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Tik Tok, enjeux pour l’UE

Tik Tok, enjeux pour l’UE
 Mathieu Abeille
Auteur
Consultant spécialisé en product management et technologies numériques.

C’est l’Inde qui ouvrait le bal en juin 2020 : TikTok, interdit, au nom du respect de la souverainetĂ© nationale après des affrontements meurtriers avec la Chine, Ă  la frontière himalayenne. Depuis, le Canada, la Nouvelle-ZĂ©lande, l’Australie, certains pays europĂ©ens et les institutions de l’UE ont Ă  leur tour proscrit le tĂ©lĂ©chargement de l’application Ă  leurs fonctionnaires, un rapport du SĂ©nat français a prĂ©conisĂ© son interdiction en juillet 2023 et aux États-Unis, la loi Protecting Americans From Foreign Adversary Controlled Applications Act ("protĂ©ger les AmĂ©ricains d’applications contrĂ´lĂ©es par des adversaires Ă©trangers") du 23 avril donne Ă  TikTok 270 jours pour trouver des investisseurs non chinois, Ă  dĂ©faut de quoi la plateforme sera interdite du sol amĂ©ricain. AussitĂ´t,  le 7 mai, TikTok dĂ©posait plainte pour non-respect de la libertĂ© d’expression. Le climat de suspicion ou d’hostilitĂ© ne cesse donc de croĂ®tre. Le 14 mai, 8 crĂ©atifs TikTok attaquent le gouvernement amĂ©ricain en justice au motif que cette interdiction violait le premier amendement sur la libertĂ© d’expression aux États-Unis.

Dans le labyrinthe algorithmique aux multiples embranchements -  la Chine et les États-Unis, la protection des donnĂ©es des utilisateurs et celle des intĂ©rĂŞts commerciaux d’acteurs Ă©conomiques concurrents, la santĂ© publique et la libertĂ© d’expression - la France et l’UE sauront-elles trouver leur voie ? Entretien avec Mathieu Abeille.

 

Qu’est-ce qui distingue par nature TikTok d’autres plateformes de rĂ©seaux sociaux ? Comment dĂ©finir le concept et la cible de cette application ?

TikTok a rejoint la galaxie des plateformes de réseaux sociaux en 2016. Développée par la société chinoise ByteDance, elle se distingue de ses consoeurs (Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat …) à la fois par des différences d’usage, et par son origine, chinoise.

Ses diffĂ©rences fonctionnelles, tout d’abord, ont assurĂ© son succès rapide auprès d'un public de jeunes adolescents et de jeunes adultes. TikTok se caractĂ©rise par son format unique de vidĂ©os courtes, d’une durĂ©e comprise entre quinze secondes et trente minutes, lĂ  oĂą ce format (les "reels" de Snapchat) n’est qu’une possibilitĂ© parmi d’autres dans l’offre des autres plateformes, qui permettent aussi de partager des images, des textes et des vidĂ©os. Cette spĂ©cialisation et ce format unique ont permis Ă  TikTok de dĂ©velopper un algorithme de recommandations particulièrement pertinent et sensible aux tendances. La personnalisation accrue des contenus offerts vaut Ă  ce rĂ©seau social, Ă  partir des interactions des utilisateurs, des "like", du temps de visionnage et des partages, des utilisateurs particulièrement fidèles et captifs. Notons Ă©galement que l’écosystème des influenceurs TikTok se distingue de celui des autres rĂ©seaux : ils sont moins connus et sont sĂ©lectionnĂ©s en fonction de leur capacitĂ© Ă  parler Ă  un maximum de personnes du "quotidien" sans nĂ©cessairement avoir vocation Ă  faire "rĂŞver" comme c'est le cas sur les rĂ©seaux sociaux plus classiques. L’algorithme de TikTok est très performant : chaque vidĂ©o est continuellement testĂ©e afin d’en Ă©valuer le potentiel viral. Soumise Ă  un petit Ă©chantillon d'utilisateurs, elle est propulsĂ©e, en fonction de son score d'interaction, Ă  un niveau d’exposition supĂ©rieur oĂą, si la vidĂ©o obtient toujours un bon score, on l’exposera Ă  un niveau de visibilitĂ© plus important, et ainsi de suite. C'est ainsi que TikTok a pu prospĂ©rer dans un environnement fortement concurrentiel.

