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Système europĂ©en d’échange des donnĂ©es : quels enjeux pour la santĂ© ?

Système européen d’échange des données : quels enjeux pour la santé ?
 Laure Millet
Auteur
Experte Associée - Santé

La Commission européenne vient de présenter une série de recommandations pour la création d’un système sécurisé qui permettra d’ici 2021 aux citoyens d’accéder à leur dossier de santé informatisé dans tous les États membres de l’Union européenne. L’objectif est de faciliter l’accès des citoyens européens à leurs données de santé où qu’ils se trouvent dans l'UE, d’améliorer le suivi médical et de rendre plus efficace la prise en charge en cas d’urgence. Laure Millet, chargée d’études - Programme Santé à l’Institut, présente les enjeux d’un tel système.

Des pays européens plus ou moins avancés en matière de dossier médical numérique

En France, le Dossier Médical Partagé (DMP) a été officiellement lancé en novembre 2018. D’après le site de l’Assurance Maladie, c’est un carnet de santé numérique qui conserve, centralise et sécurise toutes les informations de santé des patients (remboursements, pathologies, traitements, compte-rendu de consultation et d’hospitalisation, résultats d’examens, etc.). L’idée du DMP n’est pas nouvelle : elle a été lancée en 2004 pour une potentielle mise en oeuvre en 2007, mais fut délaissée par la suite. Après un certain retard, la France semble donc se rattraper ; en avril 2019, cinq millions de Français ont créé leur DMP. Qu’en est-il dans les autres pays de l’UE ?

Les pays du Nord de l’Europe sont très avancés en la matière : la Finlande, la Suède, le Danemark et l’Estonie sont des pionniers de la numérisation de leur administration. Services en ligne, carte d’identité connectée, la quasi-totalité des citoyens passent désormais par internet pour leurs démarches administratives. Il en est de même pour les services de santé. Par exemple, un Estonien qui se rend à l’hôpital présente seulement sa carte d’identité, sur laquelle toutes ses informations sont regroupées (dont sa carte de sécurité sociale), ce qui permet au médecin d’accéder rapidement aux dossiers médicaux de ses patients puisque toutes les données y sont centralisés.

Le Dossier Médical Partagé est un carnet de santé numérique qui conserve, centralise et sécurise toutes les informations de santé des patients.

Au Danemark, l’initiative Medcom a Ă©tĂ© lancĂ©e en 1994 : c’est un rĂ©seau national de donnĂ©es de santĂ©, avec un portail internet qui rassemble et distribue les donnĂ©es mĂ©dicales entre les professionnels de santĂ© et les citoyens. Ainsi, depuis 2004, chaque Danois possède un dossier mĂ©dical en ligne contenant toutes ses prescriptions. L’objectif est que chaque professionnel de santĂ© puisse disposer de l’historique mĂ©dical complet du patient, ce qui permet un gain de temps non nĂ©gligeable dans la prise en charge. 95 % des mĂ©decins l’utilisent. 

La Suède a adopté dès 2006 une stratégie nationale en matière de e-santé. Le dossier médical suédois (NPÖ) est accessible aux intervenants autorisés, et n’importe quel système informatique existant peut s’y connecter.

Dans le sud de l’Europe, en Espagne, la rĂ©gion de l’Andalousie a lancĂ© le programme Diraya qui a pour but d’assurer la continuitĂ© des soins en harmonisant les informations pour qu’elles soient accessibles Ă  tous, patients comme mĂ©decins. Un dossier mĂ©dical unique a Ă©tĂ© mis en place et les informations sont centralisĂ©es sur des sites spĂ©cialisĂ©s. Plus de 90 % de la population andalouse est couverte par ce dispositif et cela a permis d’économiser plusieurs millions d’euros. 

Un accès aux soins facilité pour les patients européens, où qu’ils se trouvent

Un système europĂ©en d’échange des donnĂ©es de santĂ© comporterait de nombreux avantages ; cela permettrait une mobilitĂ© plus simple des citoyens europĂ©ens d’un pays Ă  un autre, sans qu’ils aient Ă  se prĂ©occuper de leurs ordonnances ou traitements mĂ©dicaux en cours. Par ailleurs, dans la cadre d’une prise en charge aux urgences Ă  l’étranger, le dossier patient serait accessible plus rapidement. Celui-ci pourra donc ĂŞtre pris en charge de façon plus rapide et sĂ©curisĂ©e, et obtenir des soins adaptĂ©s. 

