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Sous-marins australiens : comprendre le jeu amĂ©ricain

Sous-marins australiens : comprendre le jeu américain
 Maya Kandel
Auteur
Historienne, chercheuse associée à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 (CREW)
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Sous-marins australiens : l'onde de choc

Coup de tonnerre pour la défense et la diplomatie françaises, l’annonce du nouveau partenariat AUKUS traduit un choix stratégique, sur la Chine mais aussi plus largement sur la coopération militaire et technologique comme l’exposait Bruno Tertrais dans son analyse stratégique
 
Ce billet propose d’éclairer le jeu amĂ©ricain, sur trois points : clarification stratĂ©gique de la part de Washington ; mĂ©thode qui traduit aussi les dysfonctionnements du système politique amĂ©ricain ; aperçu de la doctrine Biden, lourd d’avertissement pour l’UE et la France. 

Clarification stratĂ©gique : la confirmation d’une grande stratĂ©gie post-atlantique 

L’annonce de Biden confirme la filiation avec Trump sur le plan stratĂ©gique. Le nouveau partenariat s’inscrit dans la continuitĂ© de la stratĂ©gie de dĂ©fense nationale de l’administration Trump (NDS 2018), qui fermait l’ère post-guerre froide, mettait fin Ă  la prioritĂ© militaire Ă  la lutte contre le terrorisme, et marquait l’entrĂ©e dans une nouvelle ère de compĂ©tition stratĂ©gique entre les États-Unis et les puissances "rĂ©visionnistes", Chine et Russie. Dans cette stratĂ©gie du Pentagone, la hiĂ©rarchie Ă©tait claire, avec la Chine en rival de Washington pour le leadership de l’ordre international : sur ce point, l’administration Biden n’a pas dĂ©viĂ© de la ligne Trump. 
 
Première conséquence de cette clarification stratégique, c’est la fin de la centralité de la relation transatlantique dans la politique étrangère américaine. L’ex-"pierre angulaire" (cornerstone) de la stratégie internationale américaine, expression classique dans les documents stratégiques américains des dernières décennies, est reléguée au second rang, et s’occupera, via l’OTAN, de l’adversaire également de second rang après la Chine, à savoir la Russie (on avait pu noter que l’expression était absente du programme démocrate de l’été 2020 comme de la stratégie intérimaire de mars 2021).

L’enjeu est de placer les États-Unis au centre d’un réseau d’alliances reliant Europe et Asie.

L’apport Biden à la doctrine Trump, l’importance des alliés, est bien présent : mais il s’agit comme promis par la nouvelle équipe démocrate d’une mise à jour des alliances et de la hiérarchie des alliés, dont la dimension militaire est calquée sur celle du commandement INDOPACOM, plutôt que EUCOM, fonctionnant en hub d’un réseau de différents formats, plutôt qu’une alliance centralisée sur le modèle OTAN.

Il faut y voir le reflet de l’enjeu aux yeux amĂ©ricains : celui de l’ordre international et de la centralitĂ© amĂ©ricaine au sein de cet ordre. 

C’est la vision du conseiller Chine du NSC (Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche), Rush Doshi, exposée dans son livre récemment publié, pour qui la Chine entend remplacer les États-Unis comme centre (hegemon) et inspirateur (principes et normes) d’un ordre international révisé. C’est aussi celle de son chef, Kurt Campbell, coordinateur de la stratégie Indopacifique américaine à la Maison Blanche, ancien artisan du pivot obamien, qui défend depuis longtemps une réorientation générale de la stratégie américaine (militaire, technologique et commerciale) vers l’Asie. C’est enfin ce qui émanait du Pentagone, dont le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a présenté sa vision de dissuasion intégrée dont l’enjeu est de placer les États-Unis au centre d’un réseau d’alliances reliant Europe et Asie.
 
Il y a bien une filiation d’Obama Ă  Trump et de Trump Ă  Biden, mais se fixer sur ces continuitĂ©s empĂŞche de voir la rupture permise par Trump, le populiste qui a Ă©branlĂ© le système : avec Trump, les États-Unis ont embrassĂ© une stratĂ©gie post-atlantique. Biden s’inscrit dans cet hĂ©ritage, et les États-Unis ont bien "pivotĂ©". Washington est ainsi sorti de l’ère post-guerre froide ; les EuropĂ©ens y travaillent encore.

Clarification mĂ©thodologique : les consĂ©quences des dysfonctionnements amĂ©ricains

Parler de continuité avec la méthode Trump occulte cependant un aspect essentiel de la politique étrangère américaine contemporaine, ses dysfonctionnements, pour ne pas dire plus, résultant d’un système qui fonctionne de plus en plus mal sous fond de polarisation partisane exacerbée. L’absence de consultations, entre Washington et Paris cette fois, mais qui concerne plus largement les Européens depuis l’arrivée de la nouvelle administration démocrate, résulte aussi de ces dysfonctionnements politiques, particulièrement frappants du côté du département d’État. Neuf mois après l’investiture de Biden, l’administration n’est toujours pas pleinement installée et les revues stratégiques, y compris sur la Chine, sont toujours en cours, ce qui explique aussi les continuités avec Trump.