L’algorithme de TikTok est très performant : chaque vidĂ©o est continuellement testĂ©e afin d’en Ă©valuer le potentiel viral.

Par ailleurs, l’autre différence majeure de TikTok est qu'elle n’émane pas de la Silicon Valley, où ont prospéré ses compétitrices : il s’agit d’une entreprise aux nombreuses ramifications mais dont la propriété finale est chinoise.

Or, un réseau social chinois questionne, dans le nouveau contexte de rivalité entre les États-Unis et la Chine et de réflexion stratégique menée par l’Europe sur son positionnement, où la détention des données représente un enjeu majeur (qualité des informations, sécurité des données).

Dans quelle mesure ByteDance contrĂ´le-t-elle la stratĂ©gie de TikTok et que sait-on de la proximitĂ© et de la collaboration de Bytedance avec les autoritĂ©s chinoises ? Les projets Texas et Clover, lancĂ©s en mars 2023 et qui visent Ă  hĂ©berger les donnĂ©es des utilisateurs amĂ©ricains sur le sol amĂ©ricain, et des utilisateurs europĂ©ens sur le sol europĂ©en, apportent-ils des rĂ©ponses satisfaisantes ?

ByteDance, la société mère de TikTok, qui en est le propriétaire et le développeur, exerce un contrôle significatif sur la stratégie de l'application et influence directement ses décisions opérationnelles, stratégiques et technologiques: les dirigeants de TikTok sont chinois ou d'origine chinoise (ainsi de la présidente de TikTok France jusqu’en août 2023, Zhao Tian, née en Chine mais naturalisée canadienne, depuis remplacée par l’Américain Adam Presser).

Dans la mesure oĂą la Chine manipule adroitement les ressources de l'extraterritorialitĂ© de son droit (par exemple quand, Ă  partir de 2018, l’Administration de l’aviation civile de Chine a contraint, sous peine de sanction, les compagnies aĂ©riennes Ă©trangères Ă  cesser de rĂ©fĂ©rencer l’aĂ©roport de Taipei comme faisant partie de Taiwan mais Ă  indiquer qu’il s’agissait de la Chine), et Ă©galement parce que les rĂ©seaux sociaux sont devenus le moyen d'information prĂ©fĂ©rĂ© de 69 % des jeunes, la question d'une ingĂ©rence politique de PĂ©kin via TikTok inquiète.

Ainsi, le 6 juillet 2023 paraissait un rapport sénatorial, La tactique TikTok, qui préconisait de poser un ultimatum à l’application, en menaçant de l’interdire au 1er janvier 2024 si elle ne répondait pas aux inquiétudes soulevées en matière d’ingérence étrangère et de sécurité des données.

Face à cette méfiance, et craignant les mesures qu’elle pourrait inspirer, TikTok s’attache à témoigner de sa bonne foi. Lancé en 2022 aux États-Unis, le projet Texas doit convaincre les autorités américaines que les données de TikTok sont hébergées aux États-Unis et qu’elles sont protégées. Dans cette optique, des centres de données ont été construits sur le sol américain. TikTok a lancé un projet jumeau en Europe avec le "projet Clover", qui veut répondre aux contraintes du Règlement Général sur la Protection des Données (2016). La plateforme initie également des audits indépendants, menés par le groupe de cybersécurité NCC Group, qui sont censés garantir que les données des utilisateurs sont bien stockées sur le sol américain ou européen et signaler tout incident de sécurité à TikTok et aux autorités compétentes, afin de rassurer les législateurs et les utilisateurs.

