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Tech en Europe - MarchĂ© fragmentĂ©, culture entrepreneuriale dĂ©faillante, politique industrielle, concurrence et financements : distinguer mythes et rĂ©alitĂ©s 

Tech en Europe - Marché fragmenté, culture entrepreneuriale défaillante, politique industrielle, concurrence et financements : distinguer mythes et réalités 
 Gilles Babinet
Auteur
Ancien conseiller sur les questions numériques
 Olivier Coste
Auteur
Entrepreneur
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notre sĂ©rie 
Quand l'Europe se réveillera...

Dans nos trois prĂ©cĂ©dents articles, nous avons mis en Ă©vidence les retards croissants de l’Europe en matière de technologies numĂ©riques, face Ă  une domination amĂ©ricaine qui se maintient, et Ă  une Chine qui ne cesse de progresser. Nous avons notamment soulignĂ© le rĂ´le critique du coĂ»t de l'Ă©chec propre Ă  l'Europe, qui pĂ©nalise l’investissement Ă  risque Ă©levĂ©, pourtant nĂ©cessaire aux rĂ©volutions industrielles en cours. En consĂ©quence, nous avons montrĂ© la dangereuse spĂ©cialisation de l’Europe sur les technologies matures de la rĂ©volution industrielle (1880-1920). Enfin, nous avons Ă©voquĂ© l’inadaptation relative du système d’enseignement supĂ©rieur français pour l’innovation. 

Dans ce quatrième article, nous nous intĂ©ressons aux autres causes du retard europĂ©en, telles qu’elles sont souvent invoquĂ©es par nos responsables politiques ou Ă©conomiques. Ces causes ont parfois l’air insurmontables et gĂ©nèrent dĂ©couragement et dĂ©faitisme, souvent sans raison. Nous avancerons ainsi, sans tabou, en vue de fournir aux dĂ©cideurs europĂ©ens les moyens de politiques efficaces pour que l’Europe revienne progressivement au premier plan des rĂ©volutions industrielles en cours et Ă  venir. 

La culture entrepreneuriale

On attribue rĂ©gulièrement les retards europĂ©ens Ă  une culture averse au risque, en opposition prĂ©sumĂ©e Ă  une culture nord-amĂ©ricaine beaucoup plus entrepreneuriale, favorable Ă  l'innovation technologique et Ă  la crĂ©ation de start-ups. Cette explication, par trop hâtive et caricaturale, nous paraĂ®t fragile. 

Tout d'abord, l'Europe est Ă  l'origine de presque toutes les innovations technologiques que le monde a connues depuis le XVème siècle jusqu’au dĂ©but du XXème siècle. Les première et deuxième rĂ©volutions industrielles ont dĂ©marrĂ© au Royaume Uni, en France et en Allemagne. Historiquement, s'il y a un environnement culturel favorable Ă  l'innovation, c'est bien l'Europe ! Or les religions, les systèmes Ă©ducatifs, les aspirations profondes des EuropĂ©ens ont-ils changĂ© du tout au tout entre 1900 et 2000 ? Sans ĂŞtre sociologues, cela nous semble peu crĂ©dible. 

Ensuite, la pratique des groupes amĂ©ricains montre le poids de la culture du "process" et de la règle pour la très grande majoritĂ© des Ă©quipes, alors que les salariĂ©s EuropĂ©ens paraissent autonomes, dĂ©brouillards et innovants. La culture hippie des annĂ©es 1960 et 1970 autour de San Francisco est une exception par rapport Ă  "Corporate America". Si elle a jouĂ© un rĂ´le moteur dans le dĂ©marrage de la Silicon Valley, c'est plutĂ´t comme "contre-culture", en s'opposant Ă  la culture dominante amĂ©ricaine de la CĂ´te Est. 

