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Syrie : offensive sur Idlib suspendue, un avion russe abattu dans le ciel syrien

Syrie : offensive sur Idlib suspendue, un avion russe abattu dans le ciel syrien
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le 17 septembre, à Sotchi, après quatre heures d’entretiens, le président Poutine et son homologue turc, M. Erdogan, annonçaient qu’ils s’étaient mis d’accord pour éviter l’ "offensive programmée" (russo-syrienne) contre Idlib. Le soir même, un Iliouchine II-20 était abattu au-dessus de Lattaquié, non loin de la base russe de Hmeimein, par des missiles S-200 (de fabrication russe) tirés – par erreur peut-on supposer - par la DCA syrienne.

Pourquoi M. Poutine et M. Erdogan ont-ils pu s’entendre à Sotchi alors que quelques jours plus tôt, lors de la rencontre de Téhéran (avec M. Rouhani), les deux hommes avaient au contraire affiché leur désaccord ?

Une première raison tient au fait que le prĂ©sident turc s’en est tenu Ă  sa position– condamnation d’une Ă©ventuelle offensive syrienne appuyĂ©e par la Russie contre l’enclave d’Idlib – et a menacĂ© de quitter le "processus d’Astana" (rĂ©unissant Russes, Turcs et Iraniens) s’il n’était pas entendu. Il a sans doute Ă©tĂ© confortĂ© dans cette attitude, comme nous l’indiquions dans ce blog le 10 septembre ("la chute programmĂ©e d’Idlib"), par le durcissement amĂ©ricain, Washington ayant en particulier menacĂ© de rĂ©actions fortes en cas d’offensive et pas seulement en cas d’usage d’armes chimiques. Le prĂ©sident Erdogan a continuĂ© d’envoyer des troupes et des armes, y compris des chars, dans les postes que tient l’armĂ©e turque sur le pourtour de la province d’Idlib. En cas d’attaque du rĂ©gime et de la Russie, des soldats turcs y auraient certainement laissĂ© leur vie. Ce n’était pas une perspective attractive pour la Russie, qui attache de l’importance Ă  sa relation stratĂ©gique avec Ankara.

Une seconde raison peut ĂŞtre trouvĂ©e dans le contenu de l’accord intervenu entre M. Poutine et M. Erdogan.Une zone dĂ©militarisĂ©e de 15 Ă  20 kilomètres de large, vĂ©ritable "cordon sanitaire" Ă©pousant les contours de la province d’Idlib devra ĂŞtre Ă©tablie dans un dĂ©lai d’un mois. Cela suppose donc de dĂ©sarmer ou de faire partir de ce territoire les groupes rebelles, notamment ceux qui se rattachent Ă  Al-QaĂŻda. Des patrouilles communes Ă  l’armĂ©e turque et Ă  la police militaire russe opĂ©reront dans la zone (qui est en fait un "couloir") dĂ©militarisĂ©e. Le rĂ©gime obtient aussi dans l’accord que la circulation sera rĂ©tablie sur les grands axes routiers de la province, ce qui peut lui permettre de rĂ©introduire une certaine influence. En toute hypothèse, la "mise au pas" des groupes extrĂ©mistes, Ă  commencer par HTS, incarnation actuelle d’Al-Nusra, branche locale d’al-QaĂŻda, posera aux Turcs un problème redoutable. D’autant plus que l’accord intervenu sur une zone dĂ©militarisĂ©e ne les dispense pas d’opĂ©rer dans la province elle-mĂŞme, indĂ©pendamment de ce qui se passe Ă  ses pourtours dans la zone dĂ©militarisĂ©e, le tri entre les groupes rebelles "modĂ©rĂ©s", que la Turquie est censĂ©e contrĂ´ler, et les extrĂ©mistes, qu’elle s’est engagĂ©e dans le cadre d’Astana Ă  Ă©liminer.