 
En cause notamment, le rôle du Congrès : à ce jour, le Sénat n’a confirmé que 15 % des 800 positions de la nouvelle administration nécessitant son vote. Le retard actuel est dû notamment à l’opposition du sénateur républicain Ted Cruz qui bloque toute confirmation au département d’État en rétorsion à la position de l’administration Biden sur Nord Stream II (levée des sanctions votées par le Congrès contre l’Allemagne). Plus largement, les lenteurs du Sénat et les crispations politiques expliquent aussi l’absence d’ambassadeurs confirmés dans la plupart des pays européens - ce qui n’a pas aidé, ni sur les sous-marins, ni sur l’Afghanistan récemment.

L’organigramme actuel du NSC est tout autant révélateur de la hiérarchie des priorités de Biden, avec un bureau indopacifique pléthorique tandis que la responsable Europe est seule.

Cette lenteur et ces absences expliquent aussi les manques de consultations ("mĂŞme une grande puissance a du mal Ă  gĂ©rer plusieurs crises Ă  la fois" disait l’ancien ambassadeur en Yougoslavie Warren Zimmermann, a fortiori en pĂ©riode de crises et prioritĂ©s intĂ©rieures). Elles conduisent surtout Ă  un rĂ´le de plus en plus prĂ©pondĂ©rant du NSC, le Conseil de sĂ©curitĂ© nationale de la Maison Blanche, dont les membres sont nommĂ©s sans confirmation parlementaire, et dont le fonctionnement est beaucoup plus opaque et direct. L’organigramme actuel du NSC est tout autant rĂ©vĂ©lateur de la hiĂ©rarchie des prioritĂ©s de Biden, avec un bureau indopacifique plĂ©thorique tandis que la responsable Europe est seule. Du cĂ´tĂ© du dĂ©partement d’État, la secrĂ©taire adjointe aux affaires europĂ©ennes n’a toujours pas Ă©tĂ© confirmĂ©e par le SĂ©nat. Ces problèmes de ressources humaines ont des consĂ©quences politiques et posent des questions de compĂ©tence, ce que la gestion dĂ©sastreuse de l’étĂ© Ă  Kaboul avait dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lĂ©. 

Des leçons pour l’Europe, un avertissement pour la France

Le déclassement des Européens (continentaux) que traduit ce resserrement de l’anglosphère reflète aussi l’importance rehaussée des Five Eyes, l’alliance du renseignement entre Britanniques, Américains, Australiens, Néo-Zélandais et Canadiens, à l’heure où les enjeux technologiques sont au centre de la rivalité de puissance entre Chine et États-Unis (IA, Quantum et autres nouvelles technologies sont également au cœur de l’AUKUS). On mesure là aussi l’impact du Brexit sur la relation américaine à l’Europe.

La réaction européenne dira si l’épisode convainc réellement les autres Européens de la nécessité de l’autonomie stratégique - ou s’il confirme un certain isolement français en Europe.

Le traitement de la France peut ĂŞtre interprĂ©tĂ© comme une nĂ©gligence peu professionnelle, comme preuve d’une certaine incompĂ©tence, mais aussi comme une leçon face Ă  la revendication d’autonomie stratĂ©gique toujours soupçonnĂ©e Ă  Washington de traduire une volontĂ© de neutralitĂ© europĂ©enne entre la Chine et les États-Unis. Le prĂ©sident français aurait Ă©tĂ© pris au mot de sa demande de clarification stratĂ©gique par un prĂ©sident amĂ©ricain dont la politique europĂ©enne semble se rĂ©sumer jusqu’ici Ă  un "Germany-First" en rupture avec Trump mais en hĂ©ritage direct des annĂ©es Obama, et qui exprime aussi un pragmatisme amĂ©ricain face Ă  la puissance et la stabilitĂ© allemandes. 

Cette orientation américaine satisfait par ailleurs de nombreux Européens qui apprécient l’attachement allemand à la garantie de sécurité américaine et à l’OTAN.

La France reste et demeurera un partenaire de choix des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme, qui n’est pas terminée même si elle est reléguée au second rang des priorités et se poursuit à distance. Mais sur l’Indopacifique, force est de constater le peu de valeur accordée à la contribution militaire française. La réaction européenne dira si l’épisode convainc réellement les autres Européens de la nécessité de l’autonomie stratégique - ou s’il confirme un certain isolement français en Europe.
 
Enfin, il expose aussi toute la difficultĂ© de faire des "politiques Ă©trangères pour les classes moyennes" compatibles entre alliĂ©s, alors que cette ambition repose avant tout sur les politiques commerciale et industrielle. Si cette dimension est au cĹ“ur de la diplomatie amĂ©ricaine, comme l’indiquait Anthony Blinken dans un discours rĂ©cent, et si la relation transatlantique est rĂ©trogradĂ©e, les EuropĂ©ens et AmĂ©ricains ne deviennent-ils pas avant tout des concurrents Ă©conomiques ? La question se pose pour l’UE, et pour la relation US-UE pourtant mise en avant lors du dĂ©placement de Biden en Europe en juin dernier. Au-delĂ , elle interroge sur la valeur du combat central du siècle selon Biden, l’affrontement des modèles entre dĂ©mocraties et rĂ©gimes autoritaires, pour lequel Washington entendait resserrer les liens entre pays dĂ©mocratiques. Le coup de tonnerre AUKUS expose-t-il un "Occident" divisĂ©, ou une France isolĂ©e ? La relation franco-amĂ©ricaine est quoi qu’il en soit entrĂ©e dans une zone de turbulences, dans un contexte prĂ©-Ă©lectoral français que Biden prend des risques Ă  ignorer, lui qui fait tant de cas des alliĂ©s et partenaires en gĂ©nĂ©ral, et de son talent diplomatique personnel en particulier. 

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

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