Enfin, comme exposé dans notre premier article, 50 ans de lois contraignant les restructurations en Europe ont certainement eu un impact sur les comportements des Européens. Les jeunes ingénieurs auxquels les grands groupes européens interdisent l'investissement à risque élevé deviennent 20 ans plus tard des dirigeants prudents. Mais ce n’est que la conséquence économique du droit des restructurations, qui crée des habitudes, des pratiques, des modes de fonctionnement, mais certainement pas une culture profonde et séculaire. Ainsi, rien de fatal, cela peut changer !

En bref, tant que les investissements à fort risque ne sont pas rentables en Europe, nul besoin d'invoquer une cause culturelle pour expliquer nos retards en Tech. Commençons par restaurer la rentabilité des investissements, et nous verrons si le dynamisme des Européens ne renaît pas tout naturellement !

La fragmentation du marché européen

On invoque régulièrement la grande taille du marché américain face à la fragmentation du marché européen. C'est l'argument du président de la République Emmanuel Macron lors du débat présidentiel du 20 avril 2022 : "il faut un vrai marché unique du numérique". La principale raison de la faiblesse de l'Europe en Tech serait l'absence d'un large marché intérieur similaire aux marchés américains ou chinois. Les acteurs européens seraient défavorisés par rapport à leurs concurrents.

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C'est une rĂ©alitĂ© pour les applications de la Tech, dans les secteurs rĂ©gulĂ©s de la banque, de la santĂ© ou de la mobilitĂ©, sur lesquels sont positionnĂ©s Doctolib ou Blablacar. Mais cette explication est beaucoup moins pertinente pour les technologies clefs de la Tech, comme les semiconducteurs, les logiciels, le cloud, l'intelligence artificielle, les tĂ©lĂ©coms, le calcul quantique : le marchĂ© est mondial, les produits sont les mĂŞmes de Seattle Ă  Munich ou Singapour, il n'y a gĂ©nĂ©ralement ni barrière douanière, ni rĂ©glementation technique freinant les Ă©changes, ni coĂ»ts de transports significatifs. 

RĂ©alitĂ© des marchĂ©s de la "Deep Tech": un monde global, sans frontières douanières ou rĂ©glementaires ni coĂ»ts de transport, avec les exceptions de la Chine (protectionnisme chinois et embargos amĂ©ricains), et des pays sous sanctions de l'ONU ou du G7 (Russie, CorĂ©e du Nord, Cuba...).

L'illustration frappante de cette situation est la Tech israélienne. Sans marché intérieur significatif (9 millions d'habitants), la Tech israélienne est au meilleur niveau mondial, avec une R&D entièrement réalisée en Israël et un déploiement commercial aux US dès les premières étapes des startups puis très vite dans le monde entier.

Seules les politiques rĂ©centes de quasi guerre froide de la Chine et des US recrĂ©ent des barrières en Tech, mais cette situation est rĂ©cente et ne peut pas ĂŞtre la cause de notre dĂ©clin depuis 30 ans. 

Ainsi, autant le MarchĂ© Commun (1957) puis le MarchĂ© IntĂ©rieur (1986) ont Ă©tĂ© des Ă©tapes majeures de la construction europĂ©enne et ont permis des succès rĂ©els pour les industriels europĂ©ens (automobile, agroalimentaire, chimie, pharmacie…), autant le "marchĂ© unique du numĂ©rique" n'est pas une solution miracle pour relancer la Tech europĂ©enne. C'est une approche pertinente pour les applications de la Tech. Mais il ne faut pas en attendre un remède au retard croissant de l'Europe dans les technologies clefs de la Tech, moteur de cette rĂ©volution industrielle. 

Si l'Europe est actuellement un marché peu propice à l'innovation, c'est moins sa fragmentation qui est en cause que la réticence des grands groupes européens à prendre des risques sur les idées innovantes des startups.

