impact de l’action politique sur l’organisation de la société. Et cette action semble appréciée, le président gagnant près de 10 % d’approbation nette depuis son élection.

Que l’on soit scandalisé ou enthousiaste, ce que l’Amérique nous dit, c’est qu’elle a un projet (Make America Great Again), une méthode (des investissements technologiques colossaux, des coupes sombres dans les dépenses administratives et sociales, des provocations qui ouvrent à la négociation) et un modèle identitaire (politique "de genre" et politique migratoire).

Ce que ne nous dit pas la France

Au même moment, la France nous dit tout autre chose. Elle est habitée par un profond sentiment d’impuissance politique, entre instabilité institutionnelle et affaiblissement du modèle de l'État-Providence. Elle se regarde vieillir et oublie sa jeunesse. Elle néglige ses talents et refuse responsabilités et prises de risque. Nul projet, nulle méthode, nul modèle

Cette absence de vision pour notre pays passait encore du temps de la mondialisation heureuse, quand on voulait le progrès apatride et les nations obsolètes. On s’endettait sans état d’âme, simplement pour continuer à mener grand train, sans même investir les réformes que les évolutions démographiques et technologiques appelaient pourtant bruyamment.

Mais le monde a tourné. Notre recours à la dette atteint désormais sa limite et les choix que nous n’avons pas voulu faire ces dernières décennies pénalisent la viabilité de notre modèle. En subventionnant ses surproductions, la Chine s’est dotée de moyens de pression abyssaux via nos dépendances économiques.

Ce que l’Amérique nous dit, c’est qu’elle a un projet, une méthode et un modèle identitaire.

Pendant que nous attachons nos bouchons sur nos bouteilles en plastique pour en faciliter la collecte, PĂ©kin annonce la sortie de DeepSeek, un modèle d’IA en open source qui fait plonger l'AmĂ©ricain NVidia de 590 milliards de dollars en une seule sĂ©ance boursière. Le renouveau d’"America First", des droits de douane aux rĂ©ajustements des engagements de dĂ©fense, ne nous mobilise guère. Et nous nous empoignons pour savoir si nous pouvons prĂ©senter un budget dĂ©ficitaire de 6 % ou payer le pĂ©age autoroutier avec un terminal tĂ©lĂ©phonique. 

Quelle France voulons-nous ?

Nous pouvons dĂ©cider de devenir le musĂ©e du monde, parce que la France sera toujours belle. Mais cela nĂ©cessite tout de mĂŞme des arbitrages et une organisation idoine, tant notre patrimoine souffre de dĂ©cennies de nĂ©gligence et d’arbitrages court-termistes. 

Nous pouvons dĂ©cider de reprendre en main notre destin. Retrouver, avec l’Europe, nos marges de manĹ“uvre dans la compĂ©tition mondiale. Nous en aurions les moyens si nous en avions l’ambition. Car nous sommes crĂ©atifs, structurĂ©s, innovants. 

Ou nous pouvons dĂ©cider de reprendre en main notre destin. Retrouver, avec l’Europe, nos marges de manĹ“uvre dans la compĂ©tition mondiale. Nous en aurions les moyens si nous en avions l’ambition. Car nous sommes crĂ©atifs, structurĂ©s, innovants. 10 des 14 personnalitĂ©s les plus emblĂ©matiques de l’IA sont françaises mĂŞme si elles sont toutes Ă©tablies en Californie. Notre mĂ©decine est encore plĂ©biscitĂ©e. Nos grandes entreprises sont leaders sur leurs domaines d'expertise et nous savons relever les dĂ©fis les plus complexes. Nous pouvons nous mobiliser quand les temps l’exigent ; nous sommes passionnĂ©s, dĂ©vouĂ©s et solidaires - du moins lorsque nous ne sommes pas empĂŞchĂ©s. 

Nous avons le sens de l’honneur et celui du panache. La reconstruction de Notre Dame en un temps record, permise par une loi d’exception, la générosité des mécènes et la force de nos métiers, en témoigne.

Les Français aiment profondĂ©ment leur pays. Ils sont 80 % Ă  le dire. DĂ©passer les intĂ©rĂŞts catĂ©goriels pour se mobiliser au service d’un projet collectif : c’est bien tout l’enjeu de l’élection prĂ©sidentielle Ă  venir. D'ici lĂ , il nous faut une conscience partagĂ©e de nos intĂ©rĂŞts vitaux, une union sacrĂ©e, une approche pragmatique. Objectif et mĂ©thode : notre seul devoir du jour.

Copyright image :  Isabel MALSANG / AFP

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