Le réseau a également déployé un programme de modération, constitué de "fact checkeurs" (souvent des universitaires ou des doctorants) dont le métier consiste à vérifier et attester la fiabilité des informations qui circulent. À travers une plateforme spéciale, des scientifiques indépendants téléchargent les vidéos, en font les transcriptions qu’ils soumettent à des vérifications factuelles, et sont rémunérés au nombre de verdicts rendus.

TikTok a lancé un projet jumeau en Europe avec le "projet Clover", qui veut répondre aux contraintes du Règlement Général sur la Protection des Données.

TikTok affiche par la suite ces verdicts : certaines vidĂ©os comportent des bannières qui mettent en garde leur audience et indiquent que les informations prĂ©sentĂ©es comportent des inexactitudes.

Ces initiatives ne sauraient toutefois apporter une rĂ©ponse dĂ©finitive aux rĂ©ticences : Ă  l'automne 2023, TikTok a reconnu que les donnĂ©es de ses utilisateurs europĂ©ens Ă©taient accessibles depuis la Chine, quoique stockĂ©es en Europe, et mĂŞme si la sociĂ©tĂ© a dĂ©menti avoir transmis ces donnĂ©es au gouvernement chinois, c’est une possibilitĂ© qu’on ne peut Ă©carter.De plus, dès lors que les fact checkeurs sont employĂ©s par TikTok, leur autonomie ne peut ĂŞtre absolument garantie. Les fausses nouvelles peuvent en effet prĂ©senter un intĂ©rĂŞt Ă©conomique pour TikTok (leur nature sensationnelle s'accompagne gĂ©nĂ©ralement d’une viralitĂ© Ă©levĂ©e), voire politique, si la plateforme voulait influencer les opinions publiques. On ne cesse de rappeler combien les Ă©lections se jouent de plus en plus sur les rĂ©seaux sociaux, qui permettent de tester des idĂ©es de manière itĂ©rative, de mieux comprendre les Ă©lecteurs flottants et de cibler très prĂ©cisĂ©ment les indĂ©cis en fonction des algorithmes de personnalisation.

En menant des audits externes pour démontrer qu'elle respecte les législations de l'UE et des États-Unis en termes de sécurité des données, en mettant à disposition son code source, en rendant publiques ses pratiques en matière de sécurité, en soulignant son indépendance, TikTok veut donc démontrer sa bonne volonté. Il n’en reste pas moins que les garanties offertes par ByteDance ne sont pas absolues et que nos gouvernements pourraient ne pas vouloir s’en contenter. Dans ce cas, les seules solutions seraient soit d'interdire le réseau, soit de contraindre à ce qu’il soit cédé à des intérêts indépendants et privés.

Une voie mĂ©diane, qui consisterait Ă  contrĂ´ler les agissements de l’entreprise en France, paraĂ®t laborieuse Ă  mettre en place. Il en va de la technologie comme de la lutte anti-dopage dans le sport : les concepteurs de "solutions" ont toujours un temps d'avance sur les organes de contrĂ´le... Ainsi, quand bien mĂŞme TikTok mettrait Ă  notre disposition son code source et ses modèles, cela ne nous offrirait toutefois pas une vision globale sur sa stratĂ©gie et sur le sort qu’elle rĂ©serve, dans ses bureaux chinois, aux donnĂ©es. Exiger une transparence totale ne pourrait jamais nous offrir de garantie vĂ©ritable tout en portant atteinte, de manière dommageable, Ă  la libertĂ© d’entreprise, essentielle aux valeurs libĂ©rales d’une sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique…

En quoi l'enjeu de la collecte des donnĂ©es par TikTok diffère-t-il de celui de la collecte des donnĂ©es par Meta ou Twitter ? Les plateformes amĂ©ricaines respectent-elles mieux les intĂ©rĂŞts Ă©conomiques et sĂ©curitaires europĂ©ens ?