Si l'Europe est actuellement un marchĂ© peu propice Ă  l'innovation, c'est moins sa fragmentation qui est en cause que la rĂ©ticence des grands groupes europĂ©ens Ă  prendre des risques sur les idĂ©es innovantes des startups. En effet, le coĂ»t des restructurations en cas d'Ă©chec anesthĂ©sie l'appĂ©tit des grands groupes europĂ©ens (les banques, les assurances, les constructeurs automobiles ou aĂ©ronautiques…) Ă  embaucher des Ă©quipes pour tester les innovations encore incertaines des startups europĂ©ennes. Il est donc souvent plus facile de trouver des clients aux États-Unis qu'en Europe, mĂŞme quand on est basĂ© Ă  Paris ou Ă  Munich. C'est lĂ  que se trouve le cĹ“ur du problème, et qu'une solution doit ĂŞtre envisagĂ©e en prioritĂ©. 

L'Europe peut redevenir un champion mondial de la Tech sans effort majeur d'intĂ©gration europĂ©enne, sans hypothĂ©tique "marchĂ© unique du numĂ©rique". Pas de handicap insurmontable, pas de fatalitĂ© de la fragmentation !

Le financement des startups 

La faiblesse de la Tech en Europe est souvent attribuée à un manque de capitaux, à une présence insuffisante d'investisseurs, à l'absence de fonds de pension européens, à une industrie financière moins développée en Europe qu'aux États-Unis.

En première analyse, cette explication est solide. Du point de vue de l'entrepreneur, la diffĂ©rence entre l'Europe et les États-Unis est frappante. En Europe, l'entrepreneur est Ă  la recherche de fonds. Aux États-Unis, ce sont les fonds qui recherchent les entrepreneurs. 

On cite également, parmi les causes expliquant la faiblesse européenne du capital-risque, l'absence de fonds de pension disposant "d'épargne longue", c'est-à-dire de fonds pouvant être investis pendant 10 ans ou plus, sans obligation de liquidité. L'assurance-vie française ou les autres formes classiques d'épargne ont des exigences de liquidité incompatibles avec l'investissement dans des startups. Il semble que la mise en place de fonds de pension suédois, il y a une quinzaine d'années, avec une obligation d'investir les trois quarts des sommes en Suède, soit à l'origine du relatif succès des startups suédoise ces dernières années.

Ainsi, sur le court terme, la relative faiblesse de l'industrie européenne des capitaux est une explication valable des retards de la Tech en Europe. Mais cette explication est moins évidente sur le moyen terme.

En effet, l'essentiel des sommes investies dans les startups est d'origine privée. Contrairement aux fonds publics, ces sommes n’ont pas de nationalité. Les fonds américains mettent en place des équipes importantes à Londres ou dans d’autres capitales européennes pour profiter des opportunités d’investissement en Europe. Plus étonnant, ce sont des fonds de capital-risque américains qui sont à l'origine du boom de la Tech en Chine, par des investissements réalisés à la fin des années 1990 dans Alibaba, Tencent, Baidu ou Xiaomi, puis par l'installation de nombreux fonds US en Chine au milieu des années 2000. TikTok est issu d’un financement initial par le fonds américain Sequoia.

Sur le court terme, la relative faiblesse de l'industrie européenne des capitaux est une explication valable des retards de la Tech en Europe. Mais cette explication est moins évidente sur le moyen terme.

Les investissements des épargnants et des fonds institutionnels cherchent avant tout la rentabilité, indépendamment de la nationalité. Le capital est mobile.

Si la Tech europĂ©enne avait une rentabilitĂ© similaire Ă  celle des États-Unis, sur le moyen terme, l'industrie mondiale des capitaux se mettrait en place en Europe au mĂŞme niveau qu'aux États-Unis, avec la mĂŞme profondeur et la mĂŞme spĂ©cialisation. Bien sĂ»r, il faut 5 ans environ pour mettre en place une Ă©quipe solide d’investisseurs dans un nouveau pays. Mais depuis plus de 30 ans, l'Europe est loin derrière les États-Unis. Pourquoi ?