Actuellement, la Carte Européenne d’Assurance Maladie ne permet pas d’accéder à son dossier médical mais seulement d’être remboursé en cas de soins non prévus prodigués dans l’Union européenne. De plus, elle n’est valable que deux ans. Ceci est peu pratique pour les citoyens souhaitant s’expatrier sur une longue durée, voyageant régulièrement ou encore pour les patients atteints de maladies chroniques, qui nécessitent un suivi régulier, même lorsqu’ils sont à l'étranger.

La Finlande et l’Estonie, dont les citoyens respectifs voyagent beaucoup entre les deux pays, ont dĂ©cidĂ© d’instaurer un partage de leurs fichiers santĂ© en version Ă©lectronique (e-dossiers), car sans un tel système, un Finnois dĂ©mĂ©nageant en Estonie (ou inversement) pouvait voir ses donnĂ©es mĂ©dicales perdues. Ce projet est appelĂ© l’eHealth Digital Service Infrastructure (eHDSI) et gagnerait Ă  se dĂ©velopper dans toute l’Union europĂ©enne sur le mĂŞme modèle. 

Pour que ce système européen puisse voir le jour, il est nécessaire que les données soient toutes harmonisées et regroupées au sein d’une même base.

Cependant, pour que ce système europĂ©en puisse voir le jour, il est nĂ©cessaire que les donnĂ©es soient toutes harmonisĂ©es et regroupĂ©es au sein d’une mĂŞme base. C’est le cas Ă  l’échelle nationale en France, car notre système de santĂ© est centralisĂ© et les donnĂ©es des patients sont recueillies par un seul agent, l’Assurance Maladie, mais ce n’est pas le cas chez tous nos voisins europĂ©ens. Par exemple en Allemagne, il n’est pas obligatoire de souscrire au système d’assurance maladie public ; les citoyens peuvent choisir de souscrire Ă  un système d’assurance privĂ©. De plus, les dossiers mĂ©dicaux sont diffĂ©rents d’un Länder Ă  l’autre. Les donnĂ©es ne sont donc pas regroupĂ©es de la mĂŞme façon, ni centralisĂ©es. 

L’enjeu de la confidentialité des données de santé

Si un système europĂ©en des donnĂ©es mĂ©dicales devait voir le jour, il devra ĂŞtre tout Ă  fait en accord avec le Règlement GĂ©nĂ©ral sur la Protection des DonnĂ©es (RGPD) : entrĂ© en vigueur le 25 mai 2018, il protège les donnĂ©es Ă  caractère personnel tout en renforçant et unifiant la protection des donnĂ©es pour les individus au sein de l'Union europĂ©enne. 

Dans la majorité des pays ayant mis en place des Dossiers Médicaux Partagés, le patient peut choisir qui peut accéder ou non à ses données, qui restent donc protégées. De plus, les accès et actions opérées sur le DMP sont tracées, ce qui permet au patient de vérifier qui a accédé à son dossier. Si un professionnel de santé violait ces règles, il serait donc sanctionné par le RGPD (sanctions financières voire poursuites pénales).

Le modèle europĂ©en d’échange des donnĂ©es de santĂ© pourrait donc s’inspirer des règles mises en place en France, afin de protĂ©ger les donnĂ©es rĂ©coltĂ©es via les dossiers mĂ©dicaux numĂ©riques. Les donnĂ©es mĂ©dicales du patient doivent rester confidentielles, conformĂ©ment au secret mĂ©dical, mais elles pourraient avoir vocation Ă  ĂŞtre partagĂ©es, dans l’anonymat, entre les hĂ´pitaux europĂ©ens Ă  des fins de recherche : en effet, avec un plus grand nombre de donnĂ©es, les professionnels pourront comparer leurs pratiques et dĂ©velopper de nouvelles innovations. 

Ce système pourrait aboutir Ă  un "marchĂ© unique" des donnĂ©es de santĂ© en Europe, ce qui serait bĂ©nĂ©fique aux patients, en termes d’avancĂ©es mĂ©dicales et thĂ©rapeutiques. Ă€ cette fin, une campagne de sensibilisation est nĂ©cessaire au niveau europĂ©en, comme le proposait l’Institut Montaigne pour le DMP national en 2010 dans son Ă©tude intitulĂ©e RĂ©ussir le DMP, afin que les citoyens soient informĂ©s et que ce système puisse ĂŞtre gĂ©nĂ©ralisĂ©. 

Enfin, comme le préconisait également l’Institut Montaigne dans l’étude pré-citée, il semble nécessaire d’inciter financièrement les acteurs européens à prendre part à cet échange de données, grâce à des taux de remboursements plus élevés pour les médecins ou une baisse des cotisations d’assurance complémentaire pour les patients.

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