De fait, les exigences europĂ©ennes sont moindres Ă  l’égard de Meta, Google et Twitter, ce qui est assez ironique Ă©tant donnĂ© que ces entreprises amĂ©ricaines sont moins transparentes que leur consoeur chinoise. Le modèle Ă©conomique de ces entreprises, dans l’un et l’autre cas, est le mĂŞme : elles tirent leurs revenus de la revente de donnĂ©es et de l'exploitation de ces dernières par des annonceurs. Meta et Google ont d’ailleurs Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  plusieurs reprises en Europe pour avoir contrevenu au règlement RGPD. En 2023, Meta a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  une amende record de 1,2 milliard d'euros pour avoir transfĂ©rĂ© des donnĂ©es personnelles d'utilisateurs europĂ©ens aux États-Unis et en avoir hĂ©bergĂ© un duplicata sur le sol amĂ©ricain (le RGPD interdit uniquement le stockage de donnĂ©es sur le sol chinois ou amĂ©ricain, ce qui n’empĂŞche pas leur exploitation depuis la Chine). Le diffĂ©rentiel de traitement tient certes Ă  l’écart de stratĂ©gie entre plateformes amĂ©ricaines et chinoises, les premières dĂ©sireuses de maĂ®triser tous les chaĂ®nons des donnĂ©es de leurs utilisateurs tandis que les Chinois dĂ©veloppent ce type d'algorithme pour surveiller leur population, dans une logique Ă©conomique de planification : il tient aussi d’un enjeu gĂ©opolitique dĂ©guisĂ©. Les AmĂ©ricains sont davantage nos partenaires politiques que les Chinois.

Les EuropĂ©ens sont-ils pris en otage entre les États-Unis et la Chine quand ils prĂ©tendent agir au nom de leur souverainetĂ© ? Sont-ils en rĂ©alitĂ© sommĂ©s de s’aligner sur la politique dĂ©cidĂ©e outre-Atlantique ?

Les EuropĂ©ens n’ont pas dĂ©veloppĂ© de rĂ©seaux sociaux propres. Ils sont donc obligĂ©s de se tourner vers l’offre existante, c’est-Ă -dire des plateformes amĂ©ricaines ou chinoises. On peut le dĂ©plorer : c’est bien l’Europe, en effet, qui a inventĂ© le principe des rĂ©seaux sociaux, mais elle n’a jamais su faire prospĂ©rer les plateformes qu’elle avait imaginĂ©es. Viadeo, rĂ©seau français créé en 2004, Ă©tait prĂ©sent en Europe avant Linkedin, Dailymotion est nĂ© en mĂŞme temps que YouTube (2005), Copains d'avant, créé en 2001, a devancĂ© Facebook (2004). D’oĂą nous vient ce retard dans la construction d’un groupe de collecte de donnĂ©es ? Pourquoi cette compĂ©titivitĂ© dĂ©faillante ? On retrouve lĂ  une dĂ©faillance importante de l’économie europĂ©enne, qui n’est pas parvenue Ă  mettre en place une industrie B2C applicative.

Les Européens n’ont pas développé de réseaux sociaux propres. Ils sont donc obligés de se tourner vers l’offre existante, c’est-à-dire des plateformes américaines ou chinoises

L’Europe semble désormais s’être spécialisée dans le contrôle et les sanctions … Or, le seul cas avéré où un réseau a été interdit s’est trouvé quand un trouble à l'ordre public a pu être démontré. Ce fut le cas en Nouvelle-Calédonie ces dernières semaines, où TikTok a été interrompu pendant la durée de l’état d'urgence. es interdictions s’intègrent aussi à une logique de puissance, pour faire passer des messages aux pays pratiquant l’ingérence et démontrer que le gouvernement français ne laissera pas passer ces tentatives.

Le cabinet de Gabriel Attal a ainsi justifié cette interdiction au motif que la plateforme chinoise servait de "support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux" et était "alimentée par des pays étrangers, et relayée par les émeutiers", en mettant en cause l'Azerbaïdjan.

Néanmoins, interdire ces réseaux pourrait s’apparenter à des atteintes à la liberté d’entreprise ainsi qu’à la liberté d’expression… L’association La Quadrature du Net a d’ailleurs déposé un référé-liberté le 17 mai contre cette mesure, suivi, après son rejet par le Conseil d’État le 23 mai, d’un recours en excès de pouvoir le 5 juin. Or, en Europe, le principe de la liberté d’expression a toujours primé, comme le montre le Digital Services Act (DSA, 2022) ou "législation sur les services numériques".