La rentabilitĂ© Ă©levĂ©e des fonds amĂ©ricains est tirĂ©e par les "exits", c'est-Ă - dire la cession des startups de leurs portefeuilles par des mises en bourse ("IPO") ou par des acquisitions par des grands groupes. Les valeurs des exits en Europe sont pĂ©nalisĂ©es par l'absence de champions europĂ©ens, d'une part (voir les causes dans le premier article), et par la prise en compte des risques de restructuration par les acquĂ©reurs d'autre part (voir explication dĂ©taillĂ©e dans le livre "L'Europe, la Tech et la Guerre"). Jamais l'Europe n'a connu d'exits aux valeurs aussi Ă©levĂ©es que celles de WhatsApp (19 milliards de $), Slack (27 mds), ou LinkedIn (26 mds). Les fonds europĂ©ens sont donc moins rentables, et attirent moins d’investissements que les fonds amĂ©ricains. Trois fois moins. 

En France, les startups ont levĂ© 11 mds d’euros en 2021. Pour ĂŞtre au niveau d'attractivitĂ© des États-Unis par habitant, le tissu de startups françaises aurait dĂ» lever 60 mds. Tel doit ĂŞtre notre objectif. Il est rĂ©aliste si on traite la question de la rentabilitĂ© des investissements en Tech, notamment en arrĂŞtant de sanctionner l'Ă©chec. 

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La question du financement de l'innovation est essentielle et mĂ©rite toute l'attention des gouvernements. Les montants nĂ©cessaires sont hors de portĂ©e des États ou des structures publiques comme l'Union europĂ©enne. Il est crucial pour l'Europe de trouver comment attirer des centaines de milliards d’euros chaque annĂ©e dans la R&D en Tech, et amener l’innovation europĂ©enne au mĂŞme niveau que les US ou la Chine. L'Ă©limination du coĂ»t de l'Ă©chec est une première Ă©tape nĂ©cessaire. 

La politique de concurrence européenne

La politique de concurrence europĂ©enne est souvent accusĂ©e d'ĂŞtre responsable de nos faiblesses en Tech. Bloquant les fusions, elle empĂŞcherait la constitution de champions europĂ©ens, alors que les Google et Amazon ne sont jamais freinĂ©s par l'administration amĂ©ricaine. ContrĂ´lant les aides publiques de manière tatillonne, elle empĂŞcherait les industriels europĂ©ens de lutter Ă  armes Ă©gales avec leurs concurrents amĂ©ricains ou chinois abreuvĂ©s d’aides publiques. Les lois rĂ©centes du Congrès amĂ©ricain, le CHIPS Act et l'IRA, seraient de parfaits exemples de cette concurrence dĂ©loyale. 

L'hypothèse selon laquelle le contrĂ´le des concentrations ou les règles antitrust seraient Ă  l'origine des retards europĂ©ens ne tient donc pas. 

Il y a du vrai dans ces critiques, mais la rĂ©alitĂ© est plus complexe. Dans la Tech, il est difficile de trouver un exemple de fusion interdite par la Commission europĂ©enne qui aurait empĂŞchĂ© la crĂ©ation d’un champion. Les rapprochements avortĂ©s d'opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©coms europĂ©ens sont des exemples classiques mais peu pertinents, car ces acteurs historiques n'ont plus depuis longtemps la capacitĂ© d’innovation des GAFAMs, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. 

Ă€ l'inverse, les fusions entre Alcatel, Lucent, Nortel, Siemens et Nokia ont Ă©tĂ© approuvĂ©es sans difficultĂ© majeure, crĂ©ant un champion mondial. L'hypothèse selon laquelle le contrĂ´le des concentrations ou les règles antitrust seraient Ă  l'origine des retards europĂ©ens ne tient donc pas. 