Pour toutes ces raisons, la plupart des observateurs estiment que l’accord de Sotchi est vouĂ© Ă  l’échec. Ils en concluent qu’en rĂ©alitĂ© l’offensive russo-rĂ©gime n’est que diffĂ©rĂ©e, et que le jour oĂą elle se dĂ©clenchera M. Erdogan, ayant grillĂ© politiquement ses cartouches, ne pourra pas s’y opposer. C’est en effet un scĂ©nario très vraisemblable. Ă€ titre d’alternative on peut penser Ă  un ou deux autres scĂ©narios : le premier serait que la collaboration sur le terrain entre Russes et Turcs s’intensifie, qu’une sorte de complicitĂ© opĂ©rationnelle s’établisse entre leurs militaires, dans un contexte de guerre civile aggravĂ©e entre groupes rebelles affiliĂ©s Ă  la Turquie et groupes extrĂ©mistes (qui contrĂ´leraient soixante pour cent du terrain) – et donc de chaos gĂ©nĂ©ralisĂ© dans la rĂ©gion. Le second scĂ©nario alternatif serait que les Etats-Unis et leurs alliĂ©s accentuent leur engagement et offrent Ă  M. Erdogan, en termes d’appui sur le terrain, les moyens de ne pas trop dĂ©pendre des Russes. C’est Ă©videmment peu probable, mais quand mĂŞme moins improbable depuis qu’une nouvelle Ă©quipe Ă  Washington gère la politique amĂ©ricaine sur la Syrie (et, plus important, gère M. Trump dans ce secteur ?)

Y a-t-il par ailleurs un lien entre l’accord de Sotchi et le tir de missiles syriens qui a abattu l’avion russe et coûté la vie à 15 militaires russes dans la nuit du 17 au 18 ?

Pour beaucoup de Syriens, cela va de soi : Assad aurait voulu montrer Ă  Moscou son mĂ©contentement ; d’ailleurs, il s’est contentĂ© d’envoyer Ă  M. Poutine un tĂ©lĂ©gramme de regret. On ne peut totalement l’exclure mais l’explication la plus simple – un "tir ami" dans lequel l’avion russe aurait Ă©tĂ© un dommage collatĂ©ral d’une contre-attaque syrienne contre des avions israĂ©liens en action contre des positions iraniennes – est a priori plus sĂ»re. L’épisode n’en reste pas moins plein d’enseignements. Il prouve d’abord que la guerre d’attrition continue sans relâche entre IsraĂ«l et l’Iran sur le théâtre syrien. Dans les jours qui avaient prĂ©cĂ©dĂ©, plusieurs cibles iraniennes en Syrie avaient Ă©tĂ© frappĂ©s par Tsahal. Un des Ă©lĂ©ments qui retenaient l’attention avant "l’offensive programmĂ©e" sur Idlib Ă©tait que, cette fois, les Iraniens ne paraissaient pas enthousiastes dans leur dĂ©sir de soutenir le rĂ©gime (si ce n’est en bonnes paroles) ; le Hezbollah donnait l’impression de ne pas souhaiter s’engager. Il est donc possible que la pression continue d’IsraĂ«l contre la prĂ©sence iranienne en Syrie commence Ă  rĂ©duire la libertĂ© d’action du "camp chiite" sur ce théâtre.

La hiérarchie militaire russe, aussitôt après la disparition de l’Iliouchine, a mis en cause de manière violente Israël, qui n’aurait pas joué le jeu de l’accord de déconfliction en toute loyauté. Les Russes ont indiqué que Tsahal ne les avait avertis de l’attaque contre des position iraniennes à Lattaquié que moins d’une minute à l’avance. M. Poutine a eu aussi des mots durs à l’égard d’Israël. Cependant M. Netanyahou et son état-major ont joué immédiatement le grand jeu pour apaiser Moscou : appel téléphonique du Premier Ministre au président russe, condoléances publiques, envoi d’une délégation à Moscou, promesses de renforcer les mécanismes de coordination… quelques heures plus tard, en recevant M. Orban à Moscou, le président Poutine ramenait l’incident à "un enchainement dramatique de circonstances".

Puis, quelques jours plus tard, le 24, le ministre de La DĂ©fense russe a annoncĂ© que Moscou va livrer sans dĂ©lai des SS-300 (beaucoup plus efficaces que les SS-200) aux Syriens et prendre des mesure techniques pour interdire l’espace aĂ©rien syrien aux IsraĂ©liens. Si ces dĂ©clarations venaient Ă  devenir la politique effective de la Russie - ce qui reste Ă  voir - les relations Moscou-Jerusalem-TĂ©hĂ©ran se trouveraient profondĂ©ment modifiĂ©es.

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