Quand PĂ©kin interdit Facebook ou Twitter sur son sol (2019), on appelle cela "censure" : dans quelle mesure peut-on dresser un rapprochement avec la stratĂ©gie adoptĂ©e par Washington contre TikTok ?

La question est plutĂ´t : comment ne pas faire le rapprochement ? Quel que soit le qualificatif qu’on leur appose, les stratĂ©gies sont les mĂŞmes sur le fond mais la diffĂ©rence rĂ©side dans les recours lĂ©gaux dont elles disposent, et dans les projets de sociĂ©tĂ© qu’elles dĂ©fendent. Les rĂ©seaux sociaux servent Ă  la fois d'outils de soft power et de renseignement, ce que les gouvernements comprennent bien. Mais lĂ  oĂą les rĂ©gimes libĂ©raux des dĂ©mocraties, avec leurs lois anti-censure ou favorisant la libertĂ© d'entreprise, limitent l'interdiction des entreprises chinoises en Europe et aux États-Unis, le rĂ©gime de la RĂ©publique Populaire de Chine facilite l'interdiction des entreprises occidentales en Chine.

Qu’est-ce qu’impliquerait l’interdiction de TikTok au motif de sa dĂ©tention par une sociĂ©tĂ© chinoise pour le marchĂ© transnational des mĂ©dias sociaux ?

Interdire TikTok au nom de sa dĂ©tention par une sociĂ©tĂ© chinoise, dans le contexte transactionnel des rĂ©seaux sociaux, aurait des consĂ©quences notables : l'impact Ă©conomique, tout d’abord, ne serait pas nĂ©gligeable, car TikTok est un annonceur important dont la disparition s'accompagnerait de pertes d'emploi et d’une diminution de l'activitĂ© Ă©conomique ; de nombreuses TPE et PME pourraient rencontrer des difficultĂ©s Ă  trouver une audience, faute des services de ciblage offerts par la plateforme. On estime que TikTok gĂ©nère 900 millions d'euros de ventes en France et plusieurs milliards de dollars aux États-Unis.

Enfin, il ne faudrait pas minimiser l'impact politique - cela risquerait d'exacerber les rivalités sino-américaines, ni symbolique - le signal renvoyé sur la liberté d’expression en Europe.

On estime que TikTok génère 900 millions d'euros de ventes en France et plusieurs milliards de dollars aux États-Unis.

Dans quelle mesure peut-on considĂ©rer que la menace sĂ©curitaire constitue un prĂ©texte pour favoriser des intĂ©rĂŞts en rĂ©alitĂ© Ă©conomique, gĂ©opolitique voire idĂ©ologique (TikTok, c’est un certain modèle de sociĂ©tĂ©, un certain type de contenus qui sont mis en avant, et c’est en tant qu’application "rĂ©crĂ©ative" que l’application est interdite aux fonctionnaires français ) ?

Sur le plan économique, interdire TikTok ou forcer son rachat par un entrepreneur américain renforcerait l'économie américaine (davantage que cela ne profiterait aux Européens), en confortant la puissance de groupes tels que Meta ou Twitter, ou en favorisant la constitution d’un nouveau mastodonte, dans des logiques de concurrence où l’Europe serait en position de faiblesse.

D'un point de vue géopolitique, cela permettrait aussi aux États-Unis de renforcer leur avantage sur la Chine en matière de collecte de données, manne indispensable pour l'entraînement des algorithmes d'intelligence artificielle.

Enfin, sur le plan idéologique, cela signifierait se couper des possibilités d'une ingérence chinoise, toujours dans ce contexte de rivalité.

Face aux accusations françaises et europĂ©ennes, quelle est la rĂ©ponse de TikTok, via notamment son directeur des Affaires publiques en France Éric Garandeau, ancien prĂ©sident du CNC ?