Dans le domaine des aides d'État, il est vrai qu'il y a un consensus historique entre la Commission et les États-membres sur l’approbation facile des aides Ă  la recherche amont, et le contrĂ´le systĂ©matique des aides au dĂ©veloppement industriel aval. Au vu des montants apportĂ©s par les États-Unis et la Chine Ă  leurs champions nationaux de la Tech, ce consensus mĂ©riterait d'ĂŞtre rĂ©visĂ©. Cela ne semble pas hors de portĂ©e, il "suffirait" d’un consensus au Conseil europĂ©en pour que cette politique change, et les circonstances (guerre en Ukraine, course aux aides entre États-Unis et Chine) sont favorables Ă  une telle Ă©volution. 

Mais il ne faut pas exagĂ©rer l'impact de ces changements, mĂŞme s'ils sont souhaitables et utiles. Tout d'abord, les montants Ă  investir (200 mds de R&D par an) sont totalement hors de portĂ©e des États membres ou de l'Union europĂ©enne, et mĂŞme des autoritĂ©s amĂ©ricaines. Le tableau suivant montre que l'effort considĂ©rable, de 280 milliards sur 10 ans, adoptĂ© en aoĂ»t dernier par le Congrès amĂ©ricain pour "contrer la Chine", ne reprĂ©sente qu'une faible part de l'investissement annuel des entreprises amĂ©ricaines. C'est encore plus vrai des financements de la DARPA, l'agence d'innovation du ministère de la DĂ©fense amĂ©ricain. 

Les subventions publiques en Europe (Union et Etats-membres) ne sont pas Ă  un niveau très diffĂ©rent des subventions amĂ©ricaines. En revanche, l'investissement des entreprises est 5 fois infĂ©rieur. C'est lĂ  que le problème essentiel rĂ©side.

 

Ă€ l'Ă©chelle du PIB français, les efforts de soutien publics en place sont dĂ©jĂ  au bon niveau. Contrairement aux idĂ©es reçues, l'Europe n'a pas Ă  rougir du niveau de ses soutiens publics. C’est au niveau des investissements privĂ©s que le dĂ©calage est majeur (1 Ă  5) et doit ĂŞtre traitĂ© en prioritĂ©. Seuls les investisseurs privĂ©s sont capables des efforts pour redonner de l'Ă©lan Ă  la Tech europĂ©enne. Pour attirer les sommes nĂ©cessaires, arrĂŞter de pĂ©naliser l'Ă©chec aurait beaucoup plus d'impact qu'une modification des règles de concurrence europĂ©ennes, objet de consensus politique facile en France mais dont le potentiel Ă©conomique est beaucoup moins Ă©vident qu'il n’y paraĂ®t. 

L'absence de politique industrielle gaullienne

La France a la nostalgie des politiques industrielles lancĂ©es dans les annĂ©es 1960 et 1970 par De Gaulle, Pompidou et Giscard, dans des secteurs variĂ©s comme le nuclĂ©aire, le TGV, les tĂ©lĂ©coms fixes, Airbus et Ariane. Souvent, le retard de la Tech europĂ©enne est attribuĂ© Ă  l'absence de politique industrielle Ă©quivalente, que ce soit Ă  l'Ă©chelle française ou europĂ©enne. L'avance amĂ©ricaine serait le fruit de politiques industrielles Ă©quivalentes, menĂ©es sous couvert des programmes de dĂ©fense. 

LĂ  encore, la rĂ©alitĂ© est plus complexe. Les politiques industrielles, pilotĂ©es par un gouvernement, organisant des marchĂ©s protĂ©gĂ©s, des champions industriels nationaux, des subventions massives, est une organisation lĂ©gitime Ă  deux conditions. La première est que les technologies soient dĂ©jĂ  prouvĂ©es, comme c'Ă©tait le cas des programmes gaulliens qui visaient Ă  rattraper les 30 ans d’avance technologique des États-Unis au sortir des deux guerres mondiales. Mais ce n'est pas une politique adaptĂ©e pour susciter les innovations de rupture, largement imprĂ©visibles, qu'ont Ă©tĂ© Intel, Apple, Microsoft, Cisco, Qualcomm, Google, Facebook, Amazon, Uber et Salesforce, Alibaba, Tencent et TikTok depuis 50 ans. 

En ce qui concerne les innovations de rupture, le rĂ´le des acteurs publics doit se situer en amont, en crĂ©ant un cadre favorable Ă  la recherche, voire en synchronisant les travaux de recherche par des aides appropriĂ©es, comme le font diffĂ©rentes agences amĂ©ricaines comme la National Science Foundation (NSF), l'Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA), la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), la National Aeronautics and Space Administration (NASA), dont les mĂ©thodes d’intervention consistent Ă  maximiser le levier de mobilisation d’argent privĂ© Ă  partir de leurs budgets respectifs. 

En ce qui concerne les innovations de rupture, le rôle des acteurs publics doit se situer en amont, en créant un cadre favorable à la recherche.

La deuxième condition est que le marchĂ© "protĂ©gĂ©" soit de taille suffisante pour crĂ©er des acteurs compĂ©titifs au niveau mondial. C'Ă©tait possible avec le marchĂ© français dans les annĂ©es 1960. Mais l'ouverture et le dĂ©veloppement de continents entiers (Europe de l'Est, Chine, Inde, Afrique…) depuis lors a changĂ© le poids relatif du marchĂ© français par rapport au marchĂ© mondial. Seule une politique Ă  l'Ă©chelle europĂ©enne aurait aujourd'hui un impact industriel crĂ©dible. Et il reste Ă  construire les Ă©quilibres politiques qui donneraient Ă  la Commission europĂ©enne la lĂ©gitimitĂ© pour imposer une politique industrielle aux États et aux industriels europĂ©ens. Par exemple, une telle politique industrielle europĂ©enne voudrait que l’on impose aux opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©coms europĂ©ens une prĂ©fĂ©rence en faveur des deux industriels scandinaves, Ericsson et Nokia. Mais les hausses de prix induites sur les abonnements tĂ©lĂ©phoniques seront-elles bien acceptĂ©es en France, en Allemagne et en Italie ? C'Ă©tait politiquement impensable il y a 20 ans, c’est devenu envisageable car les circonstances gĂ©opolitiques, les guerres Ă  nos portes, la confrontation USA - Chine sont des Ă©lĂ©ments favorables Ă  une telle Ă©volution. 

De telles politiques industrielles sont Ă  l'origine de bien des rattrapages chinois depuis 1990, en particulier l'Ă©mergence de Huawei comme leader mondial des tĂ©lĂ©coms. Elles seraient parfaitement lĂ©gitimes au niveau europĂ©en pour assurer le rattrapage du continent sur des technologies prouvĂ©es comme le semiconducteur, le cloud ou les tĂ©lĂ©coms. 

En revanche, il ne faut pas espĂ©rer l'Ă©mergence de nouvelles innovations de ruptures capables de crĂ©er de nouveaux Google ou Amazon sur des sujets encore inconnus aujourd’hui. Pour cela, il faut arrĂŞter de sanctionner l'Ă©chec et de pĂ©naliser la prise de risque. 

Tous ces sujets, complexes et souvent passionnels, et d'autres encore, comme la rĂ©glementation tatillonne, les charges sociales et la fiscalitĂ©, la DARPA… sont analysĂ©s en dĂ©tail dans le livre d'Olivier Coste, "L'Europe, la Tech et la Guerre", avec des exemples concrets des deux cĂ´tĂ©s de l'Atlantique et des recommandations sur la meilleure manière d’utiliser ces politiques au service de la Tech europĂ©enne. 

Mais le principal message est optimiste : il n'y a aucune fatalitĂ© face aux retards europĂ©ens.

 

Toutes les données sont issues de l'ouvrage L'Europe, la Tech et la Guerre, par Olivier Coste.

 

Copyright image : ThisIsEngineering /Pexels

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