À chacune de ses interventions, Éric Garandeau œuvre à faire ressortir la bonne foi de TikTok et sa volonté à travailler en accord avec les régulations et à se soumettre aux règlements.

Le 8 juin 2023, auditionnĂ© par une commission d'enquĂŞte au SĂ©nat, Éric Garandeau a d'abord prĂ©sentĂ© la structure de TikTok France, qui est supervisĂ©e par la structure du Royaume-Uni, elle-mĂŞme sous l'Ă©gide de ByteDance Limited, enregistrĂ©e aux Ă®les CaĂŻmans : ceci afin de tĂ©moigner de la distance qui existe avec la sociĂ©tĂ© mère chinoise. Il a Ă©galement prĂ©sentĂ© ses entrepĂ´ts de donnĂ©es basĂ©s en Irlande (comme c'est le cas pour Meta et Twitter) et a soulignĂ© le respect de toutes les lĂ©gislations europĂ©ennes en termes de RGPD.

Il a ensuite exposĂ© les externalitĂ©s Ă©conomiques positives gĂ©nĂ©rĂ©es par TikTok pour les Ă©conomies europĂ©ennes : rĂ©munĂ©ration des influenceurs, des crĂ©ateurs de contenus et des artistes, possibilitĂ© offerte aux PME de rencontrer leur marchĂ© et de promouvoir leurs services.

Il a aussi étayé les nombreux travaux entrepris par TikTok, ses engagements à la fois globaux pour la prévention de l'addiction aux réseaux sociaux et à la désinformation, mais aussi ses engagements locaux pour l'aide à la création de contenu dans des zones plus défavorisées.

Éric Garandeau œuvre à faire ressortir la bonne foi de TikTok et sa volonté à travailler en accord avec les régulations et à se soumettre aux règlements.

Dans ce contexte, on imagine aisément quels arguments seraient ceux de TikTok s’il devait répondre en justice à son interdiction : son comportement vertueux, son respect des règlements européens, les risques d’atteinte à la liberté de choix, à la propriété privée et à la liberté d'entreprendre dont se rendrait coupable l’Europe

La lĂ©galitĂ© de la loi Protecting Americans From Foreign Adversary Controlled Applications Act ("protĂ©ger les AmĂ©ricains d’applications contrĂ´lĂ©es par des adversaires Ă©trangers") est attaquĂ©e par TikTok. Une loi semblable, portĂ©e en 2020 par Donald Trump, avait Ă©tĂ© suspendue au motif qu’elle ne respectait pas la libertĂ© d’expression. La procĂ©dure lancĂ©e par TikTok aux États-Unis a-t-elle des chances d’aboutir de nouveau ?

En 2020, le Congrès n’avait pas Ă©tĂ© unanime et avait invalidĂ© cette interdiction au nom de la libertĂ© d'expression. La situation actuelle diffère de celle de 2020 : cette fois-ci, le SĂ©nat et la Chambre des reprĂ©sentants se sont accordĂ©s pour interdire TikTok.

TikTok dispose donc désormais de douze mois pour trouver un repreneur, faute de quoi le réseau sera interdit aux États-Unis. Pour l’instant, le milliardaire Frank McCourt a lancé un consortium afin d’être l’éventuel repreneur de TikTok. TikTok pourrait tenter de faire suspendre cette décision devant les tribunaux afin de gagner du temps.

Il semble difficile de prédire avec certitude si cette interdiction a une chance d'aboutir. Tout d'abord, 2024 est une année électorale aux États-Unis, et le contexte politique américain pourrait évoluer. Ensuite, de nombreuses entreprises américaines utilisent TikTok pour atteindre leurs clients ; des activités de lobbying pourraient donc tendre à défendre le réseau. Par ailleurs, alors que l'argumentaire juridique invoque des principes au cœur de la constitution américaine, une menace sur la sécurité nationale semble illusoire. Enfin, l'opinion publique accueille très mal l'idée d'une interdiction, car TikTok compte plus de 150 millions d'utilisateurs aux États-Unis.

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright image : Lionel BONAVENTURE / AFP

 

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